Rétrécissement de l’aire de la foi ?

Deux articles récents, l’un dans Le Monde, l’autre dans ContreInfo se penchent sur la foi.

Le Monde dans un article trop bref, appuyé sur un article de The Independant, fait part de recherches scientifiques portant sur la localisation dans le cerveau de ce que le journal appelle « l’aire de la foi ». Certains scientifiques l’auraient localisée, répartie entre plusieurs endroits du cerveau. La foi existerait donc dans la tête de tout un chacun, bien localisée, fléchée et signalée sur les cartes comme un parking ou une zone commerciale. Cette existence dans le cerveau de tous les hommées expliquerait – selon une partie de ces scientifiques – que la foi soit aussi répandue et depuis aussi longtemps parmi les hommes sous sa forme religieuse.

Jean-Claude Werrebrouck, professeur à l’université Lille II, dans un papier à lire absolument publié par ContreInfo consacré à l’après-crise, article époustouflant de systémique et d’enjambées temporelles fait quant à lui de la foi religieuse un simple passage dans l’histoire de l’humanité. Pour lui, ce serait déjà fini. L’Histoire avec ses grandes haches dira s’il a raison. Cette foi religieuse aurait été remplacée par la foi dans le marché. Foi économico-financière qui aurait évacué selon lui non seulement le religieux mais aussi le politique, transformé notre monde en monde techno-régulé, gouverné par un « soft power » anonyme et tout aussi efficace que les pouvoirs normatifs précédents.

Si la foi est localisable dans le cerveau (dans un lieu qui du coup devient l’âme de l’homme) et si la foi religieuse ne disparaît que pour mieux se réincarner en foi dans le marché, du coup cela veut dire que l’homme ne serait pas capable d’inventer d’autre système qu’un ordre le dépassant.

Jean Claude Werrebrouck envisage seulement pour le proche avenir un report partiel de la foi sur l’ordre législatif et le réglement – donc le politique, mais un politique non lyrique. L’ère à venir ne serait donc plus l’aire de la foi. Malraux a dû faire un demi-tour dans son tombeau.

Fin des croyances ou fin de la foi ? Les deux articles ne font pas la distinction entre les deux. Cette phase de repli de la foi pointée par la papier passionnant de Jean-Claude Werrebrouck n’est-elle pas seulement une phase de transition ? De nouvelles croyances ne vont-elles pas naître, identifiées en amont par le marketing et consumérisées par la comm’ ? Ou la crise des valeurs va-t-elle être l’occasion de retrouver le fil de la foi. Pas une simple zone géographique dans une boîte cranienne sur l’écran d’un scanner à la Google Maps ! La foi dans notre humanité, tout simplement.

Là où les eaux se mêlent

Le confluent vu de la rive gauche du Rhône

Le confluent du Rhône et de la Saône à Lyon vu de la rive gauche du Rhône – DR Lignes de vie

Là où les eaux se mêlent, en anglais Where water comes together with other water, est le titre d’un poème de Raymond Carver. Un poème sublime, édité en 10/18 (n° 2607, 1995) dans un recueil éponyme. Où Raymond Carver file la métaphore du fleuve pour parler de la vie. Il y parle d’années. De sa vie à 35 ans puis à 45 ans. De son coeur qui a repris vie depuis.

A Lyon, les deux fleuves se mêlent au milieu d’un écheveau d’autoroutes, d’échangeurs et de voies ferrées. Et sur cette pointe du confluent, la ville et le département sont en train d’édifier un nouveau musée, entièrement en surfaces vitrées. Et ce tableau est complété d’un aquarium peint en bleu industriel.

Quand on balade ou fait son footing sur les berges du Rhône, on voit nettement la différence de couleur entre Saône (plus boueuse) et Rhône (plus bleu). C’est tout ce qu’il reste des fleuves, cette différence de couleur. Tout le reste est noyé dans le bruit, les routes et les constructions.

Que fait cet homme assis face à ce confluent ? Joue-t-il avec son téléphone portable ou pense-t-il à sa vie ? A moins qu’il ne fasse les deux.

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Là où les eaux se mêlent, Raymond Carver, éd 10/18, 1995

Marcher du même pas

Une famille marchant du même pas, place des Terreaux - DR LDV
Lyon, place des Terreaux - DR LDV

Samedi après-midi, tous trois traversaient la place des Terreaux, coupant à travers les 69 fontaines de Buren taries, l’homme portant des courses dans une poche plastique, la femme affichant sur ses jambes la seule couleur vive d’eux trois, leur enfant une raquette dans le dos, allant aux premiers soleils de février du même pas dans leurs vies.

6 milliard d’Autres

Vu au Grand Palais à Paris l’expo conçue par Yann Arthus-Bertrand et réalisée par son équipe. Que dire ? Emotions. Rires. Pleurs. Secousses. Réflexions. Relativisations. Bonneurésolutions. Du mal à partir. A quitter leurs visages. Nos visages. Poussés dehors (gentiment) par les vigiles. Sensation comme après ma retraite de communion. Envie d’être bon. Aimer. Tolérer. Servir. Être un bon homme. Ah ! « Quand les hommes vivront d’amour… » Un seul regret. De taille. L’absence de questions sur le pouvoir, la puissance, la traîtrise, la méchanceté, la corruption, etc. Cela faisait un peu trop devoir de philo. Mais ce qu’il ressort surtout – plus que réponses et questions – ce sont tous ces Autres du monde entier, de toute race, de tout âge, encore naïfs, blasés, blessés, sages, révoltés, courageux, braves, aimants.

Le site web de 6 milliards d’Autres où l’on peut voir des vidéos ‘achement bien

Altération et altérité

Ce soir, en passant devant une librairie, j’ai remarqué dans la vitrine à quelques livres de distance le voisinage de deux mots : altérité et et altération. L’un sur un livre dont j’ai perdu le titre. L’autre à propos d’un dont j’ai aussi perdu le titre. Mais je me souviens de ça : altérité/altération. Je n’avais jamais remarqué leur racine commune. Selon mon Robert, ils viennent tous deux du bas latin : le premier de alteritas et le second de alteratio. Je n’ai pas pu creuser plus loin. Et j’ai résisté à la tentation de rapprocher le « autre » qui a donné naissance à altérité de altération. Pourtant, au sens premier du mot, devenu rare, altération signifie « changement, modification ». Alors qu’au sens commun et actuel, altération signifie dégradation. Voici de quoi méditer sur la peur que je peux, que nous pouvons (parfois ?) avoir de nous perdre en nous ouvrant à l’autre, de nous altérer.

DR GB
DR Lignes de Vie

PS : remarquons encore l’infinie subtilité de la langue française qui a tiré de « altérer » le verbe « désaltérer » !


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