Rencontre avec Paul Fournel

J’avais lu Les grosses rêveuses de Paul Fournel à sa sortie, du côté de 81, une tendre et cruelle chronique de village. Et j’avais gardé le souvenir de cet auteur véloce, à l’écriture précise et déliée et savoureuse, comme un Autin-Grenier.

L’Oulipo

Paul Fournel, qui comme Mitterrand élu le 10 mai 81 président de la République, sera lui élu président de l’Oulipo 2 jours plus tard, un 12 mai de 2003. Il en était depuis 1972, introduit par Raymond Queneau.

Faire Guignol

Il y a un lien fort entre l’Oulipo et Faire Guignol, biographie romancée de Laurent Mourguet, pour laquellle j’ai interviewé Paul Fournel, pour la rubrique « Portrait pour très » du guide web Lyon Visite, dont je suis l’éditeur.  Celui du langage. Laurent Mourguet, le créateur de Guignol, triturait la langue orale de son époque pour son théâtre, pour emporter ses spectateurs, il n’avait pas le choix, il devait les retenir pour qu’ils mettent au chapeau, pour qu’ils fassent tourner le cabaret de son associé à coups de pots. L’Oulipo lui à coups de contrainte sur la langue orale et écrite explore de nouveaux champs de création littéraire.

Pour lire le portrait croisé de Paul Fournel et de Laurent Mourget à propos de Faire Guignol, c’est par ici.

Faire Guignol, Paul Fournel, éd. P.O.L., 2019
Faire Guignol, Paul Fournel, éd. P.O.L., 2019

 

Printemps 18

Un hoquet troubla le ronron de matou là-haut
Marius leva la tête
Une fumée noire s’échappait de l’avion
Il lâcha la poignée de la scie
Qu’est-ce que tu fais ? demanda sa mère
elle n’avait rien entendu elle était moitié sourde

Chacun à un bout de la scie passe-partout
ils coupaient un arbre
Regarde cria-t-il bras tendu dans le ciel bleu
Elle regarda secoua la tête et dit
Si ça continue tu partiras à ton tour

Avion et parachute - Plane and parachutist - Image from page 1459 of "The literary digest" (1890)

On était au printemps dix-huit
Il aurait dix-huit ans le neuf juin
Il était né à Paris
sa mère l’avait abandonné à treize jours à l’assistance publique
et son père les avait abandonnés tous deux

Deux points noirs montèrent le long d’une ligne invisible
Les détonations leur parvinrent plusieurs secondes après
L’avion tomba comme une pierre
C’est un boche dit Marius il a une croix noire
Il y eut une explosion
Si ça continue répéta-t-elle tu vas partir

Une corolle de lin éclata dans l’azur
Ah ça ! dit Marius
Et elle, En voilà un affûtiau !
Quelque chose se balançait dessous
Et tout ça descendait en hésitant
pareil aux graines ailées des érables
ils n’avaient jamais vu ce spectacle

C’est un homme cria-t-il, c’est l’aviateur
Il s’élança dans la prairie
Méfie-toi si c’est un boche cria-t-elle dans son dos
La corolle hésita au-dessus du sol
à la surface d’une eau invisible
et s’affaissa doucement recouvrant l’herbe de la prairie

Marius réapparut penché sur l’homme
son bras soutenant ses reins il le relevait
et appuyés l’un à l’autre ils marchèrent vers elle
traînant dans l’herbe derrière eux la corolle blanche
sous le ciel bleu désormais vide

Gilles Bertin


Image from page 1459 of « The literary digest » (1890), lien — Aucune restriction de droit d’auteur connue.

C’était un temps à bottes

C’était un temps à bottes
De ribotes de jeux de tarots
Le cargo brisait la glace
Sur le pont tombaient des mottes de neige
Petite caille la bête va

Dans la cale trois hommes mangeaient un curry
Quatre gamins tapaient le carton
Autour de tables branlantes
Tous tournaient à la gnôle d’alambic
Petites bêtes blousons de cuir

Oh les beaux jours à terre
Dimanches en famille à la table de l’hiver
Marmottes au ventre doux sans ride
Thés, cafés, jus de pommes, crêpes et crème
Petites bêtes qui baillent

———

C’était un temps à bottes
Le capitaine de quart sur la dunette
Pieds au chaud devant la mer cirée de lune
Les drisses givrées claquaient aux mâtures
Petite musique de nuit

Un saltimbanque traversa le pont bouillonnant de vent
Blanc Saint-Exupéry en mission de nuit
Une rouille de neige tombait sur sa perruque
Il chantait ce que jamais personne ne dit
Petit chat tu vas

À terre un homme allait à la maison des marmottes
À cheval sur la longue digue de terre entre marais
C’était un temps à bottes
Il montait sans éperons
Bête chauve sur bête alezane

———

Au ventre de la cale
Assiette récurée de son curry et vide au ventre
L’homme aux cheveux noirs tira une nouvelle carte
Il désapprenait son ancien jeu à la Barry Lyndon
Le temps de mourir

Bruits de limaille tout grinçait à bord
Gazelles écarquillées à ses pieds fourrés
Les chiens du capitaine toussèrent
Sur le pont le saltimbanque galopait sabots sans fers
Centaure à la robe d’écailles de lune

Petite caille la bête va
Sur la dunette tombaient des mottes de neige
Le cargo brisait la glace
Ribotes et jeux de tarots
C’était un temps à bottes

Gilles Bertin

 

C’est la faute à

Image from page 56 of "The works of Voltaire : a contemporary version with notes" (1901)

Bondissez queue en l’air comme Voltaire
sur l’épaule de cet homme à la peau bleue
dévorez lui l’oreille
introduisez votre langue dans sa tête
aspirez de toutes vos forces
tirez votre yatagan de son fourreau
mettez lui dans les mains
posez votre tête sur ce billot
qu’il vous la tranche

Gilles Bertin


Paris, métro ligne 9, 27 février 2019

Les poèmes de métro publiés ici sont regroupés sous #poemes-de-metro

La forme Poèmes de métro a été inventée par Jacques Jouet, membre de l’Oulipo.

Illustration : Image from page 56 of « The works of Voltaire : a contemporary version with notes » (1901) — Aucune restriction de droits d’auteur connue — Source : internet archive book images