Cher Johnny

T’es mort alors je peux t’écrire, tu liras jamais cette lettre et donc elle t’embêtera pas parce que t’étais comme moi, un grand pudique. Je t’ai aimé en secret, à distance, j’ai jamais cherché à te le faire savoir. Tu m’as rien dédicacé, j’ai pas voté pour toi à la télé, j’ai pas fait le pied de grue devant des hôtels pour être à tes côtés dans une photo. Ce que tu me donnais non seulement me suffisait mais était tellement plus vaste que moi ! J’ai toujours su que je pouvais compter sur toi.

Johnny Hallyday
Johnny Hallyday, par Georges Biard, CC BY-SA 3.0

J’ai cinquante-sept ans et j’ai seize ans. Quelqu’un a mis Gabrielle. Les enceintes sont le centre du monde. Ta voix me prend, Johnny, comme si j’enfilais un pull à l’intérieur de moi. Un stroboscope cogne la salle, les vagues bleu et rouge des spots me roulent dessus, j’ai très chaud, il y a des odeurs de bière et de sueur et de fumée. Soudain je saisis le sens de la vie et perçois l’endroit précis que j’y occupe. Ça m’est jamais arrivé. J’ai jamais eu des pensées aussi personnelles. Le monde et moi, on a fait qu’un jusqu’alors, mais depuis que Gabrielle a commencé le cordon est coupé. Mes amis dansent, parlent, rient, il y a les tables, les murs, le rideau fluorescent des lumières, les verres et les cigarettes. Et il y a moi qui examine tout ça : je suis le moyeu de la roue, l’œil qui voit. Tu me pénètres, m’imprègnes, m’infuses, tu me colores, me submerges, m’apaises, me consoles, me rassures.
À la fin du morceau, je vais à la platine tourne-disque, soulève la pochette du quarante-cinq tours, l’oriente dans la lumière d’un spot. Simultanément, je reçois ton visage et tes yeux et ton nom, oh mon Johnny. Je me sens fière et exaltée et unique. Ma vie commence ce jour-là.

Un cheval pour Johnny — Hommage à Johnny Hallyday

Je prétends pas que tout ce que je sais je l’ai appris de toi, non !… mais l’important – l’essentiel – je le tiens de toi. T’as pas su que tu donnais tant, Johnny, t’étais comme une fleur qui sait rien de son parfum, comme un oiseau qui soupçonne pas la beauté de son chant. Dès Gabrielle, j’ai flairé ton mystère, j’ose pas dire ton « sacré », mais c’est pourtant le mot. Tu étais à la fois moi, dans toutes les fibres de mon corps, et plus que moi, plus vaste, immense, comme un géant mais pas trop, car t’as toujours été modeste, t’as toujours eu la politesse de pas être infini, d’avoir aucune prétention de sagesse ou de donneur de leçon ou de philosophe, tu étais à ma portée, ni trop près comme un copain ou ma mère, ni trop loin comme un gourou ou un père… voilà, mon cher Johnny, voilà j’ai dit le mot qui nous réunit, c’est « père ». T’étais bébé quand le tien s’est barré. Le mien aussi s’est évaporé. C’est mieux comme ça, il tenait pas la route. Alors que toi, t’as été debout, présent, t’as mené ta vie sans te dérober. À chaque fois que j’avais besoin de toi, t’étais à ma disposition, partout dans ma maison, sur les murs, entrée salon chambres partout jusqu’aux toilettes, j’ai tous tes disques, tes affiches, tes vidéos, tout ce qui sort sur toi. T’es mon homme, t’as été le premier. Je t’ai aimé, je t’aime et je t’aimerai toujours. Dès que j’ai pu, après mon divorce et quand mes enfants ont été assez grands, je t’ai suivi dans tes tournées françaises, je suis allée à chacun de tes concerts, sept ou huit d’affilée à chaque fois… douze en 2009, je réservais un ou deux ans à l’avance. Le 24 novembre 1996, j’étais à L’Aladdin Theater, à Las Vegas, là où le King avait joué et où tu avais tant rêvé de passer à ton tour. Je me suis nourrie de toi et, à la fin, t’en es mort de tout cet amour de moi et de tous ceux qui t’ont tant aimé. Je vais continuer seule. Sans toi. Tu me lâches, tu m’abandonnes, indifférent à mon égard comme tu l’as toujours été, et c’est pour ça que je t’ai tant admiré, pour ta force à tracer ta route sans rien demander, sans rien attendre de personne, du moins c’est ce que je crois, y a eu ces histoires sordides ces dernières années, comme autour des autres superstars de ton niveau, moi je me suis toujours tenue loin de toi, je t’ai rien demandé de plus que ce que tu donnais, comme ça nous sommes restés libres tous deux, nous nous devons rien, c’est la meilleure relation, la plus simple, en t’écrivant ces lignes je comprends à quel point en t’aimant j’ai appris à aimer, à me tenir à la bonne distance de l’amour, après le divorce imposé par mon ex-mari, j’ai eu plusieurs amants, leurs prénoms ne comptent pas, pas plus que le tien Johnny, un prénom d’emprunt comme le sont pour moi ces hommes que j’emprunte à leurs femmes, des hommes doublement attachés, qui vivent comme des cantonniers, dans les strictes limites que nous leur fixons, leurs épouses et moi, alors que toi, tu n’as jamais eu peur d’aimer, notre relation a été dépourvue de frictions, tu ignorais tout de mon existence et j’obtenais de toi tout ce dont j’avais besoin, personne ne l’a jamais admis, ni ma mère, ni mon ex, ni mes enfants, ni mes amants, c’était… c’était à leurs dépens, pensaient-ils, prélevé sur leur quote-part ! Maintenant, je vais m’enrouler autour de toi à l’intérieur de moi et on va rester comme ça ensemble, à jamais, dans une étreinte infinie. Ta voix est en moi. Sans elle, abattant les murs, écartant les nuages, fendant les forêts, qu’aurais-je été qu’une femme ne m’appartenant pas, je n’aurais jamais rejoint celle que je suis, quelqu’un qui tient sa place même si je suis que secrétaire, j’ai découvert ma vie dans la tienne, personne d’autre a jamais su m’apprendre ça, la vie Johnny, la vie… que toi ! comment faire avec et quoi en faire, t’avais pas le secret ni le mode d’emploi, ni la patience ni la sagesse, t’avais juste cette intelligence de la prendre contre toi et d’en jouer sans la ramener, sans t’étendre, t’as été un mec discret au final, loin de l’image qu’on se faisait de toi, d’un mec limité, sans grand talent, et ça me plaît aussi, ça, d’avoir ce souvenir de toi, un homme qu’on prend pour moins qu’il est, qu’a pas de solution pour les autres, un homme qui m’a jamais déçu, le seul. Bye bye mon Johnny.

Gilles Bertin


Cher Johnny a été initialement publié en 2012 dans la revue littéraire Dissonances

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