Ecoutez Tata Milouda :

Lorsque j’étais petite j’aurais aimé aller à l’école

mais mes parents ne voulaient pas

parce que j’étais fille

[...]

J’avais rêvé de prendre un stylo un cahier

A mon époque je ne trouvais pas mon stylo mon cahier

A 50 je trouve mon stylo mon cahier

[...]

grâce aux cours d’alphabétisation

[...]

Ecoutez Tata Milouda slamer !

(entendue ce dimanche sur France Inter dans l’émission Crumble de Marie-Pierre Planchon)

L’espace MySpace de Tata Milouda

Post to Twitter Post to Facebook

« …pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre ? Suis sûr qu’on y découvrirait des nouveaux sites… ». Ainsi sont nés les vases communicants.

Aujourd’hui, Les Esperluettes d’Epamin’ et Lignes de vie s’invitent réciproquement.

Voici donc :

A eux

une esperluette d’Epamin’

Merci à toi, Gibi, de m’avoir invitée dans tes belles “Lignes de vie”.

Tous les deux sont partis.
Lui, voilà trente ans. Elle, il y a dix ans.

Un poète a dit: “La mort d’un arbre fait un trou dans la terre mais le trou béant laissé par la mort de l’arbre est encore plus grand dans le ciel.”

Malgré le temps qui passe, leur absence m’est chaque jour douloureuse. Je leur dois tant. Je les aimais tant. J’avais encore tant d’amour à leur donner.

Si aujourd’hui je sais faucher l’herbe, repriser les chaussettes, planter des tomates, faire des conserves et des confitures, poser du papier peint, me servir d’un fusil à aiguiser, peindre des volets, faire un ourlet et du point de chausson, tailler les rosiers, couper du bois, faire du vélo, chantonner de vieilles chansons…, c’est grâce à eux!

Si j’ai une impressionnante collection de timbres français, si j’aime le forsythia,  le muguet, le mimosa et les glaïeuls, si je ne sais pas coudre sans dé, si j’adore le gâteau de riz au caramel, si j’aime mettre mes mains dans la terre, si j’aime les vieux outils, si j’aime et je respecte la nature…, c’est grâce à eux!

Si j’aime entendre le bruit de la soupape d’une cocotte-minute, le grincement d’une roue de brouette, le crépitement d’un rôti dans une casserole, le bruit d’une scie circulaire, le crissement des pas dans la neige et tant d’autres petits bruits de vie, c’est que l’espace d’un instant, je me retrouve auprès d’eux.

Si j’ai aujourd’hui le vieux couteau de mon grand-père dans un des tiroirs de ma cuisine, la vieille machine à coudre à pédale de ma grand-mère dans mon salon et leur petit miroir baroque sur le palier, c’est pour avoir un peu d’eux tout près de moi, chaque jour.

Je leur dois, en grande partie, ce que je suis aujourd’hui et je crois qu’ils seraient fiers de ce qu’est devenue leur petite-fille… C’est pourquoi, en décembre, lors de la naissance de mon petit-fils, qui m’a procuré un bonheur indescriptible et une joie immense, j’aurais tant aimé qu’ils soient encore là, pour partager tout cela avec moi.

Pépère & Mamie, comme vous me manquez, comme vous me manquez…

Mais je serai, un jour,
légère dans une jolie boîte rouge,
tout près de vous, pour l’éternité…

Texte de Epamin’

Retrouvez mon texte ici, parmi ses esperluettes et goûtez-les, dégustez-les.

Les autres vases communicants :

Etonnant, non ? comme aurait dit Pierre Desproges.

Post to Twitter Post to Facebook

Végétal, Antoine Percheron - éd. L'Escampette - Illustration de couverture : L'Hiver Arcimbolod, 1563

En couverture : L'Hiver Arcimboldo, 1563

Voyeurisme d’écrire sur ce livre, pas terminé, retrouvé dans les papiers d’Antoine Percheron après sa mort, racontant une métamorphose :

Un jour, j’ai changé d’odeur. Je me suis mis à sentir le végétal.

La dernière, la maladie :

Je suis tout simplement en train de pourrir, je tombe en décomposition : c’est le printemps, ou l’automne.

C’est des deux : Antoine Percheron a vingt-cinq ans et déjà il doit attaquer la fin de sa vie.

De chapitre court en chapitre court, quelques lignes, souvent moins d’une page (comment lâcher ce livre écrit avec un tel rythme ?), il, celui qui raconte, devient arbre, résiste, s’évade, est quitté par les humains, sa petite amie, cherche parmi les arbres, les chênes, combat la maladie à coup de marrons.

Parce que tous les prolongements humains que je possédais s’allongeraient certainement, mais surtout changeraient de texture ! De bras en bûches, de mains en branches, de doigts en feuilles.

Ca pousse en lui, il le sent. Il se moque de lui de crainte qu’on se moque de lui :

— Mon nom à moi, c’est l’Incroyable Hulk, tâche de pas l’oublier, j’ai lâché en allumant une de leurs clopes.

[...] je me suis enfui comme tous les méchants de cinéma, sans me retourner, les yeux hagards et

Suit un blanc dans le texte. Il y a en a de nombreux dans ce récit, et pour cause puisque Antoine Percheron est mort sans avoir jamais pu les remplir.

Récit conscient de la dernière métamorphose de l’homme, écrit par un homme si jeune. D’où cette gêne à le lire mais sans jamais pouvoir le quitter. Même neuf ans après l’avoir lu.

Végétal, Antoine Percheron, éd. L’Escampette, 2001, 38 pages, 6 euros et 10 centimes

Post to Twitter Post to Facebook

Gros coup de coeur ce matin en entendant Arnaud Fleurent-Didier chanter. Ses textes s’insinuent dans une partie de ce que nous avons vécu d’intime entre parents et enfants ces 10, 20, 30 dernières années. Education, transmission, passage entre générations, bilan mitigé. Il se pose des questions. Il regrette. Inventorie. Ce que lui  ont donné ses parents. Il ne va pas jusqu’à aborder de front les thèmes barbelés de la vraie misère : perte d’emploi, de logement, rue, maladie. Il reste assez soft même si ses textes sont (potentiellement…) plus insidieux qu’ils n’en ont l’air. Et sur des musiques pop douces. Il devrait donc être aussi consensuel que Delerm. Avec son talent d’écriture et de composition, il  faut l’encourager à d’autres explorations.

Cette qualité d’écriture est l’occasion d’évoquer un groupe fort littéraire des années 90 qui lui n’a jamais accédé au succès très grand public, Superflu, aux chansons (entre autres d’amour) très nostalgiques. Dieu que j’ai aimé Superflu ! Si vous en avez l’occasion, procurez-vous leurs CD.

D’abord Superflu avec Et puis après on verra bien, puis France Culture, la chanson d’Arnaud Fleurent-Didier très tendance en ce moment. On y va :

Post to Twitter Post to Facebook

1915. En Champagne. Un hôpital. Blaise Cendrars n’a plus de bras droit. On lui a coupé. Il s’est engagé, volontaire pour cette guerre. On le trimballe dans un taxi avec d’autres soldats.

- Maman !… maman !… gueulait l’homme couché au-dessus de moi. O Maman !…

On l’emmène dans une maison religieuse qui sert de lieu de convalescence ou de mouroir, c’est selon. Là, la misère de cette guerre. La machine à commander, la machine à panser, la machine à survivre. Tout le monde révèle son humanité, pour quelques personnes parmi celles qui souffrent ou qui soignent elle est sublime :

Et l’infirmière sortait pleine de foi, vaquer à ses autres travaux, pour revenir deux, trois heures après faire risette à l’homme-poupon et recommencer à lui réapprendre tout par le commencement avec une merveilleuse, une angélique, une inépuisable et radieuse patience.

Cendrars par Modigliani

(c) Archives Littéraires Suisses, Bern

Blaise a pour compagnon de chambre un berger landais qui a reçu 72 éclats dans le bas des reins, autant de plaies, dont une traversante infectée par les matières fécales. Partout, tout le temps, sans cesse, la douleur.

Pauvre gosse ! C’est ce petit berger des Landes qui m’a fait comprendre que si l’esprit humain a pu concevoir l’infini c’est que la douleur du corps humain est également infinie et que l’horreur elle-même est illimitée et sans fond.

Au milieu de ce capharnaüm, de cette litanie de cris, la puissante vitalité de Blaise Cendrars prend les commandes. Il se met à boxer avec son moignon. Son bras cicatrise à une vitesse-record. Puis il jongle dans son lit avec des oranges, de menus objets, apprenant à se servir de sa main gauche et de son moignon. Plus tard, dans la vie civile, il pratiquera des sports violents.

grâce à quoi, aujourd’hui, je pilote aussi bien mon automobile de course que j’écris à la machine ou sténographie de la main gauche, ce qui me vaut de la joie.

Cette force de vie, on la retrouve dans toute l’oeuvre de Cendrars. Dans son style où il mêle réel et imaginaire. Ici, dans ce court récit, elle raconte deux choses essentielles.  Mieux que tout documentaire historique : l’absolue horreur de la guerre. Et l’absolue nécessité de choisir la vie. L’aventurier, le reporter, l’écrivain  fera ce choix avec entièreté, toute sa vie. Et dans son écriture. Avec une seule main, mais quel homme, quel style !

J’ai saigné, Blaise Cendrars, éd. Mini Zoe, 3 euros 50, 56 pages


A propos de cette rubrique “Petits livres costauds”

J’ai saigné, Blaise Cendrars est le premier billet d’une série consacrée à de petits livres de moins de 80 pages. Le genre de bouquins qui tombe au fond des rayons de bibliothèques, qui tient dans une poche de chemise, qui coûte quelques euros, qui se lit en moins de deux heures.

Ce seront toujours des petits livres coups de poing.

Des petits livres costauds.

Post to Twitter Post to Facebook

Dix mille francs

Je suis la paille au cul des vaches : trois dents noires m’ont arrachée à la botte serrée, m’ont secouée au long de la rigole rectangulaire où, tapies, les raclettes de la chaîne de curage attendent de pousser devant elles bouse et pisse. L’odeur des moissons monte dans l’étable. Deux couches jaune blé courent, parallèles, de chaque côté du trottoir, souillées de larges auréoles sombres comme la terre mouillée des premières gouttes de l’orage. À l’autre extrémité de ce bâtiment, symétrique à cette étable, la maison d’habitation. Derrière l’une de ses fenêtres, une ombre scrute la nuit.

Je suis la vitre sous le rideau. Une face noire, froide, côté nuit ; l’autre face dorée par la lampe de chevet. Devant cette vitre, un garçon.

Je suis ce garçon. J’ai onze ans. Pieds nus sur la terre cuite granuleuse et glacée des tomettes, je regarde par la fenêtre en jouant avec mon gros orteil à faire basculer le coin d’un carreau descellé. Du dos de mes ongles, je caresse mon pyjama pelucheux. J’introduis l’extrémité de mon index dans une fissure du mastic et, d’un coup sec, le tire. Apparaît l’angle du verre, tranchant, glacé, noir comme la nuit. Derrière la vitre embuée, le chemin.

Je suis le chemin qui va de la ferme à la grand route. Deux sentes parallèles pour les roues de la voiture et du tracteur. Entre elles, la longue motte d’herbe, épaisse comme une tartine. Au bout, le bitume de la route.

Je suis le camion qui tangue en s’engageant sur le chemin. Les ridelles claquent. Les deux phares alignent leurs pinceaux pisseux avec les haies et les ornières. Une ligne droite, un virage, une descente, un autre virage, la montée vers la ferme. Glissent sur l’ébonite noire du volant les cals des mains du maquignon. À chaque trou, à chaque pierre du chemin remontent par les roues, leur essieu et la crémaillère de direction, de longues saccades sèches comme dans les poignets du cavalier les secousses des rênes de sa monture. Le père regarde les phares venir.

Je suis le manche de la fourche. Le père a les deux mains sur le bois poli par le travail. Il a entendu le camion dans le chemin. Il l’attend devant l’écurie. Il a dit à la mère, Le voilà.

Je suis les phares qui balaient la cour, qui éclairent le père devant l’étable, la grange. Je projette sur la façade de l’habitation l’ombre longue du puits qui met son doigt en passant sur la bouche à la fenêtre et lui intime, Tais-toi, ne dis rien, il fait nuit, tu devrais dormir.

Je suis le père et je suis le maquignon. Je les guide pour amener l’arrière du hayon devant la porte de l’étable. Je manœuvre par à-coups successifs le large volant plat. Je fais signe avec les bras, à gauche, à droite, doucement. Extinction des phares, crissement du frein à main, dernier hoquet du moteur, soupir des amortisseurs quand le maquignon se laisse tomber du marchepied.

Je suis la rampe d’accès du camion. Quatre mains m’empoignent par mes oreilles de métal, me tirent de sous le plancher du camion, me déposent au sol, pont entre l’étable et l’intérieur obscur du camion. Une botte de paille jetée sur les planches. Les deux ficelles se détendent tour à tour tranchées par la lame du couteau. La botte s’abandonne, accordéon lâché. Les dents de la fourche la secouent. Chemin de paille jusqu’à l’étable. Béton et bois dissimulés. Portes de l’étable contre le cul du camion formant un couloir.

Je suis les chaînes des colliers qui tombent des cous des vaches. Bruit métallique sur le ciment des maillons tièdes. Meuglements.

Je suis la rampe d’accès du camion, piétinée. Cognent sur le bois couvert de paille les sabots à la corne dure comme acier. Claquent les portes sur les génisses.

Je suis le verre de vin que boit le maquignon à la cuisine avec le père. Ils se parlent prudemment. Essuient leurs bouches du revers du poignet. Retournent au camion où les entendant s’agitent les génisses. Leurs deux silhouettes sont plus sombres que le ciel éclairci. Le maquignon met sa main dans sa veste. La ressort. Met quelque chose dans la main du père.

Je suis les génisses qui s’en vont, arquées sur leurs pattes, serrées les unes contre les autres dans la bétaillère. Je suis le pigeonnier au-dessus de la porte de la grange. Je suis le buis au jardin. Je suis les mains de la mère sur le torchon. Je suis la vitre où j’ai vu. Je suis le garçon qu’appelle son père.

– Viens, me dit-il, regarde.

Debout dans l’entrée de la cuisine, il ouvre ses mains. Une liasse de larges billets. Ocres pâles. Ils sont neufs.

– Vingt billets de cinq cent, me dit-il.

Ses yeux brillent, fiers.

Post to Twitter Post to Facebook

Nous sommes des chiens

Un homme est mort hier, 30 décembre 2009, à Lyon, dans un centre commercial, il avait 25 ans.

Post to Twitter Post to Facebook

Ma veste (suite et fin)

Lire D’ABORD la 1ière partie de ce VERIDIQUE conte de Noël

Un collègue Père Noël est juché sur la selle d’une Vespa. Autour de lui quelques dizaines d’hommes et de femmes, casques à courroies de cuir suspendus à leurs coudes, l’applaudissent. Devant eux, campés sur leurs béquilles, leurs calandes plates et rondes comme des nez de poissons, une rangée de scooters de tous les âges, de toutes les couleurs. Ce doit être un rassemblement d’addicts du scoot, bonjour la Dolce Vita nostagie.

Marie n’a pas hésité. Elle a bondi sur une machine et l’a démarrée d’un coup de poignet expert : déjà elle zigzague entre les rails du tram. Coup de chance pour moi, les groupies de la Vesta se précipitent derrière elle abandonnant leur Père Noël qui, sans soutien, tel Abraracourcix lâché par ses porteurs, du haut de sa selle de skaï choit.

Je me précipite sur une bécane, la débéquille et la pousse de toutes mes forces. Elle tousse comme une fumeuse quinquagénaire mais finit par démarrer. Je plonge à mon tour dans la foule compacte régurgitée par les boutiques fashion victimes. Le pékin alourdi de butin empaqueté papier cadeau ONG humanitaire pullule. Ca crise, ça crie, je frôle le désastre à chaque seconde. Pour passer, je suis obligé de la jouer slalom freestyle mais mon scoot lui la joue asthmatique, il a des baisses de régimes inquiétantes. Pour garder le contact avec Marie, je n’hésite plus, je fonce comme au bon vieux temps des livraisons de pizzas, trottoirs, feux rouges, sens interdits.

Devant le parc Mistral, au lieu de prendre la direction de l’autoroute, Marie s’engage à contresens dans l’avenue Perrot. Déchaînement de klaxons et d’appels de phares. Dans leurs carosses 48 mensualités, les braves gens jouent de la manette. L’un d’eux se trompe de corne de brume et je reçois une grosse giclée de son lave-glace. Ethanol et glycol, bonjour les yeux. Je n’y vois plus rien et tant bien que mal, à l’aveuglette, je m’arrête pour m’essuyer. Quand je remets la gomme, j’aperçois Marie tout au bout de l’avenue qui vire en direction de la Maison de la Culture. Malraux, nous voilà !

Je prends le virage couché à gauche, Besancenot ferait pas mieux, mais quand je débouche dans l’avenue des Jeux Olympiques, une masse noire est en travers de la route.

Marie !

Montage fête des lumières 2009 et photos Lignes de vie

Son scooter par terre.

– Marie !

– MARIE !

Elle ne réagit pas. Je suis penché sur elle, impuissant. Si seulement je l’aurais faite ma prépa médecine, moi le branleur du lycée, le poète de l’intérim, je les saurais les gestes pour la sauver Marie.

Des loquedus se ramènent déjà, les mêmes qui klaxonnaient tout à l’heure. L’un d’eux dégaine son téléphone de son étui de ceinture. Le bâtard de sa mère, il va nous photographier ! Pas tous les jours qu’il peut se caler un père Noël infirmier sur son écran de pomme à l’eau. Sûr que sur Facebook ça va être le total success assuré, du velours, du lourd de chez lourd pour les mandibules de la confrérie web des suceuses et suceurs de sang.

Les lèvres de Marie bougent. Elles sont grenat, un filet de sang en coule, descend sur son menton. Je m’approche pour l’écouter.

– … mon sac à dos.

Son sac à dos est attaché devant elle, sur sa poitrine, comme ces touristes qui ont peur de se faire rançonner à leur insu dans les transports en commun.

– Sac à dos, répète-t-elle dans un souffle.

– Bouge pas Marie !

En cas d’accident ne pas bouger le corps, attendre les spécialistes.

Ses lèvres bougent à nouveau. Mais il n’en sort rien. Elle s’arrête, puis elle recommence avec une voix un peu plus forte, blanche.

– Il est pourri cet argent… Fais pas n’importe quoi avec, …

Sa poitrine se soulève, une bulle violacée se forme au coin de sa bouche, gonfle, se rétrécit, puis se remet à gonfler, hésite, se couche sur son visage comme une fumée rabattue par le vent, puis, soudain, explose sans bruit. Elle a du sang sur tout le visage.

– Marie, on va s’occuper de toi.

– Joseph, promets-moi, me dit-elle dans un râle.

L’impression que son corps est rempli de sang maintenant jusqu’au larynx.

– Quoi Marie, dis-moi, que je te promette quoi ?

Elle soulève sa tête.

– Le maire.

La vérité m’aveugle enfin : je comprends vite moi, suffit de m’expliquer, c’est le secret de ma brillante réussite dans la vie. Je revois l’image du maire, quand j’étais gamin, dans ce foyer socio-cul où il était venu avant son élection, en jean comme nous, et dessus, sa veste, cette veste que j’ai achetée ce matin sur le marché de Saint Bru.

Trop cool alors le remeu, il allait s’occuper de nous, promis ! Il l’a fait, oui : il l’a fermé notre foyer. Son sourire, je le vois des fois à la téloche, vers trois heures du mat’, quand ils rediffusent des docus sur les poissons carnassiers des grands fonds.

– C’est sa veste ? je demande à Marie.

Ses lèvres bougent mais il n’en sort plus aucun son. Elle ouvre les yeux, nos regards se soudent aussi fort que les rails où elle est couchée.

– La tienne, elle me dit.

Sa tête retombe sur le béton.

La pluie bruine sur nous, sur les rails luisants du tram. Lent, loin, un coeur bat : le tip tap boum de Marie s’en va sans moi. Les mains des beaufs autour de nous sont blanches comme des os de seiche, comme des couches de nouveaux-nés, comme des cartouchières d’infirmiers psys. Les halos humides des guirlandes de la rue et des fenêtres des immeubles se fondent sur nos visages. J’ôte mon manteau carmin – le Père Noël, c’est fini, il n’existera plus – et j’en recouvre Marie. Je la quitte, je te cache, t’en recouvre, fini tes jolis bas fluos, tes nénés taille poupée, ta jupette qui ce tantôt m’ont rendu bête.

Cette sensation de sécheresse sur ma main quand elle s’est refermée dans ton sac à dos sur cette veste matelassée de billets. C’est elle que je porte aujourd’hui, 24 décembre, un an après, pour t’écrire.

L’argent, Marie : la braise, la fraîche, la monnaie, le blé, la thune. Tu veux que je t’en parle ? Que je te dise ? Quoi donc Marie ?

Post to Twitter Post to Facebook

Ma veste

Première partie de deux : la suite et fin est ici.

Une veste à vingt euros ! J’ai le coup de foudre. Me vois déjà dedans. Tends mon unique billet à la vendeuse. L’endosse, me va sacrément bien, juste ma taille. Une fille qui passe me sourit intensément. Menuette comme je les aime, gambettes fluos dans l’étui de sa jupette. Cette veste me porte déjà bonheur ! Vaut mieux vu que je viens de flamber d’un seul coup ma paye de la veille. Je fais le Père Noël pour les Nouvelles Gales : piétiner avec du coton au menton, les boules dessous, les pieds gelés dans des pompes aux semelles qui se tirent. C’est ma manière à moi de lutter contre le chômage, de contribuer à la chute des statistiques fatales, de travailler plus que pas du tout.

Je poursuis ma Sainte Vierge polychrome parmi les étals du marché Saint-Bru, entre les demi-bobos qui s’encanaillent à la recherche d’une bonne affaire. Elle se retourne, mine de rien. T’inquiète poulette ! je suis bien là. Rue Nicolas Chorier, je hèle un nuage de guimauve en maraude : Suivez-moi cette femme indiscrètement.

– Accepteriez-vous que je vous offre un rêve ? lui dis-je, alors qu’elle farfouille dans les casiers à bouquins d’occase de Gibert.

– Why not ? me répond-elle, avenante.

Nous deux, Place Grenette, devant deux ambrées de Noël. Conversation légère de deux humains de sexe pas si opposé que ça. Cheveux bouclés copeaux brunis, yeux acier bleu, pommettes assaillantes, et ce creux derrière où j’ai envie de voir la sueur perler. Bon dieu !

– Tu t’appellerais pas Elsa ?

Elle rit.

– Non, je m’appelle Marie.

– Alors moi, c’est Joseph !

On s’esclaffe. La quitte un instant pour les toilettes. Jubilation en pissant, mais quand je reviens, plus de Marie, plus de veste.

Aurais-je rêvé ? Nos demis à demi bus sont encore sur la table. Entre les deux, le ticket déchiré.

Dehors, ni Marie, ni Elsa. Je cours le long des rails du tram. Cette veste, c’était celle du bonheur, je me sentais fort dedans, j’allais devenir.

En passant devant un lavomatique, je la vois. Ma veste ! En train d’enfourner du linge dans le tambour d’une machine à laver. Entre dans la lavobidule. Empoigne le type. Il s’enfuit. Cours derrière. Rue Chenoise. Aperçois dans une boucherie ma veste sur la grande robe blanche d’une femme. Entre. Déjà ma veste est repartie. Cours. Ma veste partout. Galope comme un cheval emballé dans cette ville qui ne veut pas de moi, dans cette cité imprécise et impérieuse qui me hante, quadrillée de rues glauques. Grenoble, l’esprit d’innovation et les nanos technos, le ski et le sky bleu comme les yeux de Marie, la Chartreuse et son jambon de Parme, Stendhal and tutti quanti, mon cul. Traverse la place du Tribunal, arrive au jardin de ville, hors d’haleine. Louis, un black qui crèche dans le squat est là.

– Calme-toi, il me dit, faut pas s’énerver dans la vie.

Je lui raconte. Il rigole.

– T’en fais pas, t’en retrouveras une beurette pour tes burettes.

– Tu comprends pas Louis, je l’aime plus que jamais j’ai aimé personne.

Il me prend l’épaule dans sa main gigantesque et me secoue.

– T’es maso, elle te pique ta veste et tu tombes raide d’elle ! Prends-toi une bonne murge comme tu sais le faire et roule-toi deux trois gros péts de derrière les fagots : demain, fini, tu l’auras oubliée ta Vierge Marie !

Conte de Noël moderne - Photo Lignes de vie - Montage Fête des lumières Lyon 2009

Photo-montage Lignes de vie / Fête des lumières Lyon 2009

– T’es pas un vrai Père Noël !

J’ai repris mon poste de bon papa enguirlandé aux Nouvelles Gales. Dernier jour de taf, demain : retour au chômedu, sans beurre et sans reproche, sans emploi ni jacuzzi.

– T’es pas un vrai Père Noël ! répète la petite Carole.

Je la regarde avec une sévérité astringente. Pourrait faire semblant au moins ! Comme les autres. Pas nier mon rôle social ! Mais un Père Noël, ça fout pas de claque aux fillettes impertinentes. Gentil, gentil. Calme ! Fourre ma main glacée dans ses bouclettes. Si ! Je suis un vrai. Regarde ma red pelisse synthétique, ma barbe à papa, ma hotte osier Made in China. Ose dire le contraire Carolinette. La soulève contre moi. Maman, une blonde Dessange, s’affole dans son sac à main. Clic-clacs du doigt ganté de pécari. Photos inoubliables de la petite quand elle croyait encore au père Lustucru. Et Carolinettounette dans mon oreille :

– Les Pères Noël c’est vieux, toi t’es jeune !

Chuchotis à mon tour dans les cheveux vermicelles, pendant que mère nous encadre sur l’écran de son numérique : « CAROLE, LE PERE NOËL N’EXISTE PAS ! On me paie pour faire croire le contraire. Faut que tu continues à faire semblant. Ta maman en a besoin. Elle y croit, elle. Promets-moi de rien lui dire. » Carole rit quand je la repose sur le trottoir. Se retourne en s’éloignant avec maman pour un clin d’œil. Me fait coucou de sa menotte. Good, cette complicité enfantine pour mon intérieur. Besoin de calfeutrer mon home depuis que Marie s’est envolée avec ma veste.

Je cent-patte devant la vitrine pelucheuse. Nounours nougats. Poupées poufiasses, santons cent euros, sapins poupins. Vais jusqu’au clodo qui aumône dans les eaux territoriales des Nouvelles Gales. Demi-tour. Repasse devant les portes automatiques sous l’œil poissonneux du maousse de la Securitat. Nouveau demi-tour vers le manège d’autrefois qui Piaf. Temps égrené par les trams qui prennent le virage de la place Grenette. Je pense aux galbes de Marie, le boeuf et l’âne doivent se rincer l’oeil en ce moment. Si c’est vrai que le petit Jésus existe, ce dont je doute en ce qui me concerne vu que j’ai pas de carte Gold, alors ma sainte Marie resdescendra sur Terre un de ces quatre matins mais, en lieu et place, c’est Jean-Denis Gabon qui se matérialise devant moi, sa seigneurie le directeur du magasin himself et en personne.

– Vous n’êtes pas assez vendeur, me reproche-t-il, il faut aller au devant des enfants, leur sourire, être gentil.

Moi, j’ai pas envie d’être gentil, mais c’est lui le chef, il tient les rênes et les cordons de ma bourse. Certain de lui, il me débite son sermon d’école de commerce et, devoir accompli, retourne derrière la transparence épaisse de ses portes Securit d’où il me surveille encore un moment, m’obligeant à me remettre à mon tapin.

C’est à ce moment qu’elle surgit.

Marie !

Carole, la gamine de toute à l’heure, la tire par la main jusqu’à moi :

– C’est ma baby-sister, elle veut pas croire ce que vous m’avez raconté, que le Père Noël il n’existe pas.

Je reste coi, enseveli sous les cent mille pétales de roses du regard de Marie. Il vaut mieux que je me taise de toute façon, je ne voudrais surtout pas qu’elle me découvre sous ce déguisement ridicule.

– C’est pas exactement ça, fait Marie.

Elle se penche vers moi, m’offrant son intimité en plasma seize-neuvième, c’est Noël au balconnet et à Pâques, c’est certain, je serai total givré. Elle s’approche de mon oreille glacée comme une meringue sur une bûche et me chuchote :

– Sa mère veut qu’elle continue à croire au Père Noël, alors moi aussi je fais comme toi : je fais comme si.

– Regarde Marie, s’exclame Carole.

La petite furie se cramponne à ma barbe qui lui reste entre les mains.

– Joseph ! crie Marie en plaquant ses mains sur sa bouche.

Et elle détale.

Suite et fin mercredi jeudi 24 de l’an 2009 after dj-save….. ELLE EST là, la la la…..

Post to Twitter Post to Facebook

Texte en trois parties

Lire :  la 1ière partiela 2ième partiela dernière partie

.

Deux ans après l’accident j’ai rencontré une femme, dans un bar, elle buvait du thé avec une amie. Quand nos regards s’étaient croisés, délibérément elle avait tourné vers moi ses jambes gainées de nylon. Après le départ de son amie, j’étais allé m’asseoir près d’elle. Je voulais tenter mon premier pas dans une nouvelle vie.

Son appartement était net comme une salle de clinique. Nous avions trébuché jusqu’à son canapé étroit et joué à cette passion que chacun cherchait dans l’autre en guise de viatique. Au matin, je m’étais éveillé avec du carton dans la bouche. Dans sa cuisine, face aux façades grises des immeubles à loyer modéré de sa rue, elle m’avait proposé des biscottes, de la confiture de fraises et du café soluble. J’avais entrouvert mes mâchoires et avalé juste assez de cette nourriture minimale afin de faire comme si je revendiquais un avenir avec elle.

J’ai froid du matin de ce matin-là. Depuis, dans ce cimetière, je récure mes souvenirs. Si je le pouvais, je nettoierais le ciel entier pour que tout soit net et impeccable dans cette salle d’attente où je patiente depuis des années.

cheval-de-sable

Eugène et moi avançons l’un vers l’autre le long du cordon tendu entre deux plantoirs, enfonçant des oignons de tulipe dans la terre grasse et froide d’un massif. Cette terre de morts à laquelle se sont agglomérées leurs chairs. Je soulève les mottes lourdes pour abriter chaque oignon. Le napper de bure terreuse. Le couvrir de froid. Il attendra dessous comme tous ces corps dans leurs sépultures.

Le premier muguet devant la maison, les cerises dans le panier de Carole, ses jouets en plastique dans la pelouse, sa locomotive à roulettes au siège qui se soulevait sur ses secrets d’enfant. Les matins où elle arrivait de son lit, cheveux embrouillés, un chat mauve battant sous sa chemise de nuit.

Qui donc pourrait me redire tout cela ?

Les dents de la bêche. Les vers de terre, grouillants et gras. Les fanes secouées des pommes de terre nouvelles dans notre jardin. Élisabeth à la fenêtre de notre cuisine. Les tubercules lavés sous le robinet. Leur peau jeune dans la poêle. Aller chercher Carole à l’école. Nous asseoir tous trois autour des pommes de terre rissolées dans nos assiettes blanches. Nous brûler le palais de concert. Rire ensemble au même moment.

– Attention Carole, elles sont très chaudes.

À qui donc pourrais-je redire de telles paroles ?

Le vent s’est levé, il bouscule les feuilles autour de nous.

Une musique monte.

C’est elle, là-bas, assise sur sa tombe, elle joue du violon.

plage-bois-homme-chien-cerfs-volants

Je me dresse, les oignons de tulipe roulent à mes pieds. Je rejoins la grande allée, mes semelles crantées saccagent la terre meuble du massif.

Je marche vers elle dans les bourrasques du vent où s’enroulent les notes de son violon comme les spirales des serpentins dans les fins de fêtes.

Elle se lève de sa pierre tombale et va avec son violon au milieu de l’allée. Tête penchée sur son instrument, face à moi, elle joue.

Eugène m’appelle. Je résiste à l’envie de lui répondre. Si je me retourne, cette musique qui point en moi cessera pour toujours, j’aurai tué Carole et Elisabeth une deuxième fois. Si je renonce maintenant, je sais ce qui se passera. Comme chaque jour à l’heure du déjeuner, nous partirons pour le bistrot en face du cimetière. Pendant qu’Eugène avalera un gigot purée, je m’absorberai dans le sempiternel spectacle de la foule des hommes et des femmes vides rejoignant le comptoir du bar pour s’approvisionner en sandwiches, cigarettes, chewing-gums, billets de loto, astro, bingo  et autres jeux pour gogos. Comme chaque jour depuis que la mort me retient dans ce cimetière, je détournerai la tête juste à temps pour ne pas vomir devant cette file de corps qui sans relâche ingèrent, digèrent.

plage-avec-piquets

L’air fouette mon visage et mes vêtements. Une force née dans mes épaules descend dans mes bras. J’ai envie d’avancer dans ce vent trempé de musique.

Elles, de part et d’autre de moi, sur le canapé. Les mains de Carole sur son chat en peluche. Les jambes croisées d’Élisabeth. Le téléviseur qui dit n’importe quoi. Les magazines colorés sur la table basse. Le carrelage si solide que je peux me dresser sans vaciller, soulever Carole dans mes bras et l’emporter, endormie, dans sa chambre. Élisabeth nous rejoignait. D’une main sûre elle peignait les cheveux de notre fille, épars sur son oreiller Mickey. De retour sur le canapé, nous nous aimions avec, en arrière-plan, la rumeur sourde du téléviseur.

Mes larmes coulent pendant que je marche vers elle.

Ma main entre dans ma poche. Saisit le mouchoir de Carole. Ce tissu fin d’elle. Le presse sur mes yeux, mes joues. L’introduit dans ma bouche. Le mord. Je suffoque dans les tourbillons du vent, vous êtes là, avec moi, toujours, Élisabeth, Carole.

J’avance.

Dans ma main le vent se saisit du mouchoir de Carole, l’agite. Il bat, claque, fouette mon poignet. Jamais je ne le lâcherai.

Nous remontons tous trois la grande allée en direction des grilles du cimetière marchant entre les tombes dressées en rangs d’honneur pour nous, comme le jour de notre mariage Elisabeth et moi descendions l’allée de l’église entre nos amis et nos familles. Nous percevions sans les entendre, sans les voir la rumeur de leurs voix et les vagues de leurs sourires. Cette petite fille qui dans nos ventres nous guidait déjà c’est toi, Carole. Ta main dans la mienne est douce et folle comme le tissu de ton mouchoir vivant de vent. Nous franchissons le portail du cimetière, nous sommes dehors, dans la ville, je marche avec vous dans votre musique.

Post to Twitter Post to Facebook

Suivant »