C’était un temps à bottes

C’était un temps à bottes
De ribotes de jeux de tarots
Le cargo brisait la glace
Sur le pont tombaient des mottes de neige
Petite caille la bête va

Dans la cale trois hommes mangeaient un curry
Quatre gamins tapaient le carton
Autour de tables branlantes
Tous tournaient à la gnôle d’alambic
Petites bêtes blousons de cuir

Oh les beaux jours à terre
Dimanches en famille à la table de l’hiver
Marmottes au ventre doux sans ride
Thés, cafés, jus de pommes, crêpes et crème
Petites bêtes qui baillent

———

C’était un temps à bottes
Le capitaine de quart sur la dunette
Pieds au chaud devant la mer cirée de lune
Les drisses givrées claquaient aux mâtures
Petite musique de nuit

Un saltimbanque traversa le pont bouillonnant de vent
Blanc Saint-Exupéry en mission de nuit
Une rouille de neige tombait sur sa perruque
Il chantait ce que jamais personne ne dit
Petit chat tu vas

À terre un homme allait à la maison des marmottes
À cheval sur la longue digue de terre entre marais
C’était un temps à bottes
Il montait sans éperons
Bête chauve sur bête alezane

———

Au ventre de la cale
Assiette récurée de son curry et vide au ventre
L’homme aux cheveux noirs tira une nouvelle carte
Il désapprenait son ancien jeu à la Barry Lyndon
Le temps de mourir

Bruits de limaille tout grinçait à bord
Gazelles écarquillées à ses pieds fourrés
Les chiens du capitaine toussèrent
Sur le pont le saltimbanque galopait sabots sans fers
Centaure à la robe d’écailles de lune

Petite caille la bête va
Sur la dunette tombaient des mottes de neige
Le cargo brisait la glace
Ribotes et jeux de tarots
C’était un temps à bottes

Gilles Bertin

 

C’est la faute à

Image from page 56 of "The works of Voltaire : a contemporary version with notes" (1901)

Bondissez queue en l’air comme Voltaire
sur l’épaule de cet homme à la peau bleue
dévorez lui l’oreille
introduisez votre langue dans sa tête
aspirez de toutes vos forces
tirez votre yatagan de son fourreau
mettez lui dans les mains
posez votre tête sur ce billot
qu’il vous la tranche

Gilles Bertin


Paris, métro ligne 9, 27 février 2019

Les poèmes de métro publiés ici sont regroupés sous #poemes-de-metro

La forme Poèmes de métro a été inventée par Jacques Jouet, membre de l’Oulipo.

Illustration : Image from page 56 of « The works of Voltaire : a contemporary version with notes » (1901) — Aucune restriction de droits d’auteur connue — Source : internet archive book images

Quand tout sombra

Le néon s’éteignit une seconde et se ralluma. Mon visage qui avait disparu réapparut dans le miroir. Je tenais ma tondeuse à barbe et de mon autre main tendais la peau de mon cou pour ne laisser échapper aucun poil. C’est étrange, pensai-je, mais cela peut arriver. Je continuai la progression de la tondeuse vers mon menton.

La lumière s’éteignit à nouveau, puis revint dans une sorte d’hésitation langoureuse, avec une progressivité qui me rassura. Des travaux dans le coin, peut-être. Il s’était écoulé une dizaine de secondes.

Il y en eut une troisième.

J’arrêtai ma tonte, attendant la suite. L’intervalle entre les coupures raccourcissait, puis il sembla se stabiliser au rythme d’une toutes les deux trois secondes, tel un stroboscope au ralenti. Mon visage réapparaissait de plus en plus stupéfait.

Image from page 355 of "Geriatrics : the diseases of old age and their treatment, including physiological old age, home and institutional care, and medico-legal relations" (1914)

Je posai ma tondeuse et allai au salon. Je n’allumai pas et m’approchai des fenêtres. Dehors dans la nuit finissante, la ville clignotait. Au même rythme que dans la salle de bains. Comme pour adresser un message en morse aux astronautes de la station spatiale. Ou bien à des extra-terrestres en maraude dans ce coin du système solaire. Les deux grandes tours du quartier d’affaires de la Part-Dieu, que l’on surnomme ici le crayon et la gomme, clignotaient aussi. Ainsi que les enseignes rouges sur les toits des quais. Comme le morceau de la basilique de Fourvière qui dépassait au-dessus de l’immeuble en face. Machinalement, je vérifiai qu’il n’y avait personne sur ce toit. Une fois, j’avais vu un couple y faire l’amour couché sur les tuiles, à vingt mètres du sol, et je conservais l’espoir d’en surprendre un nouveau. Je me penchai derrière la fenêtre. En bas, dans la rue, les lampadaires clignotaient aussi.

J’allai chercher mon téléphone et consultai le site du Monde.  Rien de neuf depuis la veille. Je me branchai sur le site d’un journal local. Rien non plus. Et sur Facebook. Pareil.

Une dernière fois, cela s’éteignit.

Je dis « une dernière fois », mais je ne savais pas alors que cela n’allait pas se rallumer. J’attendis en vain. Comptant en silence les secondes. Tout était obscur.  Comme à la campagne. Dans une forêt. C’était les ténèbres. La nuit. La vraie.

Je m’habillai en vitesse et dévalai l’escalier sans essayer d’appeler l’ascenseur.

J’ouvris la porte sur la rue.

Une masse gris clair gisait sur le trottoir dans la pénombre épaisse. Un corps.

Pacman's 19th nervous breakdown OR: Stop smoking — by Rookuzz.. CC BY 2.0 : https://www.flickr.com/photos/72283508@N00/

J’hésitai une seconde et me précipitai à son secours. Sous mes doigts, je sentis une tenue de travail au tissu raide. C’était un homme robuste, couché sur le ventre, visage dans le sol. Il avait dû trébucher sévèrement dans la bordure du trottoir. Je pris son poignet, cherchant son pouls.

Il était mort.

Je me relevai, examinai les alentours. C’était une nuit épaisse comme du ciment à prise rapide. J’étais englué dedans déjà, perdu dans ma propre rue. Une lumière rouge diffuse irradiait de l’escalier d’une traboule. Ce quartier en pentes est sillonné de ces passages qui coupent au vif entre les immeubles agenouillés au flanc de la colline. En m’approchant de cette lueur rougeoyante, je trébuchai dans un deuxième corps.

Mort aussi.

Un balai était tombé près de lui comme l’arme d’un soldat. C’est là que je sentis le froid monter de mes reins à mes épaules, ma chemise collée à mon corps par une sueur glacée.

Image from page 170 of "Elementary and dental radiography" (1813) — Aucune restriction de droits connue

Je m’approchai prudemment de l’escalier. La lumière rouge provenait des feux arrière d’une voiture coincée tout en bas, cul en l’air. Visiblement, elle avait dévalé les marches depuis la rue qui arrivait du dessus. Je descendis vers elle et la contournai. J’allumai la lampe de mon téléphone. Une femme était les jambes sur le volant, tête et torse tassés contre le pare-brise, des cartons répandus autour d’elle parmi une flopée de prospectus pour le candidat du Parti Républicain aux prochaines élections. Je n’avais pas besoin de chercher son pouls pour savoir qu’elle était morte. C’était son décès qui avait provoqué cet accident et non l’inverse, j’en fus certain, sans en avoir de preuves tangibles autres que les deux corps là-haut.

J’eus alors l’idée d’examiner mon téléphone. Plus aucune barre, le réseau était mort.

C’est la fin du monde, pensai-je.

Je partis au hasard. D’autres cadavres gisaient sur les trottoirs et les chaussées. Des lycéens avec leurs besaces. Un vieux chibani emmêlé dans sa canne. Une joggeuse. Un cycliste et son vélo. Il y avait un siège bébé sur le porte-bagages.

Je m’accroupis. L’enfant était versé en biais, crâne dans le sol, ses yeux grands ouverts. Je m’écroulai en chien de fusil sur le goudron, tête dans les mains, mon regard dans son regard mort.

Gilles Bertin


Photos :

  • Image from page 355 of « Geriatrics : the diseases of old age and their treatment, including physiological old age, home and institutional care, and medico-legal relations » (1914) — from Internet Archive Book Images Aucune restriction de droits connue
  • Pacman’s 19th nervous breakdown OR: Stop smoking — by Rookuzz.. CC BY 2.0
  • Image from page 170 of « Elementary and dental radiography » (1813) — from Internet Archive Book Images Aucune restriction de droits connue