« …pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre ? Suis sûr qu’on y découvrirait des nouveaux sites… ». Ainsi sont nés les vases communicants.

Aujourd’hui, Marianne Jaeglé et Lignes de vie s’invitent réciproquement. Voici donc :

Le cauchemar de Nathalie Dessay

de Marianne Jaeglé

En atelier, Camille a imaginé et écrit un rêve fait par Nathalie Dessay. Le texte s’ouvre alors que la cantatrice s’apprête pour un récital ; nerveuse, angoissée, elle se prépare fébrilement à entrer en scène. Sera-t-elle à la hauteur, ce soir encore, devant le public parisien si exigeant ? Elle cherche son costume, s’inquiète de ne pas le trouver. Le temps passe et, en dépit de ses efforts, Nathalie Dessay n’est toujours pas prête. Lorsqu’enfin elle parvient à enfiler sa robe et son grand chapeau, le costume dans lequel elle doit faire son entrée, elle se sent quelque peu tranquillisée ; elle va pouvoir affronter son public sereinement. Le régisseur lui fait alors un signe convenu depuis la coulisse et voici qu’elle entre sur la scène de l’Opéra de Paris. Elle ouvre alors la bouche pour entonner l’un des grands airs qui ont fait son succès dans le monde entier. Mais à sa grande stupeur, ce n’est pas ce qui sort de sa bouche. Sur la scène, devant le public médusé, Nathalie Dessay s’entend alors beugler avec entrain « Tata Yoyo, qu’est-ce qu’il y a sous ton grand cha-peau ! »

Le texte de Camille était plaisant à entendre, mais il tranchait sur sa production habituelle, et il m’a surprise sans que je réussisse à comprendre ce qu’il signifiait. La jeune femme qui l’a produit écrivait d’ordinaire des textes acides, humoristiques et enlevés au sujet de sa famille juive, et de l’incompréhension dont elle avait souffert étant enfant. Elle avait un projet autobiographique en cours, qui me semblait solide et dans lequel elle paraissait assez investie.

Quelques séances après avoir écrit le rêve de Nathalie Dessay, à ma grande surprise, Camille a annoncé sa décision de quitter l’atelier. Elle allait arrêter d’écrire. « Dans le fond » m’a-t-elle expliqué, « je ne me sens pas véritablement impliquée ». Ecrire – prétendait-elle, n’avait donc pas de sens réel, pas de véritable nécessité pour elle. Aucun de ces arguments ne m’a convaincue, mais Camille est partie. J’en ai été aussi étonnée que déçue. Puis j’ai repensé au rêve de Nathalie Dessay et mieux compris ce que, mis en relation, le texte et le départ de Camille pouvaient signifier.

Pour chacun d’entre nous, entendre notre propre voix d’écrivain est souvent une expérience déstabilisante et douloureuse. Nous nous rêvons Châteaubriand, Duras ou Nathalie Dessay ; nous nous découvrons auteurs de petits textes amusants, ou de fragments autobiographiques que nous jugeons sans envergure ni intérêt. Notre voix nous semble faible, pauvre, tremblotante ou au contraire vulgaire et peu mélodieuse.

Bien souvent, notre écriture est non seulement très en-deçà de ce que nous espérions, mais il arrive aussi qu’elle ne coïncide pas du tout avec ce que nous avions imaginé. Il arrive que nous nous surprenions avec dégoût à fredonner « Tata Yoyo » quand nous voudrions interpréter avec brio Un bel di, vedremmo, l’un des grands airs de Madame Butterfly.

L’écriture nous confronte à nous-mêmes avec une très grande force. A nous-mêmes, c’est-à-dire à ce que nous sommes mais aussi à tout ce que nous croyons être, à ce que nous voudrions être. Illusions, certitudes, image rassurante de soi ; tout cela vole parfois en éclat dans la pratique de l’écriture. Les plus grands ont été frappés par ce décalage entre ce qu’ils rêvaient de produire et ce qu’ils écrivaient en réalité : « La parole humaine est un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles » a écrit Flaubert, dans Madame Bovary.

Parfois, ce décalage est si difficile à admettre qu’on peut être tenté de renoncer à l’écriture. Tu t’en doutes, lecteur, je ne considère pas cela comme une solution.

Ceci est en extrait de mon livre en cours, Duras, Proust et toi, à paraître en septembre 2010, aux Carnets de l’Info éditions.

Marianne Jaeglé

Le blog de Marianne est ici : http://mariannejaegle.over-blog.fr/

Les autres vases communicants :

Post to Twitter Post to Facebook

Fête du livre de Bron 2010
Fête du livre de Bron 2010

Il y a de belles fêtes. Comme la fête du livre de Bron. Un rendez-vous avec les premiers rayons de soleil du printemps. Car chaque année, pour cette fête, il fait beau. Alors, entre deux rencontres, tu vas te poser dehors, avec ta tasse ou ton verre, avec le livre d’un auteur que tu viens de rencontrer. Tu es dans ce qu’il a dit en toi. Des centaines de personnes étaient là, avec toi. Rares instants de communion. Magie. Magie dans la salle des balances, la salle des parieurs, la salle du manège (la fête a lieu dans un hipppodrome !) où sur l’un de ces podiums à peine plus haut que le reste de la salle, les écrivains invités répondent aux questions de l’animateur. Peu importent les questions, les réponses, ce sont des prétextes, nous sommes tous là pour la même raison, la fraternité de la littérature, le désir d’écouter nos porte-parole. La fête du livre  de Bron est une fête d’amoureux de la littérature.

Cette année, une cinquantaine d’écrivains invités. Parmi eux, quelques uns dont j’ai envie de vous parler très particulièrement :

  • John Berger, un écrivain engagé, il en reste !, auteur d’une oeuvre très variée, dont dernièrement De A à X, roman par lettres entre un prisonnier politique et sa femme.
  • Guy Gofette, le poète.
  • Denis Robert, le journaliste et écrivain sous le coup de procédures judiciaires dans le cadre des affaires Clearstream.
  • Florence Aubenas, auteure de l’important Quai de Ouistreham, reportage sur les précaires.
  • Et Lionel Ray, Maryline Desbiolles, Laurent Mauvignier, Jean-Pierre Spilmont, Corinne Lovera Vitali, Arnaud Cathrine et tous les autres.

De Guy Goffette :

Comme ceux qui crurent un jour dépasser l’horizon
et qui, le geste las, ne parlent plus qu’avec leur chien,

tu répètes que le bonheur est plein de vide

Le pêcheur d’eau, éd. NRF, Collection Poésie/Gallimard

En ouverture, jeudi soir 4 mars,des poèmes de Raymond Carver, mis en narration musicale par la Compagnie Théâtre Détours, extraits de La vitesse foudroyante du passé, éd. L’olivier et Là où les eaux se mêlent, éd. 10/18.

Le bonheur vient
sans qu’on s’y attende. Et va bien au-delà
de tout ce qu’on peut en dire tôt le matin.

Et encore :

Vous sortez simplement, vous claquez la porte
sans réfléchir. Et quand vous comprenez
ce que vous avez fait
c’est trop tard. Si ça ressemble
à l’histoire d’une vie, alors très bien.

Venez à la fête du livre de Bron les 5, 6 et 7 mars. C’est direct en tramway depuis le centre ville et la gare de la Part Dieu. Si vous venez pour le week-end de Paris, de Marseille, de Toulouse, et si vous aimez  Ben, profitez-en pour faire la grande rétrospective Ben au Musée d’Art Contemporain.

Venez, il y aura du soleil, le printemps et, au coeur, la littérature.

Venez, vous dis-je !

Infos pratiques et programme :

http://www.fetedulivredebron.com/

Post to Twitter Post to Facebook

Ecoutez Tata Milouda :

Lorsque j’étais petite j’aurais aimé aller à l’école

mais mes parents ne voulaient pas

parce que j’étais fille

[...]

J’avais rêvé de prendre un stylo un cahier

A mon époque je ne trouvais pas mon stylo mon cahier

A 50 je trouve mon stylo mon cahier

[...]

grâce aux cours d’alphabétisation

[...]

Ecoutez Tata Milouda slamer !

(entendue ce dimanche sur France Inter dans l’émission Crumble de Marie-Pierre Planchon)

L’espace MySpace de Tata Milouda

Post to Twitter Post to Facebook

« …pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre ? Suis sûr qu’on y découvrirait des nouveaux sites… ». Ainsi sont nés les vases communicants.

Aujourd’hui, Les Esperluettes d’Epamin’ et Lignes de vie s’invitent réciproquement.

Voici donc :

A eux

une esperluette d’Epamin’

Merci à toi, Gibi, de m’avoir invitée dans tes belles “Lignes de vie”.

Tous les deux sont partis.
Lui, voilà trente ans. Elle, il y a dix ans.

Un poète a dit: “La mort d’un arbre fait un trou dans la terre mais le trou béant laissé par la mort de l’arbre est encore plus grand dans le ciel.”

Malgré le temps qui passe, leur absence m’est chaque jour douloureuse. Je leur dois tant. Je les aimais tant. J’avais encore tant d’amour à leur donner.

Si aujourd’hui je sais faucher l’herbe, repriser les chaussettes, planter des tomates, faire des conserves et des confitures, poser du papier peint, me servir d’un fusil à aiguiser, peindre des volets, faire un ourlet et du point de chausson, tailler les rosiers, couper du bois, faire du vélo, chantonner de vieilles chansons…, c’est grâce à eux!

Si j’ai une impressionnante collection de timbres français, si j’aime le forsythia,  le muguet, le mimosa et les glaïeuls, si je ne sais pas coudre sans dé, si j’adore le gâteau de riz au caramel, si j’aime mettre mes mains dans la terre, si j’aime les vieux outils, si j’aime et je respecte la nature…, c’est grâce à eux!

Si j’aime entendre le bruit de la soupape d’une cocotte-minute, le grincement d’une roue de brouette, le crépitement d’un rôti dans une casserole, le bruit d’une scie circulaire, le crissement des pas dans la neige et tant d’autres petits bruits de vie, c’est que l’espace d’un instant, je me retrouve auprès d’eux.

Si j’ai aujourd’hui le vieux couteau de mon grand-père dans un des tiroirs de ma cuisine, la vieille machine à coudre à pédale de ma grand-mère dans mon salon et leur petit miroir baroque sur le palier, c’est pour avoir un peu d’eux tout près de moi, chaque jour.

Je leur dois, en grande partie, ce que je suis aujourd’hui et je crois qu’ils seraient fiers de ce qu’est devenue leur petite-fille… C’est pourquoi, en décembre, lors de la naissance de mon petit-fils, qui m’a procuré un bonheur indescriptible et une joie immense, j’aurais tant aimé qu’ils soient encore là, pour partager tout cela avec moi.

Pépère & Mamie, comme vous me manquez, comme vous me manquez…

Mais je serai, un jour,
légère dans une jolie boîte rouge,
tout près de vous, pour l’éternité…

Texte de Epamin’

Retrouvez mon texte ici, parmi ses esperluettes et goûtez-les, dégustez-les.

Les autres vases communicants :

Etonnant, non ? comme aurait dit Pierre Desproges.

Post to Twitter Post to Facebook

Végétal, Antoine Percheron - éd. L'Escampette - Illustration de couverture : L'Hiver Arcimbolod, 1563

En couverture : L'Hiver Arcimboldo, 1563

Voyeurisme d’écrire sur ce livre, pas terminé, retrouvé dans les papiers d’Antoine Percheron après sa mort, racontant une métamorphose :

Un jour, j’ai changé d’odeur. Je me suis mis à sentir le végétal.

La dernière, la maladie :

Je suis tout simplement en train de pourrir, je tombe en décomposition : c’est le printemps, ou l’automne.

C’est des deux : Antoine Percheron a vingt-cinq ans et déjà il doit attaquer la fin de sa vie.

De chapitre court en chapitre court, quelques lignes, souvent moins d’une page (comment lâcher ce livre écrit avec un tel rythme ?), il, celui qui raconte, devient arbre, résiste, s’évade, est quitté par les humains, sa petite amie, cherche parmi les arbres, les chênes, combat la maladie à coup de marrons.

Parce que tous les prolongements humains que je possédais s’allongeraient certainement, mais surtout changeraient de texture ! De bras en bûches, de mains en branches, de doigts en feuilles.

Ca pousse en lui, il le sent. Il se moque de lui de crainte qu’on se moque de lui :

— Mon nom à moi, c’est l’Incroyable Hulk, tâche de pas l’oublier, j’ai lâché en allumant une de leurs clopes.

[...] je me suis enfui comme tous les méchants de cinéma, sans me retourner, les yeux hagards et

Suit un blanc dans le texte. Il y a en a de nombreux dans ce récit, et pour cause puisque Antoine Percheron est mort sans avoir jamais pu les remplir.

Récit conscient de la dernière métamorphose de l’homme, écrit par un homme si jeune. D’où cette gêne à le lire mais sans jamais pouvoir le quitter. Même neuf ans après l’avoir lu.

Végétal, Antoine Percheron, éd. L’Escampette, 2001, 38 pages, 6 euros et 10 centimes

Post to Twitter Post to Facebook

Gros coup de coeur ce matin en entendant Arnaud Fleurent-Didier chanter. Ses textes s’insinuent dans une partie de ce que nous avons vécu d’intime entre parents et enfants ces 10, 20, 30 dernières années. Education, transmission, passage entre générations, bilan mitigé. Il se pose des questions. Il regrette. Inventorie. Ce que lui  ont donné ses parents. Il ne va pas jusqu’à aborder de front les thèmes barbelés de la vraie misère : perte d’emploi, de logement, rue, maladie. Il reste assez soft même si ses textes sont (potentiellement…) plus insidieux qu’ils n’en ont l’air. Et sur des musiques pop douces. Il devrait donc être aussi consensuel que Delerm. Avec son talent d’écriture et de composition, il  faut l’encourager à d’autres explorations.

Cette qualité d’écriture est l’occasion d’évoquer un groupe fort littéraire des années 90 qui lui n’a jamais accédé au succès très grand public, Superflu, aux chansons (entre autres d’amour) très nostalgiques. Dieu que j’ai aimé Superflu ! Si vous en avez l’occasion, procurez-vous leurs CD.

D’abord Superflu avec Et puis après on verra bien, puis France Culture, la chanson d’Arnaud Fleurent-Didier très tendance en ce moment. On y va :

Post to Twitter Post to Facebook

1915. En Champagne. Un hôpital. Blaise Cendrars n’a plus de bras droit. On lui a coupé. Il s’est engagé, volontaire pour cette guerre. On le trimballe dans un taxi avec d’autres soldats.

- Maman !… maman !… gueulait l’homme couché au-dessus de moi. O Maman !…

On l’emmène dans une maison religieuse qui sert de lieu de convalescence ou de mouroir, c’est selon. Là, la misère de cette guerre. La machine à commander, la machine à panser, la machine à survivre. Tout le monde révèle son humanité, pour quelques personnes parmi celles qui souffrent ou qui soignent elle est sublime :

Et l’infirmière sortait pleine de foi, vaquer à ses autres travaux, pour revenir deux, trois heures après faire risette à l’homme-poupon et recommencer à lui réapprendre tout par le commencement avec une merveilleuse, une angélique, une inépuisable et radieuse patience.

Cendrars par Modigliani

(c) Archives Littéraires Suisses, Bern

Blaise a pour compagnon de chambre un berger landais qui a reçu 72 éclats dans le bas des reins, autant de plaies, dont une traversante infectée par les matières fécales. Partout, tout le temps, sans cesse, la douleur.

Pauvre gosse ! C’est ce petit berger des Landes qui m’a fait comprendre que si l’esprit humain a pu concevoir l’infini c’est que la douleur du corps humain est également infinie et que l’horreur elle-même est illimitée et sans fond.

Au milieu de ce capharnaüm, de cette litanie de cris, la puissante vitalité de Blaise Cendrars prend les commandes. Il se met à boxer avec son moignon. Son bras cicatrise à une vitesse-record. Puis il jongle dans son lit avec des oranges, de menus objets, apprenant à se servir de sa main gauche et de son moignon. Plus tard, dans la vie civile, il pratiquera des sports violents.

grâce à quoi, aujourd’hui, je pilote aussi bien mon automobile de course que j’écris à la machine ou sténographie de la main gauche, ce qui me vaut de la joie.

Cette force de vie, on la retrouve dans toute l’oeuvre de Cendrars. Dans son style où il mêle réel et imaginaire. Ici, dans ce court récit, elle raconte deux choses essentielles.  Mieux que tout documentaire historique : l’absolue horreur de la guerre. Et l’absolue nécessité de choisir la vie. L’aventurier, le reporter, l’écrivain  fera ce choix avec entièreté, toute sa vie. Et dans son écriture. Avec une seule main, mais quel homme, quel style !

J’ai saigné, Blaise Cendrars, éd. Mini Zoe, 3 euros 50, 56 pages


A propos de cette rubrique “Petits livres costauds”

J’ai saigné, Blaise Cendrars est le premier billet d’une série consacrée à de petits livres de moins de 80 pages. Le genre de bouquins qui tombe au fond des rayons de bibliothèques, qui tient dans une poche de chemise, qui coûte quelques euros, qui se lit en moins de deux heures.

Ce seront toujours des petits livres coups de poing.

Des petits livres costauds.

Post to Twitter Post to Facebook

Dix mille francs

Je suis la paille au cul des vaches : trois dents noires m’ont arrachée à la botte serrée, m’ont secouée au long de la rigole rectangulaire où, tapies, les raclettes de la chaîne de curage attendent de pousser devant elles bouse et pisse. L’odeur des moissons monte dans l’étable. Deux couches jaune blé courent, parallèles, de chaque côté du trottoir, souillées de larges auréoles sombres comme la terre mouillée des premières gouttes de l’orage. À l’autre extrémité de ce bâtiment, symétrique à cette étable, la maison d’habitation. Derrière l’une de ses fenêtres, une ombre scrute la nuit.

Je suis la vitre sous le rideau. Une face noire, froide, côté nuit ; l’autre face dorée par la lampe de chevet. Devant cette vitre, un garçon.

Je suis ce garçon. J’ai onze ans. Pieds nus sur la terre cuite granuleuse et glacée des tomettes, je regarde par la fenêtre en jouant avec mon gros orteil à faire basculer le coin d’un carreau descellé. Du dos de mes ongles, je caresse mon pyjama pelucheux. J’introduis l’extrémité de mon index dans une fissure du mastic et, d’un coup sec, le tire. Apparaît l’angle du verre, tranchant, glacé, noir comme la nuit. Derrière la vitre embuée, le chemin.

Je suis le chemin qui va de la ferme à la grand route. Deux sentes parallèles pour les roues de la voiture et du tracteur. Entre elles, la longue motte d’herbe, épaisse comme une tartine. Au bout, le bitume de la route.

Je suis le camion qui tangue en s’engageant sur le chemin. Les ridelles claquent. Les deux phares alignent leurs pinceaux pisseux avec les haies et les ornières. Une ligne droite, un virage, une descente, un autre virage, la montée vers la ferme. Glissent sur l’ébonite noire du volant les cals des mains du maquignon. À chaque trou, à chaque pierre du chemin remontent par les roues, leur essieu et la crémaillère de direction, de longues saccades sèches comme dans les poignets du cavalier les secousses des rênes de sa monture. Le père regarde les phares venir.

Je suis le manche de la fourche. Le père a les deux mains sur le bois poli par le travail. Il a entendu le camion dans le chemin. Il l’attend devant l’écurie. Il a dit à la mère, Le voilà.

Je suis les phares qui balaient la cour, qui éclairent le père devant l’étable, la grange. Je projette sur la façade de l’habitation l’ombre longue du puits qui met son doigt en passant sur la bouche à la fenêtre et lui intime, Tais-toi, ne dis rien, il fait nuit, tu devrais dormir.

Je suis le père et je suis le maquignon. Je les guide pour amener l’arrière du hayon devant la porte de l’étable. Je manœuvre par à-coups successifs le large volant plat. Je fais signe avec les bras, à gauche, à droite, doucement. Extinction des phares, crissement du frein à main, dernier hoquet du moteur, soupir des amortisseurs quand le maquignon se laisse tomber du marchepied.

Je suis la rampe d’accès du camion. Quatre mains m’empoignent par mes oreilles de métal, me tirent de sous le plancher du camion, me déposent au sol, pont entre l’étable et l’intérieur obscur du camion. Une botte de paille jetée sur les planches. Les deux ficelles se détendent tour à tour tranchées par la lame du couteau. La botte s’abandonne, accordéon lâché. Les dents de la fourche la secouent. Chemin de paille jusqu’à l’étable. Béton et bois dissimulés. Portes de l’étable contre le cul du camion formant un couloir.

Je suis les chaînes des colliers qui tombent des cous des vaches. Bruit métallique sur le ciment des maillons tièdes. Meuglements.

Je suis la rampe d’accès du camion, piétinée. Cognent sur le bois couvert de paille les sabots à la corne dure comme acier. Claquent les portes sur les génisses.

Je suis le verre de vin que boit le maquignon à la cuisine avec le père. Ils se parlent prudemment. Essuient leurs bouches du revers du poignet. Retournent au camion où les entendant s’agitent les génisses. Leurs deux silhouettes sont plus sombres que le ciel éclairci. Le maquignon met sa main dans sa veste. La ressort. Met quelque chose dans la main du père.

Je suis les génisses qui s’en vont, arquées sur leurs pattes, serrées les unes contre les autres dans la bétaillère. Je suis le pigeonnier au-dessus de la porte de la grange. Je suis le buis au jardin. Je suis les mains de la mère sur le torchon. Je suis la vitre où j’ai vu. Je suis le garçon qu’appelle son père.

– Viens, me dit-il, regarde.

Debout dans l’entrée de la cuisine, il ouvre ses mains. Une liasse de larges billets. Ocres pâles. Ils sont neufs.

– Vingt billets de cinq cent, me dit-il.

Ses yeux brillent, fiers.

Post to Twitter Post to Facebook

Nous sommes des chiens

Un homme est mort hier, 30 décembre 2009, à Lyon, dans un centre commercial, il avait 25 ans.

Post to Twitter Post to Facebook

Ma veste (suite et fin)

Lire D’ABORD la 1ière partie de ce VERIDIQUE conte de Noël

Un collègue Père Noël est juché sur la selle d’une Vespa. Autour de lui quelques dizaines d’hommes et de femmes, casques à courroies de cuir suspendus à leurs coudes, l’applaudissent. Devant eux, campés sur leurs béquilles, leurs calandes plates et rondes comme des nez de poissons, une rangée de scooters de tous les âges, de toutes les couleurs. Ce doit être un rassemblement d’addicts du scoot, bonjour la Dolce Vita nostagie.

Marie n’a pas hésité. Elle a bondi sur une machine et l’a démarrée d’un coup de poignet expert : déjà elle zigzague entre les rails du tram. Coup de chance pour moi, les groupies de la Vesta se précipitent derrière elle abandonnant leur Père Noël qui, sans soutien, tel Abraracourcix lâché par ses porteurs, du haut de sa selle de skaï choit.

Je me précipite sur une bécane, la débéquille et la pousse de toutes mes forces. Elle tousse comme une fumeuse quinquagénaire mais finit par démarrer. Je plonge à mon tour dans la foule compacte régurgitée par les boutiques fashion victimes. Le pékin alourdi de butin empaqueté papier cadeau ONG humanitaire pullule. Ca crise, ça crie, je frôle le désastre à chaque seconde. Pour passer, je suis obligé de la jouer slalom freestyle mais mon scoot lui la joue asthmatique, il a des baisses de régimes inquiétantes. Pour garder le contact avec Marie, je n’hésite plus, je fonce comme au bon vieux temps des livraisons de pizzas, trottoirs, feux rouges, sens interdits.

Devant le parc Mistral, au lieu de prendre la direction de l’autoroute, Marie s’engage à contresens dans l’avenue Perrot. Déchaînement de klaxons et d’appels de phares. Dans leurs carosses 48 mensualités, les braves gens jouent de la manette. L’un d’eux se trompe de corne de brume et je reçois une grosse giclée de son lave-glace. Ethanol et glycol, bonjour les yeux. Je n’y vois plus rien et tant bien que mal, à l’aveuglette, je m’arrête pour m’essuyer. Quand je remets la gomme, j’aperçois Marie tout au bout de l’avenue qui vire en direction de la Maison de la Culture. Malraux, nous voilà !

Je prends le virage couché à gauche, Besancenot ferait pas mieux, mais quand je débouche dans l’avenue des Jeux Olympiques, une masse noire est en travers de la route.

Marie !

Montage fête des lumières 2009 et photos Lignes de vie

Son scooter par terre.

– Marie !

– MARIE !

Elle ne réagit pas. Je suis penché sur elle, impuissant. Si seulement je l’aurais faite ma prépa médecine, moi le branleur du lycée, le poète de l’intérim, je les saurais les gestes pour la sauver Marie.

Des loquedus se ramènent déjà, les mêmes qui klaxonnaient tout à l’heure. L’un d’eux dégaine son téléphone de son étui de ceinture. Le bâtard de sa mère, il va nous photographier ! Pas tous les jours qu’il peut se caler un père Noël infirmier sur son écran de pomme à l’eau. Sûr que sur Facebook ça va être le total success assuré, du velours, du lourd de chez lourd pour les mandibules de la confrérie web des suceuses et suceurs de sang.

Les lèvres de Marie bougent. Elles sont grenat, un filet de sang en coule, descend sur son menton. Je m’approche pour l’écouter.

– … mon sac à dos.

Son sac à dos est attaché devant elle, sur sa poitrine, comme ces touristes qui ont peur de se faire rançonner à leur insu dans les transports en commun.

– Sac à dos, répète-t-elle dans un souffle.

– Bouge pas Marie !

En cas d’accident ne pas bouger le corps, attendre les spécialistes.

Ses lèvres bougent à nouveau. Mais il n’en sort rien. Elle s’arrête, puis elle recommence avec une voix un peu plus forte, blanche.

– Il est pourri cet argent… Fais pas n’importe quoi avec, …

Sa poitrine se soulève, une bulle violacée se forme au coin de sa bouche, gonfle, se rétrécit, puis se remet à gonfler, hésite, se couche sur son visage comme une fumée rabattue par le vent, puis, soudain, explose sans bruit. Elle a du sang sur tout le visage.

– Marie, on va s’occuper de toi.

– Joseph, promets-moi, me dit-elle dans un râle.

L’impression que son corps est rempli de sang maintenant jusqu’au larynx.

– Quoi Marie, dis-moi, que je te promette quoi ?

Elle soulève sa tête.

– Le maire.

La vérité m’aveugle enfin : je comprends vite moi, suffit de m’expliquer, c’est le secret de ma brillante réussite dans la vie. Je revois l’image du maire, quand j’étais gamin, dans ce foyer socio-cul où il était venu avant son élection, en jean comme nous, et dessus, sa veste, cette veste que j’ai achetée ce matin sur le marché de Saint Bru.

Trop cool alors le remeu, il allait s’occuper de nous, promis ! Il l’a fait, oui : il l’a fermé notre foyer. Son sourire, je le vois des fois à la téloche, vers trois heures du mat’, quand ils rediffusent des docus sur les poissons carnassiers des grands fonds.

– C’est sa veste ? je demande à Marie.

Ses lèvres bougent mais il n’en sort plus aucun son. Elle ouvre les yeux, nos regards se soudent aussi fort que les rails où elle est couchée.

– La tienne, elle me dit.

Sa tête retombe sur le béton.

La pluie bruine sur nous, sur les rails luisants du tram. Lent, loin, un coeur bat : le tip tap boum de Marie s’en va sans moi. Les mains des beaufs autour de nous sont blanches comme des os de seiche, comme des couches de nouveaux-nés, comme des cartouchières d’infirmiers psys. Les halos humides des guirlandes de la rue et des fenêtres des immeubles se fondent sur nos visages. J’ôte mon manteau carmin – le Père Noël, c’est fini, il n’existera plus – et j’en recouvre Marie. Je la quitte, je te cache, t’en recouvre, fini tes jolis bas fluos, tes nénés taille poupée, ta jupette qui ce tantôt m’ont rendu bête.

Cette sensation de sécheresse sur ma main quand elle s’est refermée dans ton sac à dos sur cette veste matelassée de billets. C’est elle que je porte aujourd’hui, 24 décembre, un an après, pour t’écrire.

L’argent, Marie : la braise, la fraîche, la monnaie, le blé, la thune. Tu veux que je t’en parle ? Que je te dise ? Quoi donc Marie ?

Post to Twitter Post to Facebook

Suivant »