Portrait de François, ton voisin de bureau — La Femelle du Requin n°46

La revue La femelle du Requin publie dans son n°46 mon texte Portrait de François, ton voisin de bureau. Texte écrit en 2000 et 2016, vous comprendrez pourquoi en le lisant. Un extrait et où se procurer la revue.

Rencontre vendredi soir 4 novembre à La maison de la Poésie à Paris autour d’un des auteurs auquel est consacré ce numéro, Éric Vuillard. J’y serai.

La femelle du requin n°46

Extrait de Portrait de François, ton voisin de bureau :

Vous étiez une dizaine d’hommes, chacun examinait chaque jour des centaines de lignes de code conçues vingt ans plus tôt dans un langage informatique obsolète, le COBOL. Vous n’aviez pas le moindre espoir de terminer cette tâche écœurante avant les derniers jours de l’année 1999. Le temps se déroulait, uniforme et monotone comme le ruban d’un rouleau de papiers toilette, mesurable à la seule aune de vos pauses café et déjeuner.

François a passé l’an 2000. Il est de ces deux siècles, le vingtième et vingt-et-unième, évaluable, mesurable, prévisible, de la taille exacte d’une cellule Excel, additionnable, multipliable, fractionnable. Chaque jour dans son fauteuil, il continue d’accomplir sa part, il travaille sur d’autres correctifs logiciels, tant d’autres crises ont éclaté depuis le bug de l’an 2000, la bulle Internet, la grippe aviaire, les subprimes, le krach de 2008, la dette grecque.

La Femelle du Requin a vingt ans. Revue française de littérature créée en 1995 par des étudiants de Paris III. Trois numéros par an sont publiés autour d’un thème et d’un ou plusieurs auteurs ainsi que des contributions extérieures (fictions, poèmes, illustrations NB…). Pour le n°46, Éric Vuillard et Antoine Volodine.

Où trouver La Femelle du Requin ?

  • En librairie : voir la liste à Paris (une trentaine dont L’écume des pages, La Hune, Comme un Roman, Le Merle moqueur), Lyon (Le bal des ardents), Toulouse (Ombres Blanches, Oh les beaux jours), etc.
  • En PDF (sur tablette, magnifique mise en page) : ici

Le site web de la revue : http://lafemelledurequin.org

 

Le vol du bourdon

Vous êtes plusieurs à me demander en entier cette nouvelle initialement publiée ici en trois morceaux… pas très bien liés entre eux ! La voici donc toute :

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Le vol du bourdon

Merk a quitté l’autoroute et roule dans les champs d’oliviers. Au gré des virages et des vallons, les dents ocres de la chaîne de l’Esterel apparaissent et disparaissent, baignées dans une transparence bleu lavande. Il a baissé la vitre et coupé la clim’, il conduit d’une main, l’autre drossée contre la portière par le vent chaud de la vitesse. « Dans cinquante mètres, prenez à droite » fait le GPS. Un chemin de terre sans signalisation. Merk y embarque la BM. Ça cahote. Il dissimule la voiture dans un verger.

« Ouf ! » fait-il quand il pose le pied sur le sol.

Huit heures de route… il ne s’est pas arrêté. Il écoute le silence retrouvé sauf que c’est pire qu’à Paris, les cigales font un ramdam d’enfer et ça a l’air de durer depuis des milliers d’années.

Il se désappe, largue son Armani, ses crocos Talaria et son slip Calvin Klein. Nu, il va mater son torse dans le rétro : il a horreur des poils et se fait épiler des épaules au pubis dans un salon pour femmes. Satisfait, il se la joue Tarzan à coup de poings sur sa poitrine. C’est bon de se sentir beau et fort comme un dieu. Surtout pour ce qu’il est venu faire ici.

Forty-One et June… Ces deux-là, c’est salé ! Amour vache and cow… Il se souvient d’une attraction qu’ils ont fait venir dans leur boîte des Champs-Elysées, une caisse transparente géante emplie de serpents grouillant sous la lumière brute des projos… Voilà à quoi ressemblent leurs relations !

Mais Forty-One est allé trop loin en se tapant la petite Nikita… Du coup June a piqué sa crise de jalousie et pour éloigner Nikita l’a balancée dans les pattes de Gary… Elle y est allée trop fort ! Fallait pas faire ça ! Gary, il est comme une pieuvre géante avec une caméra au bout de chaque tentacule ! Il voit venir de loin et il lâche jamais rien.

Du coup, ça a réveillé l’amour de Forty-One de savoir sa poulette dans les bras visqueux de Gary. « Merk, prends la BM », lui a-t-il dit, « descends sur la côte, découpe Gary en rondelles et ramène-moi Nikita. » Pas sûr que pour elle les bras de Papa Forty-One soient plus tendres que ceux de Gary, certes… mais Merk s’en tape, à chacun son taf et les génisses seront bien gardées.

A loilpé, il tire un sac Tati du coffre et en déverse le contenu sur la terre craquelée. Des nippes rouge jaune vert. Il choisit une vaste tunique Bob Marley, un jeans troué, des claquettes et opte pour une casquette rasta, une vraie de vraie, tricotée aux trois couleurs, auréolée à l’arrière d’un flot de fausses dreads.

Il replonge dans le coffre et en sort avec précaution une énorme flûte à tuyaux. Il l’examine de près et l’essuie longuement avec le pan de sa tunique, comme font les loueurs de vidéos avec les DVD avant de vous les confier. Sa patine blonde luit dans le soleil quand il accroche l’instrument en sautoir sur sa poitrine.

Il est vite en sueur. Le chemin monte sec. Ses pierres pointues sont tranchantes comme des arêtes de cornières métalliques et lui entrent dans la plante des pieds à travers ces sandales de merde. Quand la villa de Gary commence à apparaître en haut de la colline, il se met à souffler dans sa flûte par intermittences. Il n’a pas envie de se faire canarder par les métèques qui lui servent de gardes du corps.

Les caméras… les joujoux préférés de Gary… on l’appelle aussi Big Brother, un total parano de la vidéo surveillance.

Merk les cherche. Il en trouve une en haut d’un poteau de soutènement du grillage, tournée vers le bas, dans sa direction. À mesure qu’il avance vers elle, la caméra s’oriente et pivote pour le suivre.

Il se campe dessous, porte sa flûte à sa bouche et attaque en piqué avec Le vol du bourdon de Nikolaï Rimski-Korsakov… Au violon, c’est déjà une vraie prouesse, pas pour rien que Tarantino l’a utilisé dans Kill Bill. Mais à la flûte de Pan, ce morceau devient de la démesure.

Quelques dizaines de secondes pas plus et le grillage ploie sous le poids de deux chiens. Ils retombent en hurlant et se reprécipitent à l’assaut du grillage et recommencent sans s’arrêter. Deux dogues argentins.

« Tu veux quoi ? » fait un type.

Une grande estafilade traverse sa gueule brune de métèque. Il chope les deux chiens par leurs colliers et leur donnent des coups en arrière à les étrangler. Les bêtes se couchent.

Merk soulève sa flûte.

– Jouer de la musique.

– Tu déconnes ou quoi ? C’est les vacances, la paix, tu comprends ? Gary se repose. Don’t disturb !

– J’ai un morceau pour lui… que pour lui.

– Fiche lui la paix, quand il monte là, c’est pas pour qu’on le soûle.

Un deuxième métèque arrive derrière le premier.

– Tu veux quoi mec ?

Gary approche sa flûte de sa bouche, les regarde tous les deux pour s’assurer qu’ils comprennent que ça va être de la vraie musique, puis il souffle dans les bâtons de sa flûte à toute blinde.

– Barre-toi avant qu’on te barre ! fait le premier.

– Attends, fait l’autre.

Il répond à son téléphone.

– Gary dit de lui amener.

* * *

Gary est allongé sur un bain de soleil.

Près de lui, sur une desserte, dans l’ombre d’un parasol, une batterie d’écrans de contrôle. La piscine est du modèle de celle de Muholland Drive de David Lynch, se dit Merk, comme si elle n’avait pas de paroi, avec les lumières d’Hollywood en-dessous, son extrémité se confond avec le ciel et la Méditerranée au loin.

Gary est laid. Crâne rasé et front bas, des yeux énormes de mouche, des épaules de hauteurs différentes, un torse de catcheur et un ventre bombé, mais sans graisse, que du muscle et, contredisant son torse, des jambes malingres, si poilues qu’elles en sont noires… on dirait les pattes des chèvres naines du zoo de Vincennes.

Une fille est couchée sur le bain de soleil voisin. Décolorée et maillot de bain lamé argent comme si elle allait en soirée. Elle a des glass vastes comme les pare-brises d’un TGV, fumés. Impossible de savoir si elle regarde Merk ou si elle dort. C’est la fille qui a mis le boxon entre Forty-One et June. Nikita !

Gary regarde ses écrans. D’où il est, Merk distingue sur l’un d’eux la scène où ils sont : les deux bains de soleil et lui-même, derrière, en train de regarder les écrans. Sur les autres, l’intérieur et l’extérieur de la villa.

« Rejoue ce que tu as joué tout à l’heure.

Merk approche sa flûte de sa bouche, inspire un bon coup et remet la sauce sur Le vol du bourdon.

– Tu es bon ! Tout simplement bon.

Il se soulève et applaudit.

– Assieds-toi là, près de moi.

Il lui montre un fauteuil.

– Toi, fait-il à l’un de ses métèques, amène-nous du champagne, du glacé ! on va se faire du bien.

Il se tourne vers Merk.

– Tu tombes bien mec, je m’emmerdais… Le dimanche, je m’emmerde ici… (long soupir) Tu vas me distraire. Approche… (il lui fait signe en bougeant son index courbé) Approche encore…

Quand Merk est proche de lui, la main de Gary jaillit et empoigne sa tunique.

– Qui t’a donné l’adresse de la maison ?

– Forty-One.

– Ce vieux porc !

Il tourne la tête vers la fille.

– Tu entends Nikita ? Forty-One ne s’occupe pas que des filles…

Il relâche Merk.

– Il ne t’a pas violé toi ?… Ce vieux porcin. Il les aime jeunes… Tu devrais te méfier ! Comment tu t’appelles ?

– Merk.

– C’est pas rasta ! Ça fait boche. Dis-moi… tu roules pour qui ?

– La musique ! Je cherche un producteur.

– Ah ah, c’est ce que vous dites tous !… Vous voulez que je vous lance, voilà ce que vous voulez ! Tu es comme les autres, un petit merdeux !

Merk le regarde sans ciller. Gary le repousse dans son fauteuil.

– Fouillez-le ! fait-il aux deux métèques.

– Et ça, fait un des gardes du corps, c’est pour ta conso perso ?

– Un cadeau pour vous, fait Merk, de la jamaïquaine, de la vraie, pas coupée, une merveille… Pour écouter ma musique… Et pour être bien… Vous serez cool après… vraiment cool.

– Tu te fous de moi ? fait Gary, tu voudrais que je sois cool alors qu’ils rôdent tous autour…

Il fait un geste tournant de la main qui peut désigner aussi bien le ciel que toute la côte en contrebas, de Nice à Marseille.

– Joue !

Il se recouche.

– Quelque chose de beau, de pas chiant… Pas du classique ! Quelque chose de vif comme tout à l’heure.

Sauf que c’était du classique, pense Merk qui ferme les yeux et attaque sur Yellow Submarine. Sa bouche surfe sur les tuyaux, ses fausses dreads volent autour de sa tête comme le bourdon tout à l’heure.

– Continue, fait Gary, continue !

Merk enchaîne le répertoire des Beatles, morceau par morceau.

– Continue ! Continue… »

Gary mate ses écrans en se roulant des pétards de jamaïquaine. La fille fait paresseusement des allers-retours, agitant à peine l’eau de la piscine, au-delà le ciel bleu comme l’eau d’un lagon se confond avec la Méditerranée. De l’autre côté, la chaîne de l’Esterel ressemble à une photo de fond d’écran. Les deux métèques sont assoupis, mentons tombés sur leurs poitrines, avachis sur des poufs gonflables. Les dogues argentins somnolent, tête entre les pattes, leurs oreilles immobiles. C’est la chaleur sèche du plein après-midi et, quand Merk arrête de jouer, le bruit de ressac des cigales.

Il pose sa flûte et montre sa lèvre inférieure.

– Elle commence à me faire mal, il faut que je fasse une pause.

Gary soupire.

Merk tend sa flûte vers lui comme pour une offrande.

– Mec, je vais te raconter l’histoire de cet instrument qui te plaît tant.

Gary ne réagit pas à son tutoiement. Sa voix se fait plus douce, descend d’une octave.

– Tu veux ?

Gary approuve des paupières.

– Elle s’appelait Syrinx…

– …elle était belle, très belle. Presqu’autant que ta femme… Presque ! (Merk regarde Nikita qui nage) En ce temps-là – c’était bien avant Jésus – tout était mélangé : les dieux, les animaux, les hommes… des centaures, des demi-dieux, des sphinx, des minotaures… Tout ça n’était pas encore très net, pas fini si tu veux, comme un brouillon du monde à venir. Il n’y avait pas encore de théâtre, ni de cinéma, tu t’en doutes ! pas de télé, ni de musique, ni le téléphone… RIEN ! Sauf les poètes ! Ce sont eux qui se tapent tout le taf artistique en ce temps-là. Mais ils n’ont pas à se forcer ou à exagérer vu que le monde est formidablement beau et neuf. C’est un temps lumineux où chaque étoile, chaque source, chaque forêt, chaque rocher a son histoire et sa nymphe et son satyre. Dans le ciel grouille une ribambelle d’êtres divins, aussi nombreux et tordus que les personnages d’une série télé. Sous terre aussi. Dans la mer et les fleuves. Les forêts. Les poètes racontent aux hommes les petites et les grandes histoires de ces êtres mythiques. Mais ce sont des hommes dont ils parlent, évidemment, de leur histoire qui commence.

– Cette fille, Syrinx, vivait dans une région montagneuse, faite de cascades et de forêts profondes. Elle était selon une légende l’une des nombreuses filles du dieu en chef de l’Olympe, le boss de tous les autres, les Grecs l’appelaient Zeus. Elle avait une attirance particulière pour tout ce qui était sources, torrents, rivières ; on la voyait à la rosée se rouler dans les prairies, ses longs cheveux bouclés dans l’herbe humide ; elle aimait l’eau du ciel et, à chaque orage, courait nue en chantant sous la pluie. Elle était si belle, si pure, encore enfant dans ses jeux mais déjà tellement femme dans son corps, qu’elle attirait tous les satyres du coin, les vieux libidineux, les obsédés, les vicieux.

– Comme Forty-One ? demande Gary.

– Oui ! Comme Forty-One (et comme toi, pense Merk) mais elle avait toujours réussi à leur échapper grâce à son agilité. Elle avait un corps de gymnaste, fine et musclée, qu’elle cultivait en vivant comme Diane, une bien MLF, qui régnait sur les forêts et la montagne, chassant avec un arc d’or aussi brillant que le croissant de la Lune. On aurait pu les confondre toutes les deux tellement Syrinx imitait Diane, sauvageonne jusque dans la chasteté, refusant tout ce qui venait des hommes, mariage et sexe.

– Un jour où elle rentre de pèlerinage du Lykaion, la montagne où serait né Zeus, elle croise Pan. Il est facile à reconnaître, il a des pieds et des jambes de bouc et des cornes. Il est tellement laid que sa mère effrayée par son aspect s’est enfuie après sa naissance et qu’il préfère vivre dans les bois, où personne ne peut se moquer de son corps repoussant.

– Pan voit Syrinx. Il en tombe amoureux. Il lui fait des avances très précises, elle s’enfuit. Elle court si vite qu’il ne parvient pas à l’attraper. Elle arrive à une rivière et y disparaît. Désespéré, Pan s’assied au bord de l’eau, parmi les roseaux, les arrache par poignées en se lamentant, et se met à dire ce poème que tu as sans doute appris à l’école, Gary, il y a bien longtemps, et que tu as oublié parce que ce n’est pas la vocation des hommes de retenir les poèmes, mais seulement de les écouter comme tu le fais en ce moment avec mon histoire.

– Voici ce que Pan dit ce jour là, et qu’un grand poète, amoureux lui aussi, a écrit bien plus tard pour une autre femme disparue :

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire,
Tous disent : Il a aimé !

– Voici ce que dit Pan, assis au bord de cette rivière. Ses larmes tombent à la fois dans les eaux du poème et dans celles de ce fleuve, et les cercles qu’elles y font vont s’élargissant comme sa peine. Il souffle si fort, il est si malheureux, que cela produit un son léger dans les roseaux au milieu desquels il est assis, une sorte de plainte qui monte dans le soir. Pan trouve ce son modulé si joli, si émouvant, qu’il se dit que c’est la meilleure façon de continuer à converser avec Syrinx, par-delà cette séparation. Il réunit des roseaux, les assemble avec de la cire d’abeille et tout le reste de sa vie il en jouera, pour Syrinx.

Merk soulève la flûte et la montre à Gary mais les yeux de Gary sont fermés, il s’est endormi, une main serrant la télécommande de ses écrans, l’autre le mégot d’un joint.

– Voilà d’où vient cette flûte, fait Merk à voix basse, et pourquoi parfois encore on l’appelle Syrinx. »

Il glisse son index dans le tuyau le plus long de l’instrument, en dégage une lame d’acier, longue et fine comme une brochette, dépose la flûte sur le sol et s’approche de Gary. Son corps se soulève régulièrement, animé par le souffle de sa respiration. Merk attend d’être sûr d’avoir repéré au soulèvement de la peau dans le cou l’endroit où passe la carotide externe.

Il enfonce la lame brillante.

Le sang jaillit sur le sol immaculé, éclaboussant les écrans vidéos et le teck des bains de soleil. Un deuxième jet gicle. Quand le flot de sang tarit, Merk tourne la tête. Les deux chiens et leurs maîtres sont toujours assoupis. La flaque de sang qui se dirigeait vers eux s’est figée. Il ôte sa casquette aux couleurs rasta.

Dans la piscine, Nikita le mate.

Gilles Bertin

la vie [mur Mauer wall] bruyante

Il se leva brusquement et se mit à courir, fonçant dans le mur, sa tête sonna contre avec un bruit terrible, et il s’écroula au pied, un trou dans le crâne d’où s’échappa une coulée brillante qui s’obscurcissait à mesure qu’elle se mêlait à l’herbe sous lui.

Mardi 6 septembre, le gouvernement britannique a confirmé la construction d’un mur de part et d’autre de la rocade menant au port de Calais. “Nous avons construit des clôtures, désormais nous construisons un mur”, a déclaré Robert Goodwill, secrétaire d’État chargé de l’Immigration du Royaume-Uni. Prévu pour s’étendre sur 1 kilomètre, l’ouvrage coûtera 2,7 millions d’euros au Royaume-Uni, qui a promis d’en financer la construction. Il complétera les dispositifs existants pour empêcher les migrants de monter à bord de camions à destination de l’Angleterre.
Mardi 6 septembre, le gouvernement britannique a confirmé la construction d’un mur de part et d’autre de la rocade menant au port de Calais. “Nous avons construit des clôtures, désormais nous construisons un mur”, a déclaré Robert Goodwill, secrétaire d’État chargé de l’Immigration du Royaume-Uni. Prévu pour s’étendre sur 1 kilomètre, l’ouvrage coûtera 2,7 millions d’euros au Royaume-Uni, qui a promis d’en financer la construction. Il complétera les dispositifs existants pour empêcher les migrants de monter à bord de camions à destination de l’Angleterre.
Eugen Gabritschevsky
Eugen Gabritschevsky, gouache sur papier, vers 1947

L’art ne peut être si bien servi que par une pensée négative. Ses démarches obscures et humiliées sont aussi nécessaires à l’intelligence d’une grande oeuvre que le noir l’est au blanc. Travailler et créer « pour rien » sculpter dans l’argile, savoir que sa création n’a pas d’avenir, voir son oeuvre détruite en un jour en étant conscient que
profondément cela n’a pas plus d’importance que de bâtir pour des siècles, c’est la sagesse difficile que la pensée absurde autorise. Mener de front ces deux tâches, nier d’un côté et exalter de l’autre, c’est la voie qui s’ouvre au créateur absurde. Il doit donner au vide ses couleurs.

In « Le mythe de Sisyphe » A. Camus. éd. Gallimard 1942, cité par Gil Bensmana dans sa série de collages Éloge de la fuite série de collages sauvages sous forme de tentatives de fuite (avec arrestations), Gil Bensmana

Eugen Gabritschevsky, 1923 - La vie était bruyante et elle est partie
Eugen Gabritschevsky, 1923 – La vie était bruyante et elle est partie

Tant que mes jambes me permettent de fuir, tant que mes bras me permettent de combattre, tant que l’expérience que j’ai du monde me permet de savoir ce que je peux désirer, nulle crainte : je puis agir. Mais lorsque le monde des hommes me contraint à observer ses lois, lorsque mes mains et mes jambes se trouvent emprisonnées dans les fers implacables des préjugés, alors je frissonne, je gémis et je pleure. Espace je t’ai perdu et je rentre en moi-même. Je m’enferme au faîte de mon clocher où, la tête dans les nuages, je fabrique l’art, la science et la folie.

Henri Laborit dans Éloge de la fuite, cité par Gil Bensmana dans son travail Éloge de la fuite série de collages sauvages sous forme de tentatives de fuite (avec arrestations), Gil Bensmana

Le droit de construire un mur


Citations

Le titre de ce billet est inspiré d’une inscription au dos d’une œuvre d’Eugen Gabritschevsky (ci-dessus) exposée à la Maison rouge jusqu’au 18 septembre 2016 : « La vie était bruyante et elle est partie »

Texte liminaire : nouvelle en cours d’écriture, Gilles Bertin

Les autres textes sont tirés de : Éloge de la fuite série de collages sauvages sous forme de tentatives de fuite (avec arrestations), Gil Bensmana — sur le site web de l’artiste

Images

#1 : copie d’écran de Courrier International, 8 septembre 2016

# 2 et 3 : Œuvres d’Eugen Gabritschevsky : Exposition à La Maison Rouge, Paris du 8 juillet 2016 au 18 septembre 2016 — sur le site web de la Maison rouge

# 4 : Le Monde avec AFP, 31 août 2016 — sur le site web du Monde

À lire

Murs et frontières, revue Hermès, 2012/2 (n° 63) — revue Hermès consultable en ligne

Combien de choses sais-tu par instinct

« Pourquoi
Parce qu’il sait qu’il va mourir
Il ne sait rien rien
Si c’est instinctif
Combien de choses sais-tu par instinct* » au-delà de toute raison, dans ce continent sans cartographie. Il le sait depuis si peu qu’il pense qu’il ne s’habituera jamais à cette idée. Il a les jambes tremblantes parfois, des perles minuscules d’eau dans les poils de sa moustache et de ses favoris aux premiers brouillards, quand il va chez sa fille à vélo, garder son petit-fils pendant qu’elle s’accorde du temps pour elle. Il joue avec Adrien, ils s’entendent bien tous deux. Durant ces moments, il oublie celle dont on ne prononce pas le nom, il est longtemps arrivé en retard, a longtemps remis à demain, elle est là, invisible dans ce continent mystérieux sous leurs pieds où les mots sont insolubles et sur lequel ils jouent ensemble.

Sténopé de cabane et vélo

Puis il rentre à vélo, il pédale lentement, pensant à pas grand chose, le soir tombe, des ronciers et des haies vient une odeur tenace. Il range son vélo contre le mur et s’il ne fait pas trop froid s’assied dehors, regarde le paysage sans le détailler, la maison de sa fille et d’Adrien est dans cette masse d’ombres et de pointillés de lumières, une obscurité vivante comme son chien assoupi, il plisse des yeux, son cœur pourrait s’arrêter maintenant, demain.

sur un extrait de La route des Flandres de Claude Simon

Gilles Bertin


* Citation liminaire (en italiques) : Claude Simon, La route des Flandres

Photo : sténopé, Gilles Bertin

Chrìstos Ikonòmou — Ça va aller, tu vas voir — Quidam éditeur

Des rêves. Des rêves. Pour des gens comme nous les rêves sont comme les glaçons — tôt ou tard ils fondent.
(page 83, Le sang de l’oignon)

Ce recueil est un choc. Une découverte. Souvent il laisse une sécheresse dans la bouche. Il y a le fond, il y a la forme. Il y a les deux, fondus. Le fond, c’est l’empreinte de la crise sur les êtres humains au Pirée, à Athènes, bien que les nouvelles de ce recueil aient été écrites avant 2010, avant la crise financière « officielle ». La forme est le style très littéraire, très personnel de Chrìstos Ikonòmou.

Dechets-demolition

Il utilise par exemple échos et objets :

Monsieur, a dit la fille. Vous pouvez mettre la couronne sur la tête à notre Jésus ?
(pages 58, 60, 62, 64, Et un œuf Kinder pour le petit)

Répété plusieurs fois dans la nouvelle, ce passage et cette couronne d’épines prennent progressivement leur sens, le héros de la nouvelle tenaillé par la faim, chômeur cherchant à manger pour son enfant est entré dans une église ou des adolescentes préparent des décorations pour Pâques (fête importante en Grèce). Dans beaucoup des seize nouvelles, un objet va incarner dans les mains des héros un sens métaphysique ou spirituel, le relier à quelque chose qui le traverse et le dépasse, la couronne d’épines, une salade dans Èlli, fais quelque chose, nourris le cochon rose, la première nouvelle, le glaçon dans Le sang de l’oignon où les deux protagonistes sont des employés livrant des sacs de 10kg de glaçons dans les bars de la ville :

Le ciel était d’un bleu aveuglant. L’air sentait l’iode et les frites. J’allais dire, quelle belle journée. Mais je n’ai rien dit. J’ai pensé aux paroles de Mihàlis. Si tu ne dis pas ce que tu sens tu peux finir par ne plus le sentir. J’ai pensé à ce que ça faisait d’écrire sur un mur je serai fusillé. Ce que ça fait de manger des oignons et du pain tous les jours tous les jours. De téter le jus de l’oignon et que le jus de l’oignon soit du sang. Ce que ça fait de travailler d’économiser de rêver et que les rêves fondent comme des glaçons, comme s’il y avait des mains dans ce monde faites seulement pour ça — tenir les rêves des pauvres gens et les serrer jusqu’à ce qu’ils fondent comme des glaçons. Mais je n’ai rien dit.
(page 88, Le sang de l’oignon)

Christos-Ikonomou-ca-va-aller-tu-vas-voir-Quidam-editeurEt ce passage contient aussi un autre aspect du style de Chrìstos Ikonòmou, l’absence de ponctuation dans les monologues intérieurs de tous les textes. Une absence haletante, bien reprise par le traducteur Michel Volkovitch dont il faut citer la qualité littéraire du travail. Cette absence alterne avec des descriptions sèches, factuelles.

Ils étaient quatre-vingt-cinq à rester sans travail quand l’usine Roter a fermé. Femmes et hommes. Jeunes, vieux, intérimaires. Au début il courait partout avec les autres — ministères, partis, manifs, meetings. Slogans, banderoles, poings levés, voix enrouées. Colère, peur, angoisse. Le pire, c’était ce qu’on disait, les rumeurs, les mensonges. D’abord on te portait aux nues, puis on te coupait les jambes, on te cassait, on te massacrait. C’était ça le pire. Les rumeurs et les mensonges. Puis, fatigué, désespéré, il s’est mis à chercher pour lui à droite à gauche. Puis on leur a dit qu’ils seraient tous embauchés dans les municipalités voisines à temps partiel. Il s’est réjoui, a repris courage et dit à l’enfant n’aie pas peur, tout va s’arranger, tu vas voir, aie confiance en ton père. Des semaines ont passé. Puis on leur a dit pour le partage.
On avait fait un partage, disait-on. On avait réparti les places dans les municipalités. Ceux du PC à Kokkinia, ceux du PASOK à Korydallos et Keratsini, ceux de droite partout. Tout le monde était casé. Tout sauf lui et cinq ou six autres qui ne savaient pas. Qui avaient été pris de court. Qui n’était ni rouges ni verts ni bleus. Tout s’est passé tranquillement, simplement, gentiment. Et lui n’y a vu que du feu.

(page 60, Et un œuf Kinder pour le petit)

Montant-benne

Les personnages de ces nouvelles sont du mauvais côté du manche, femme tirant le diable par la queue quittée par son compagnon avec ses économies, quelques centaines d’euros amassées pièce à pièce depuis des mois dans une tirelire (Èlli, fais quelque chose, nourris le cochon rose), chômeurs, victimes de bastonnades. Mais s’ils sont dans la loose, la panade, la pauvreté extrême, plus un euro, leur désespoir est « grand », il les dépasse, sans fioriture, sans métapensée de l’auteur, et ils continuent à se mouvoir, avec lucidité et humour :

Il s’est dit, comme c’était injuste que les seuls mots qu’il ait trouvé à dire aux médecins ressemblent à ceux des séries télé. Puis il s’est dit qu’après s’être mis à parler comme les gens de la télé il se mettrait bientôt à penser comme eux et ça l’a terrifié, cette pensée lui a glacé le cœur — alors il s’est redressé a serré le bâton dans son poing marché plus vite il s’est dit que sa terreur était sans raison puisque jamais dans aucune série personne ne ferait ce qu’il était en train de faire.
Enfin il n’était pas sûr. Car les gens de la télé, on le sait, ce n’est pas l’imagination qui leur manque.
(page 75-76, Pancarte sur manche à balai)

et parfois, en touchant à l’absurde, comme ce manifestant portant une pancarte sans slogan, Chrìstos Ikonòmou grimpe vers la finitude, ce qu’il écrit grossit en roulant de notre raison vers notre émotion et nous atteint en plein ventre.

Un bout de scotch décollé du carton pendait comme une langue jaunie. Il a penché la pancarte et recollé le scotch en appuyant fort avec le pouce. Du bricolage. S’il avait écrit quelque chose sur le carton quelqu’un sûrement se serait intéressé quelqu’un se serait arrêté pour lui demander par curiosité de quoi il s’agissait. Ce serait mieux que rien. Sûrement. Mais il n’avait rien pu écrire.
[…]
Il n’avait rien pu écrire sur le carton.
Il y a des choses qu’il est dur de sortir de soi. Très dur. Impossible.
Comme si l’on demandait à quelqu’un de pleurer d’un seul œil.
(page 78, Pancarte sur manche à balai)

puis plus loin, presque Brautiganien, avec des accents d’un Autin-Grenier :

Voilà, il s’est dit, la manif la plus ratée depuis le début du mouvement ouvrier. Depuis le début du monde.
Je suis plein d’un vide incroyable.
Si seulement j’avais écrit quelque chose.
Je suis plein d’un vide incroyable.
Si seulement j’avais écrit quelque chose de funèbre héroïque ça aurait intéressé quelqu’un.
Sûrement.
Trop tard maintenant.
(page 79, Pancarte sur manche à balai)

Platre-et-plastique

C’est l’un des meilleurs recueils que j’aie lu de ma vie de lecteur de nouvelles, à la hauteur des plus grands, procurez-vous ce recueil et maudissez-moi si je vous ai mené en bateau. Vous trouverez dans ces nouvelles de quoi comprendre avec vos tripes ce qu’encaisse le peuple grec, de quoi vous rassasier d’un style vigoureux et original, un style nourri des styles des plus grands, même si leurs traces sont invisibles, contrairement à ce qu’affirme La Reppubblica en le qualifiant en quatrième de couverture de « Faulkner grec ». Ce n’est pas vrai, Chrìstos Ikonòmou n’est ni un faux Faulkner, ni un faux Carver, et même s’il a du Hugo en lui, il est l’un des grands nouvellistes actuels.


Ça va aller, tu vas voir, Chrìstos Ikonòmou, traduction Michel Volkovitch, Quidam éditeur, parution 03/03/2016, 217 pages, 20€

Photos : Déchets de démolition, Gilles Bertin, Paris, 31 mai 2016