Au nom de la revue Borborygmes, je vous invite ce vendredi 20 janvier au lancement de son numéro 20, à la librairie Matière à Lire, Paris 12ième. Des comédiens et des musiciens animeront la soirée. Je serai de la fête avec ma nouvelle L’importance de l’homéopathie.
Peinture de Frédéric Fau en couverture de Borborygmes n°20
Pour un auteur, être publié est essentiel. Quand il s’agit d’une parution dans une revue comme Borborygmes, c’est un bonheur particulier. Car Borborygmes, revue semestrielle de création littéraire et graphique, mène depuis vingt numéros un travail constant de sélection et de publication soignées de textes et de travaux graphiques. Les textes sont très divers, de l’écriture de fiction à la poésie, avec beaucoup d’auteurs nouveaux — c’est une revue réellement ouverte !).
Elle a fait un choix à contre-courant d’autres revues (Décapage, Dyptique notamment) sur le format : il s’agit du « plus petit semestriel le plus petit du monde » (son slogan clin d’oeil) et en noir et blanc qui lui permet de sortir à un coût très bas, 5 euros !
La couverture du numéro 20 (ci-contre) est assurée par le peintre Frédéric Fau. Au vu des extraits de son travail sur son blog, je suis impatient de découvrir ses oeuvres le 20 janvier.
Extrait du début de L’importance de l’homéopathie :
La première personne qui m’a prêté attention était une jolie brune, frisée, avec une poitrine de lanceuse de javelot. Je l’entretenais depuis une dizaine de stations de la bande de Gaza. Vous avez raison, m’a-t-elle dit soudain, il faut faire quelque chose ! Et l’Iran, ai-je continué, il y a tant à dire sur l’Iran ! Sans oublier la Corée…, m’a-t-elle rétorqué.
Soirée de présentation du n°20 et du recueil de poèmes L’astre métis, 20 janvier 2012 de 19h à 22h (ATTENTION changement d’heure, c’est à 19h et non à 19h30), à la librairie Matière à lire, 20 rue Chaligny, Paris 12ième – Entrée libre
C’était la dernière du Prix Transfrontalier de la Nouvelle Brève après 20 années d’existence. In extremis pour en faire partie et figurer dans le recueil collectif édité à cette occasion par les Editions de la Vignaubière. J’ai ce bonheur avec ma nouvelle Mao. Extrait :
– Cent grammes ?
La vieille hoche la tête.
– Mao va bien ?
– Oh pour ça oui, il m’a… tenez, regardez…
La vieille brandit son poignet. Deux bandes rosâtres striées de rouge se perdent sous la manche de son gilet de laine bleu pétrole.
Il introduit la main dans la banque, le foie a un claquement mouillé sur la planche, il l’immobilise du plat de la main et glisse la lame dessous, du jus rose suinte entre ses phalanges, il arrache une feuille au rouleau, jette la tranche dedans et de deux claques torchonne le papier.
– Cent grammes ! Et avec ça ?
Il ne pèse jamais, il a le compas dans l’œil et une main de violoniste.
– Ce sera tout, Monsieur Jean.
La même scène chaque jour. Du foie de veau, le plus cher. Cent grammes…
Un recueil superbement édité. Dix-neuf textes très courts (moins de 5 feuillets). Le thème “Emballez, c’est pesé” a donné des textes dont une partie semble tirer sur l’humour noir (je n’ai pas tout lu encore). Merci et bravo aux bénévoles de l’association organisatrice par ailleurs organisateurs de la Nuit du lecture et du conte, dont c’était aussi la dernière en 2011.
Encore un extrait :
La mémé a des joues de petite fille, gonflées comme si elle avait deux mandarines dedans, alors que son corps est si maigre qu’il a l’impression quand il l’aide à se relever de tenir son vélo. Ils achèvent la grimpette. Devant sa porte, la vieille farfouille son cabas. Et si c’était un ours derrière la porte ? Non, les ours mangent du miel. Parfois même toute la ruche avec l’apiculteur. Mais pas du foie.
Quentin cligne des yeux, une flaque de soleil traverse toute la pièce en provenance d’une double porte-fenêtre qui donne sur un balcon. De l’autre côté, une mer de tuiles. Dans un coin, un lit haut, comme dans les films à la télé. À l’autre bout, un frigo, un évier, deux plaques. Mais surtout, trônant sur un socle à roulettes, une immense cage à oiseaux, avec un dôme et des barreaux gris souris.
Il s’approche.
– Elle est vide, dit-il.
– Il est parti.
Emballez c’est pesé, Editions de la Vignaubière, recueil collectif, 2011
Lévy signait chez Gibert Saint-Michel ce jeudi. La veille Jenny avait reçu le Goncourt. L’avant-veille Charlie deux cocktails molotov. La Grèce sauvée perdue resauvée reperdue. Les bourses re-remontaient. Le monde était n’importe quoi et ça se voyait. À dix-neuf heures pétantes, Lévy est parti laissant esseulés une dizaine de ses groupies en tailleurs et costumes sombres. Ils ont continué à discuter entre eux – mais de quoi pouvaient-ils parler ? À la lettre G, dans le rayon du bas, au raz du sol – il faut s’agenouiller pour l’atteindre – Pascal Garnier et Romain Gary étaient côte-à-côte. Leur voisinage réintroduisait un peu d’ordre dans le n’importe quoi. Parmi la quinzaine de livres de Pascal Garnier serrés l’un contre l’autre, il y en avait un jamais là habituellement, L’année sabbatique. Une édition P.O.L. de 1986. Des nouvelles. Couverture vintage. Photo de Doisneau. Un vieux couple lourd comme la pendule sur le marbre de la commode. Leur photo de mariage, ils étaient minces. Tellement Doisneau. La première phrase du recueil :
Ils n’avaient nulle part où aller, alors, ils y allèrent.
Ce jeudi, plus personne ne croyait à rien, sauf ceux qui avaient encore un dieu et s’y cramponnaient. Côté anglophone, à la lettre M, il y avait les Lettres de Katherine Mansfield.
Oh ! que j’ai envie de bonheur — d’un monde qui ne soit pas toujours détraqué ! Vivre constamment sur la défensive, que c’est fatigant ! Pourquoi les gens ne veulent-ils pas vivre plus librement et plus largement ? Non, ils sont là, recroquevillés comme de petites plantes dans de petits pots qu’on aurait dû mettre en terre depuis des années et des années.
Katherine Mansfied écrivait cette lettre le 22 août 1918.
N’est-ce pas que « David Copperfiled » est adorable ? [...] Oui, Charles Dickens rend nos hommes plus petits que jamais, n’est-ce pas, et de tels tailleurs de crayons !…
Ma nouvelle Deux vies secrètes vient de paraître dans Leitmotive, recueil collectif, chez Jacques Flament Editions.
Extrait :
Vincent se leva. Enfila sa chemise sans la boutonner. S’accouda à la barre d’appui de la fenêtre et plongea la tête dehors. Le vent était d’une chaleur de brioche. Il cligna des yeux. Il était épuisé mais ne s’endormirait pas. Trop de pensées. Comme des outils renversés, manches emmêlés. Durant ces semaines, il s’était imaginé avoir le temps, une période sans fin devant lui pour parler à Marielle. C’était la faute à chaque jour semblable au précédent, à la brutalité du travail déversée comme du sable dans tous les muscles, au soleil infernal, aux blagues entre hommes portant sur deux sujets seulement…
Les 28 nouvelles du recueil Leitmotive sont unies par le même incipit incitateur au voyage :
Fatigués de lutter contre les forces d’inertie, nous roulions soudés vers la nuit, subissant l’odeur aigre des corps entremêlés. Le bruit sourd et saccadé de l’acier sur les rails étouffait les soupirs.
Cette publication de Deux vies secrètes vient après celle, au printemps 2011, de Quelque chose est mort dans la revue Brèves n°95.
Suis heureux !
Leitmotive opus 2 est disponible sur le site de Jacques Flament Editions :
ainsi commence L’oeil de Thomas Pourchayre, long et prenant poème doublement métaphorique.
« Un œil de la couleur que tu veux.
Outremer. Café. Terre. [...]
De la taille que tu veux.
Atome. Ballon. Peton. »
Mais cet œil anonyme est tout sauf commun ; il est singulier, unique, propre à chacun :
« Quand il brille,
c’est de toi.
Quand il pleure,
les larmes brillent,
de toi aussi. »
Le regard du narrateur sur son propre œil est tendre, humoristique,
« ” Mon œil ! ”,
dis-tu ? »
Il se fait bouche… N’est-ce pas le même ovale, en forme de ballon de rugby ? Que dit-il ?
« Il n’y a que toi
qui peut t’entendre. »
Géo Norge, le poète de La langue verte, écrivait dans Oeil pour œil :
« Bouvreuil, chevreuil, écureuil,
Le monde est là, sur ton seuil,
Tu n’as que toi pour accueil,
Tu n’as que ton œil pour œil. »
L’écriture de Thomas continue ses glissandos imperceptibles en une anamorphose à la hauteur de l’escalier en double hélice de Chambord dessiné par Léonard de Vinci. Une belle ellipse et le « tu » avec lequel le narrateur s’adresse à un lecteur universel deviens « je » :
« Je ne suis qu’un œil
pour te voir. »
Or donc, double métaphore. Celle que l’homme porte sur lui-même, ce sentiment de trouble à se regarder, mise en abyme illustrée par la main d’Escher se dessinant elle-même. Et celle de l’écriture où les points de vue sont à l’écrivain ce que les objectifs et leur maniement sont au photographe, une histoire de lumière.
« Retire les ombres,
elles me font croire
à un monde plus compliqué
qu’il n’est. »
Thomas est un magicien. Sans y toucher, de page en page très courtes, son écriture ne lâche rien, surtout pas son lecteur, sans morale ni message, seulement un regard, et quel regard, quelle écriture !
L’œil, Thomas Pourchayre, 60 pages, 7 euros
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Pour lire L’œil :
l’acheter en ligne ici ou, mieux, dans une vraie librairie, à Lyon, la Librairie Coquillette, 6 Place Fernand Rey dans le 1er.
« Et puis, après six ans, elle le revit. Il était assis à une de ces petites tables de bambou, décorées d’un vase japonais avec des narcisses de papier. Un compotier de fruits devant lui, il pelait une orange avec grand soin, d’une manière toute spéciale, qu’elle reconnut aussitôt. »
La “touche” Katherine Mansfield que lui enviait Virginia Woolf est dans ce premier paragraphe d’Un picckle à l’aneth, comme dans toutes ses autres nouvelles. Une façon d’intriquer objets et personnages, sensations et émotions, sans que jamais, absolument jamais, n’apparaisse l’auteur. Un biais imperceptible, quasi magique, qui permet de prendre pied, derechef, dans ces dizaines de nouvelles écrites entre 1911 et 1920, d’être Vera, à l’entrée de ce salon de thé, face à cet homme qu’elle n’a pas vu depuis six ans, de le reconnaître à sa manière de peler un fruit :
« Tandis qu’il parlait, elle leva la tête, comme si elle buvait quelque chose ; l’étrange bête dans sa poitrine se mit à ronronner.
– Je vous sentais plus solitaire que qui que ce fût, continua-t-il, et cependant vous étiez peut-être la seule personne au monde réellement, sincèrement vivante, née hors de son époque – murmura-t-il, et il caressa le gant –, marquée par le destin.
Ah Dieu ! qu’avait-elle fait ? Comment avait-elle osé refuser semblable bonheur ; le seul homme qui l’eût jamais comprise ! Était-ce trop tard ? Pouvait-il être trop tard? Elle était ce gant qu’il tenait entre ses doigts… »
Katherine Mansfield
La violence des sentiments de Vera affleure brutalement parmi toutes ses sensations, comme une bulle plus grosse qu’une autre crevant à la surface d’une confiture en train de cuire.
Katherine Mandsfield manie la cruauté avec la science, la précision et la sensibilité d’un créateur de parfum. Une cruauté qui jaillit au cœur de chacun de ses textes, jamais gratuite car elle vient d’un manque. Celui de la rencontre amoureuse que se refusent à six ans d’intervalle les protagonistes d’Un picckle à l’aneth ; celui du partage d’un jouet entre gamines dans La maison de poupée ; voire dans beaucoup de ses nouvelles d’une absence traînante, informulable ni par le narrateur, ni par le protagoniste, quelque chose qui a été impossible, l’est et le sera définitivement. Cette absence, ce manque proviennent d’un refus. Un refus qui peut aller jusqu’à l’oubli comme celui du directeur dans La mouche, négation raffinée de la mort de son fils consommée dans la torture de cette mouche :
À ce moment, le directeur remarqua qu’une mouche était tombée dans son large encrier ; elle essayait faiblement, mais avec l’énergie du désespoir, d’en sortir en grimpant sur le bord. […] Le directeur prit une plume, sortit la mouche de l’encre et, d’une petite secousse, l’envoya sur une feuille de papier buvard. […] redressant péniblement son petit corps trempé, elle entreprit l’immense tâche d’enlever l’encre de ses ailes. […] Elle y réussit enfin, et s’asseyant, elle commença comme un petit chat à se nettoyer le visage, puis les petites pattes de devant parurent se frotter l’une contre l’autre, légèrement, joyeusement. L’horrible danger était passé. Elle y avait échappé, elle était prête à revivre.
Mais, juste à ce moment, le directeur eut une idée. Il replongea sa plume dans l’encre, appuya son robuste poignet sur le buvard et, au moment où la mouche essuyait ses ailes, une grosse goutte lourde s’abattit sur elle.
Deux fois encore la mouche se nettoiera, à chaque fois le directeur… Sans doute, cela peut faire penser à la vie de Katherine Mansfield, scandée de désastres, deuils, maladie, exil. Pourtant non !… Ni apitoiement, ni tristesse. Il émane et il reste de ses nouvelles un sentiment solaire, une joie inaltérable qui rayonnent dans chaque ligne, chaque détail, comme de cette minuscule lampe du salon de La maison de poupée :
Mais ce que Kezia aimait par-dessus tout, ce qu’elle aimait à la folie, c’était la lampe. Une exquise petite lampe couleur d’ambre, surmontée d’un globe blanc, qui se dressait au milieu de la table, dans la salle à manger. Elle était même remplie, toute prête à être allumée, mais naturellement on ne pouvait pas l’allumer. Il y avait à l’intérieur un liquide qui ressemblait à de l’huile et remuait lorsque l’on agitait la lampe.
Le père et la mère poupées étaient dans le salon, étendus tout raides, comme évanouis ; leurs deux petits enfants dormaient au premier étage. À vrai dire, ils étaient trop gros pour la maison de poupée, ils ne paraissaient pas chez eux. Mais la lampe était idéale. Elle semblait sourire à Kezia, elle semblait dire : « J’habite ici. » Elle était vraie.
Ce que produit l’écriture de Katherine Mansfield est — au moins pour moi — exprimé dans ce « Elle était vraie. » Et je me plais à croire que cette phrase s’applique aussi à Katherine Mansfield elle-même. Je ne vois d’ailleurs pas d’autre explication à ce que suscite sa lecture. Une sincérité que j’aimerais atteindre. Sensible, brutale, musicale, l’écriture de Katherine Mansfield est vraie.
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La préface de Marie Desplechin
est à la hauteur de ce recueil, vibrante de sensibilité, profonde sans certitude, piquante de justesse… Son évocation de la poussière à propos de l’écriture de Katherine Mansfield l’une des plus belles métaphores de la littérature qui soit :
Je progressais dans ma lecture, séduite et abandonnée illico, sans parvenir à fixer le souvenir de ce que je venais de lire. J’avançais dans un brouillard d’impressions, dissipées aussitôt qu’approchées, et j’ai longtemps pensé qu’il m’en restait peu de choses. De la poussière.
Bien des années après, quand Marie Desplechin à son tour se sera mise à écrire :
C’est là que j’ai retrouvé la poussière. Partout où je passais, je soulevais des nuages qui s’élevaient et se dispersaient dans l’air avant de retomber. Katherine Mansfield, qui n’occupait dans ma mémoire aucune place distincte, s’était glissée dans toutes.
Les nouvelles, Katherine Mansfield, éd. Stock, collection La Cosmopolite, 946 pages, 88 nouvelles, 24 euros.
A noter aussi la grande qualité des traductions de André Bay, Geneviève Brisac, Clémence Boulouque, J.-G. Delamain, Agnès Desarthe, Marthe Duproix, Marguerite Faguer, Madeleine T. Guéritte, Luba Jurgenson, Charles Mauron, Didier Merlin, Sylvie Robic, Claude Seban, Alice Seelow.
un autre cravate lui comptait des billets à travers la lucarne.
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Une fois la porte du fond s’est ouverte
un homme en costume de marié a fait entrer papa
sur sa porte :
MONSIEUR LE DIRECTEUR
nous avons attendu
des gens entraient signaient repartaient avec des billets
papa est ressorti
l’homme en marié l’accompagnait
il nous a jeté un sourire à dix francs
a actionné le bras de papa comme un levier de pompe
se sont rien dit
nous nous sommes retrouvés dehors
dans le soleil sur la place centrale
entre les boutiques les troquets les gens et leurs cabas
Quel salaud a dit papa.
Gilles Bertin
Ce texte est à lire avec Dix mille francs publié ici en janvier 2010 et écrit il y a bien plus longtemps :
Je suis la paille au cul des vaches : trois dents noires m’ont arrachée à la botte serrée, m’ont secouée au long de la rigole rectangulaire où, tapies, les raclettes de la chaîne de curage attendent de pousser devant elles bouse et pisse…
– …elle était belle, très belle. Presqu’autant que ta femme… Presque ! (Merk regarde Nikita qui nage) En ce temps-là – c’était bien avant Jésus – tout était mélangé : les dieux, les animaux, les hommes… des centaures, des demi-dieux, des sphinx, des minotaures… Tout ça n’était pas encore très net, pas fini si tu veux, comme un brouillon du monde à venir. Il n’y avait pas encore de théâtre, ni de cinéma, tu t’en doutes ! pas de télé, ni de musique, ni le téléphone… RIEN ! Sauf les poètes ! Ce sont eux qui se tapent tout le taf artistique en ce temps-là. Mais ils n’ont pas à se forcer ou à exagérer vu que le monde est formidablement beau et neuf. C’est un temps lumineux où chaque étoile, chaque source, chaque forêt, chaque rocher a son histoire et sa nymphe et son satyre. Dans le ciel grouille une ribambelle d’êtres divins, aussi nombreux et tordus que les personnages d’une série télé. Sous terre aussi. Dans la mer et les fleuves. Les forêts. Les poètes racontent aux hommes les petites et les grandes histoires de ces êtres mythiques. Mais ce sont des hommes dont ils parlent, évidemment, de leur histoire qui commence.
– Cette fille, Syrinx, vivait dans une région montagneuse, faite de cascades et de forêts profondes. Elle était selon une légende l’une des nombreuses filles du dieu en chef de l’Olympe, le boss de tous les autres, les Grecs l’appelaient Zeus. Elle avait une attirance particulière pour tout ce qui était sources, torrents, rivières ; on la voyait à la rosée se rouler dans les prairies, ses longs cheveux bouclés dans l’herbe humide ; elle aimait l’eau du ciel et, à chaque orage, courait nue en chantant sous la pluie. Elle était si belle, si pure, encore enfant dans ses jeux mais déjà tellement femme dans son corps, qu’elle attirait tous les satyres du coin, les vieux libidineux, les obsédés, les vicieux.
– Comme Forty-One ? demande Gary.
– Oui ! Comme Forty-One (et comme toi, pense Merk) mais elle avait toujours réussi à leur échapper grâce à son agilité. Elle avait un corps de gymnaste, fine et musclée, qu’elle cultivait en vivant comme Diane, une bien MLF, qui régnait sur les forêts et la montagne, chassant avec un arc d’or aussi brillant que le croissant de la Lune. On aurait pu les confondre toutes les deux tellement Syrinx imitait Diane, sauvageonne jusque dans la chasteté, refusant tout ce qui venait des hommes, mariage et sexe.
– Un jour où elle rentre de pèlerinage du Lykaion, la montagne où serait né Zeus, elle croise Pan. Il est facile à reconnaître, il a des pieds et des jambes de bouc et des cornes. Il est tellement laid que sa mère effrayée par son aspect s’est enfuie après sa naissance et qu’il préfère vivre dans les bois, où personne ne peut se moquer de son corps repoussant.
– Pan voit Syrinx. Il en tombe amoureux. Il lui fait des avances très précises, elle s’enfuit. Elle court si vite qu’il ne parvient pas à l’attraper. Elle arrive à une rivière et y disparaît. Désespéré, Pan s’assied au bord de l’eau, parmi les roseaux, les arrache par poignées en se lamentant, et se met à dire ce poème que tu as sans doute appris à l’école, Gary, il y a bien longtemps, et que tu as oublié parce que ce n’est pas la vocation des hommes de retenir les poèmes, mais seulement de les écouter comme tu le fais en ce moment avec mon histoire.
– Voici ce que Pan dit ce jour là, et qu’un grand poète, amoureux lui aussi, a écrit bien plus tard pour une autre femme disparue :
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire,
Tous disent : Il a aimé !
– Voici ce que dit Pan, assis au bord de cette rivière. Ses larmes tombent à la fois dans les eaux du poème et dans celles de ce fleuve, et les cercles qu’elles y font vont s’élargissant comme sa peine. Il souffle si fort, il est si malheureux, que cela produit un son léger dans les roseaux au milieu desquels il est assis, une sorte de plainte qui monte dans le soir. Pan trouve ce son modulé si joli, si émouvant, qu’il se dit que c’est la meilleure façon de continuer à converser avec Syrinx, par-delà cette séparation. Il réunit des roseaux, les assemble avec de la cire d’abeille et tout le reste de sa vie il en jouera, pour Syrinx.
Merk soulève la flûte et la montre à Gary mais les yeux de Gary sont fermés, il s’est endormi, une main serrant la télécommande de ses écrans, l’autre le mégot d’un joint.
– Voilà d’où vient cette flûte, fait Merk à voix basse, et pourquoi parfois encore on l’appelle Syrinx. »
Il glisse son index dans le tuyau le plus long de l’instrument, en dégage une lame d’acier, longue et fine comme une brochette, dépose la flûte sur le sol et s’approche de Gary. Son corps se soulève régulièrement, animé par le souffle de sa respiration. Merk attend d’être sûr d’avoir repéré au soulèvement de la peau dans le cou l’endroit où passe la carotide externe.
Il enfonce la lame brillante.
Le sang jaillit sur le sol immaculé, éclaboussant les écrans vidéos et le teck des bains de soleil. Un deuxième jet gicle. Quand le flot de sang tarit, Merk tourne la tête. Les deux chiens et leurs maîtres sont toujours assoupis. La flaque de sang qui se dirigeait vers eux s’est figée. Il ôte sa casquette rasta.
Dans la piscine, Nikita le mate.
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Fin
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Vous pouvez lire la nouvelle Le vol du bourdon en entier sur iPhone, iPad ou liseuse ePub : cliquez ici
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La version numérique en ePub (ou ebook)a été créée avec le service Polifile de C&F éditions présenté au Salon du Livre 2011. La couverture est filigranée car le service est encore en test (au 5 mars 2011).
Mes impressions sur Polifile sont très favorables : grande simplicité d’utilisation, aucune connaissance informatique, quelques copier/coller depuis OpenOffice ou Word suffisent.
Près de lui, sur une desserte, dans l’ombre d’un parasol, une batterie d’écrans de contrôle. La piscine est du modèle de celle de Muholland Drive de David Lynch, se dit Merk, comme si elle n’avait pas de paroi, avec les lumières d’Hollywood en-dessous, son extrémité se confond avec le ciel et la Méditerranée au loin.
Gary est laid. Crâne rasé et front bas, des yeux énormes de mouche, des épaules de hauteurs différentes, un torse de catcheur et un ventre bombé, mais sans graisse, que du muscle et, contredisant son torse, des jambes malingres, si poilues qu’elles en sont noires… on dirait les pattes des chèvres naines du zoo de Vincennes.
Une fille est couchée sur le bain de soleil voisin. Décolorée et maillot de bain lamé argent comme si elle allait en soirée. Elle a des glass vastes comme les pare-brises d’un TGV, fumés. Impossible de savoir si elle regarde Merk ou si elle dort. C’est la fille qui a mis le boxon entre Forty-One et June. Nikita !
Gary regarde ses écrans. D’où il est, Merk distingue sur l’un d’eux la scène où ils sont : les deux bains de soleil et lui-même, derrière, en train de regarder les écrans. Sur les autres, l’intérieur et l’extérieur de la villa.
« Rejoue ce que tu as joué tout à l’heure.
Merk approche sa flûte de sa bouche, inspire un bon coup et remet la sauce sur Le vol du bourdon.
– Tu es bon ! Tout simplement bon.
Il se soulève et applaudit.
– Assieds-toi là, près de moi.
Il lui montre un fauteuil.
– Toi, fait-il à l’un de ses métèques, amène-nous du champagne, du glacé ! on va se faire du bien.
Il se tourne vers Merk.
– Tu tombes bien mec, je m’emmerdais… Le dimanche, je m’emmerde ici… (long soupir) Tu vas me distraire. Approche… (il lui fait signe en bougeant son index courbé) Approche encore…
Quand Merk est proche de lui, la main de Gary jaillit et empoigne sa tunique.
– Qui t’a donné l’adresse de la maison ?
– Forty-One.
– Ce vieux porc !
Il tourne la tête vers la fille.
– Tu entends Nikita ? Forty-One ne s’occupe pas que des filles…
Il relâche Merk.
– Il ne t’a pas violé toi ?… Ce vieux porcin. Il les aime jeunes… Tu devrais te méfier ! Comment tu t’appelles ?
– Merk.
– C’est pas rasta ! Ça fait boche. Dis-moi… tu roules pour qui ?
– La musique ! Je cherche un producteur.
– Ah ah, c’est ce que vous dites tous !… Vous voulez que je vous lance, voilà ce que vous voulez ! Tu es comme les autres, un petit merdeux !
Merk le regarde sans ciller. Gary le repousse dans son fauteuil.
– Fouillez-le ! fait-il aux deux métèques.
– Et ça, fait un des gardes du corps, c’est pour ta conso perso ?
– Un cadeau pour vous, fait Merk, de la jamaïquaine, de la vraie, pas coupée, une merveille… Pour écouter ma musique… Et pour être bien… Vous serez cool après… vraiment cool.
– Tu te fous de moi ? fait Gary, tu voudrais que je sois cool alors qu’ils rôdent tous autour…
Il fait un geste tournant de la main qui peut désigner aussi bien le ciel que toute la côte en contrebas, de Nice à Marseille.
– Joue !
Il se recouche.
– Quelque chose de beau, de pas chiant… Pas du classique ! Quelque chose de vif comme tout à l’heure. »
Sauf que c’était du classique, pense Merk qui ferme les yeux et attaque sur Yellow Submarine. Sa bouche surfe sur les tuyaux, ses fausses dreads volent autour de sa tête comme le bourdon tout à l’heure.
« Continue, fait Gary, continue !
Merk enchaîne le répertoire des Beatles, morceau par morceau.
– Continue ! Continue… »
Gary mate ses écrans en se roulant des pétards de jamaïquaine. La fille fait paresseusement des allers-retours, agitant à peine l’eau de la piscine, au-delà le ciel bleu comme l’eau d’un lagon se confond avec la Méditerranée. De l’autre côté, la chaîne de l’Esterel ressemble à une photo de fond d’écran. Les deux métèques sont assoupis, mentons tombés sur leurs poitrines, avachis sur des poufs gonflables. Les dogues argentins somnolent, tête entre les pattes, leurs oreilles immobiles. C’est la chaleur sèche du plein après-midi et, quand Merk arrête de jouer, le bruit de ressac des cigales.
Il pose sa flûte et montre sa lèvre inférieure.
« Elle commence à me faire mal, il faut que je fasse une pause. »
Gary soupire.
Merk tend sa flûte vers lui comme pour une offrande.
« Mec, je vais te raconter l’histoire de cet instrument qui te plaît tant. »
Gary ne réagit pas à son tutoiement. Sa voix se fait plus douce, descend d’une octave.
« Tu veux ?
Gary approuve des paupières.
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suite et fin dans quelques jours…
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La version numérique en ePub (ou ebook)a été créée avec le service Polifile de C&F éditions présenté au Salon du Livre 2011. La couverture est filigranée car le service est encore en test (au 5 mars 2011).
Mes impressions sur Polifile sont très favorables : grande simplicité d’utilisation, aucune connaissance informatique, quelques copier/coller depuis OpenOffice ou Word suffisent.
Pour lire Le Vol du bourdon sur iPhone, iPad ou liseuse ePubcliquez ici
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Merk a quitté l’autoroute et roule dans les champs d’oliviers. Au gré des virages et des vallons, les dents ocres de la chaîne de l’Esterel apparaissent et disparaissent, baignées dans une transparence bleu lavande. Il a baissé la vitre et coupé la clim’, il conduit d’une main, l’autre drossée contre la portière par le vent chaud de la vitesse. « Dans cinquante mètres, prenez à droite » fait le GPS. Un chemin de terre sans signalisation. Merk y embarque la BM. Ça cahote. Il dissimule la voiture dans un verger.
« Ouf ! » fait-il quand il pose le pied sur le sol.
Huit heures de route… il ne s’est pas arrêté. Il écoute le silence retrouvé sauf que c’est pire qu’à Paris, les cigales font un ramdam d’enfer et ça a l’air de durer depuis des milliers d’années.
Il se désappe, largue son Armani, ses crocos Talaria et son slip Calvin Klein. Nu, il va mater son torse dans le rétro : il a horreur des poils et se fait épiler des épaules au pubis dans un salon pour femmes. Satisfait, il se la joue Tarzan à coup de poings sur sa poitrine. C’est bon de se sentir beau et fort comme un dieu. Surtout pour ce qu’il est venu faire ici.
Forty-One et June… Ces deux-là, c’est salé ! Amour vache and cow… Il se souvient d’une attraction qu’ils ont fait venir dans leur boîte des Champs-Elysées, une caisse transparente géante emplie de serpents grouillant sous la lumière brute des projos… Voilà à quoi ressemblent leurs relations !
Mais Forty-One est allé trop loin en se tapant la petite Nikita… Du coup June a piqué sa crise de jalousie et pour éloigner Nikita l’a balancée dans les pattes de Gary… Elle y est allée trop fort ! Fallait pas faire ça ! Gary, il est comme une pieuvre géante avec une caméra au bout de chaque tentacule ! Il voit venir de loin et il lâche jamais rien.
Du coup, ça a réveillé l’amour de Forty-One de savoir sa poulette dans les bras visqueux de Gary. « Merk, prends la BM », lui a-t-il dit, « descends sur la côte, découpes Gary en rondelles et ramènes-moi Nikita. » Pas sûr que pour elle les bras de Papa Forty-One soient plus tendres que ceux de Gary, certes… mais Merk s’en tape, à chacun son taf et les génisses seront bien gardées.
A loilpé, il tire un sac Tati du coffre et en déverse le contenu sur la terre craquelée. Des nippes rouge jaune vert. Il choisit une vaste tunique Bob Marley, un jeans troué, des claquettes et opte pour une casquette rasta, une vraie de vraie, tricotée aux trois couleurs, auréolée à l’arrière d’un flot de fausses dreads.
Il replonge dans le coffre et en sort avec précaution une énorme flûte à tuyaux. Il l’examine de près et l’essuie longuement avec le pan de sa tunique, comme font les loueurs de vidéos avec les DVD avant de vous les confier. Sa patine blonde luit dans le soleil quand il accroche l’instrument en sautoir sur sa poitrine.
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Il est vite en sueur. Le chemin monte sec. Ses pierres pointues sont tranchantes comme des arêtes de cornières métalliques et lui entrent dans la plante des pieds à travers ces sandales de merde. Quand la villa de Gary commence à apparaître en haut de la colline, il se met à souffler dans sa flûte par intermittences. Il n’a pas envie de se faire canarder par les métèques qui lui servent de gardes du corps.
Les caméras… les joujoux préférés de Gary… on l’appelle aussi Big Brother, un total parano de la vidéo surveillance.
Merk les cherche. Il en trouve une en haut d’un poteau de soutènement du grillage, tournée vers le bas, dans sa direction. À mesure qu’il avance vers elle, la caméra s’oriente et pivote pour le suivre.
Il se campe dessous, porte sa flûte à sa bouche et attaque en piqué avec Le vol du bourdon de Nikolaï Rimski-Korsakov… Au violon, c’est déjà une vraie prouesse, pas pour rien que Tarantino l’a utilisé dans Kill Bill. Mais à la flûte de Pan, ce morceau devient de la démesure.
Quelques dizaines de secondes pas plus et le grillage ploie sous le poids de deux chiens. Ils retombent en hurlant et se reprécipitent à l’assaut du grillage et recommencent sans s’arrêter. Deux dogues argentins.
« Tu veux quoi ? » fait un type.
Une grande estafilade traverse sa gueule brune de métèque. Il chope les deux chiens par leurs colliers et leur donnent des coups en arrière à les étrangler. Les bêtes se couchent.
Merk soulève sa flûte.
« Jouer de la musique.
– Tu déconnes ou quoi ? C’est les vacances, la paix, tu comprends ? Gary se repose. Don’t disturb !
– J’ai un morceau pour lui… que pour lui.
– Fiche lui la paix, quand il monte là, c’est pas pour qu’on le soûle.
Un deuxième métèque arrive derrière le premier.
– Tu veux quoi mec ?
Gary approche sa flûte de sa bouche, les regarde tous les deux pour s’assurer qu’ils comprennent que ça va être de la vraie musique, puis il souffle dans les bâtons de sa flûte à toute blinde.
– Barre-toi avant qu’on te barre ! fait le premier.
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La version numérique en ePub (ou ebook)a été créée avec le service Polifile de C&F éditions présenté au Salon du Livre 2011. La couverture est filigranée car le service est encore en test (au 5 mars 2011).
Mes impressions sur Polifile sont très favorables : grande simplicité d’utilisation, aucune connaissance informatique, quelques copier/coller depuis OpenOffice ou Word suffisent.