Chrìstos Ikonòmou — Ça va aller, tu vas voir — Quidam éditeur

Des rêves. Des rêves. Pour des gens comme nous les rêves sont comme les glaçons — tôt ou tard ils fondent.
(page 83, Le sang de l’oignon)

Ce recueil est un choc. Une découverte. Souvent il laisse une sécheresse dans la bouche. Il y a le fond, il y a la forme. Il y a les deux, fondus. Le fond, c’est l’empreinte de la crise sur les êtres humains au Pirée, à Athènes, bien que les nouvelles de ce recueil aient été écrites avant 2010, avant la crise financière « officielle ». La forme est le style très littéraire, très personnel de Chrìstos Ikonòmou.

Dechets-demolition

Il utilise par exemple échos et objets :

Monsieur, a dit la fille. Vous pouvez mettre la couronne sur la tête à notre Jésus ?
(pages 58, 60, 62, 64, Et un œuf Kinder pour le petit)

Répété plusieurs fois dans la nouvelle, ce passage et cette couronne d’épines prennent progressivement leur sens, le héros de la nouvelle tenaillé par la faim, chômeur cherchant à manger pour son enfant est entré dans une église ou des adolescentes préparent des décorations pour Pâques (fête importante en Grèce). Dans beaucoup des seize nouvelles, un objet va incarner dans les mains des héros un sens métaphysique ou spirituel, le relier à quelque chose qui le traverse et le dépasse, la couronne d’épines, une salade dans Èlli, fais quelque chose, nourris le cochon rose, la première nouvelle, le glaçon dans Le sang de l’oignon où les deux protagonistes sont des employés livrant des sacs de 10kg de glaçons dans les bars de la ville :

Le ciel était d’un bleu aveuglant. L’air sentait l’iode et les frites. J’allais dire, quelle belle journée. Mais je n’ai rien dit. J’ai pensé aux paroles de Mihàlis. Si tu ne dis pas ce que tu sens tu peux finir par ne plus le sentir. J’ai pensé à ce que ça faisait d’écrire sur un mur je serai fusillé. Ce que ça fait de manger des oignons et du pain tous les jours tous les jours. De téter le jus de l’oignon et que le jus de l’oignon soit du sang. Ce que ça fait de travailler d’économiser de rêver et que les rêves fondent comme des glaçons, comme s’il y avait des mains dans ce monde faites seulement pour ça — tenir les rêves des pauvres gens et les serrer jusqu’à ce qu’ils fondent comme des glaçons. Mais je n’ai rien dit.
(page 88, Le sang de l’oignon)

Christos-Ikonomou-ca-va-aller-tu-vas-voir-Quidam-editeurEt ce passage contient aussi un autre aspect du style de Chrìstos Ikonòmou, l’absence de ponctuation dans les monologues intérieurs de tous les textes. Une absence haletante, bien reprise par le traducteur Michel Volkovitch dont il faut citer la qualité littéraire du travail. Cette absence alterne avec des descriptions sèches, factuelles.

Ils étaient quatre-vingt-cinq à rester sans travail quand l’usine Roter a fermé. Femmes et hommes. Jeunes, vieux, intérimaires. Au début il courait partout avec les autres — ministères, partis, manifs, meetings. Slogans, banderoles, poings levés, voix enrouées. Colère, peur, angoisse. Le pire, c’était ce qu’on disait, les rumeurs, les mensonges. D’abord on te portait aux nues, puis on te coupait les jambes, on te cassait, on te massacrait. C’était ça le pire. Les rumeurs et les mensonges. Puis, fatigué, désespéré, il s’est mis à chercher pour lui à droite à gauche. Puis on leur a dit qu’ils seraient tous embauchés dans les municipalités voisines à temps partiel. Il s’est réjoui, a repris courage et dit à l’enfant n’aie pas peur, tout va s’arranger, tu vas voir, aie confiance en ton père. Des semaines ont passé. Puis on leur a dit pour le partage.
On avait fait un partage, disait-on. On avait réparti les places dans les municipalités. Ceux du PC à Kokkinia, ceux du PASOK à Korydallos et Keratsini, ceux de droite partout. Tout le monde était casé. Tout sauf lui et cinq ou six autres qui ne savaient pas. Qui avaient été pris de court. Qui n’était ni rouges ni verts ni bleus. Tout s’est passé tranquillement, simplement, gentiment. Et lui n’y a vu que du feu.

(page 60, Et un œuf Kinder pour le petit)

Montant-benne

Les personnages de ces nouvelles sont du mauvais côté du manche, femme tirant le diable par la queue quittée par son compagnon avec ses économies, quelques centaines d’euros amassées pièce à pièce depuis des mois dans une tirelire (Èlli, fais quelque chose, nourris le cochon rose), chômeurs, victimes de bastonnades. Mais s’ils sont dans la loose, la panade, la pauvreté extrême, plus un euro, leur désespoir est « grand », il les dépasse, sans fioriture, sans métapensée de l’auteur, et ils continuent à se mouvoir, avec lucidité et humour :

Il s’est dit, comme c’était injuste que les seuls mots qu’il ait trouvé à dire aux médecins ressemblent à ceux des séries télé. Puis il s’est dit qu’après s’être mis à parler comme les gens de la télé il se mettrait bientôt à penser comme eux et ça l’a terrifié, cette pensée lui a glacé le cœur — alors il s’est redressé a serré le bâton dans son poing marché plus vite il s’est dit que sa terreur était sans raison puisque jamais dans aucune série personne ne ferait ce qu’il était en train de faire.
Enfin il n’était pas sûr. Car les gens de la télé, on le sait, ce n’est pas l’imagination qui leur manque.
(page 75-76, Pancarte sur manche à balai)

et parfois, en touchant à l’absurde, comme ce manifestant portant une pancarte sans slogan, Chrìstos Ikonòmou grimpe vers la finitude, ce qu’il écrit grossit en roulant de notre raison vers notre émotion et nous atteint en plein ventre.

Un bout de scotch décollé du carton pendait comme une langue jaunie. Il a penché la pancarte et recollé le scotch en appuyant fort avec le pouce. Du bricolage. S’il avait écrit quelque chose sur le carton quelqu’un sûrement se serait intéressé quelqu’un se serait arrêté pour lui demander par curiosité de quoi il s’agissait. Ce serait mieux que rien. Sûrement. Mais il n’avait rien pu écrire.
[…]
Il n’avait rien pu écrire sur le carton.
Il y a des choses qu’il est dur de sortir de soi. Très dur. Impossible.
Comme si l’on demandait à quelqu’un de pleurer d’un seul œil.
(page 78, Pancarte sur manche à balai)

puis plus loin, presque Brautiganien, avec des accents d’un Autin-Grenier :

Voilà, il s’est dit, la manif la plus ratée depuis le début du mouvement ouvrier. Depuis le début du monde.
Je suis plein d’un vide incroyable.
Si seulement j’avais écrit quelque chose.
Je suis plein d’un vide incroyable.
Si seulement j’avais écrit quelque chose de funèbre héroïque ça aurait intéressé quelqu’un.
Sûrement.
Trop tard maintenant.
(page 79, Pancarte sur manche à balai)

Platre-et-plastique

C’est l’un des meilleurs recueils que j’aie lu de ma vie de lecteur de nouvelles, à la hauteur des plus grands, procurez-vous ce recueil et maudissez-moi si je vous ai mené en bateau. Vous trouverez dans ces nouvelles de quoi comprendre avec vos tripes ce qu’encaisse le peuple grec, de quoi vous rassasier d’un style vigoureux et original, un style nourri des styles des plus grands, même si leurs traces sont invisibles, contrairement à ce qu’affirme La Reppubblica en le qualifiant en quatrième de couverture de « Faulkner grec ». Ce n’est pas vrai, Chrìstos Ikonòmou n’est ni un faux Faulkner, ni un faux Carver, et même s’il a du Hugo en lui, il est l’un des grands nouvellistes actuels.


Ça va aller, tu vas voir, Chrìstos Ikonòmou, traduction Michel Volkovitch, Quidam éditeur, parution 03/03/2016, 217 pages, 20€

Photos : Déchets de démolition, Gilles Bertin, Paris, 31 mai 2016

25 épatantissimes recueils de nouvelles

Selection-recueil-nouvelles-par-Gilles-Bertin

Excellente nouvelle, la nouvelle recommencerait à se vendre en France. Voici une sélection et de nombreux extraits de 25 épatantissimes recueils de nouvelles pour une soirée nouvelles qui se déroule ce mercredi 6 avril 2016 à La fourmi ailée, Paris. En souhaitant vivement que ce mouvement s’amplifie.

Raymond Carver est hors catégorie.

  • Genèse dans Le goût sucré des pommes sauvages, Wallace Stegner
  • Chanson de la neige silencieuse, Hubert Selby
  • Les sept messagers, Dino Buzzati
  • Arlette dans Toute une vie bien ratée, Pierre Autin-Grenier
  • Lâchons les chiens, Brady Udall
  • Le centaure et La revanche dans Quasi objets, José Saramago
  • Surclassement, Pascal Garnier
  • Entre amis, Amos Oz
  • Un membre permanent de la famille et Histoire de réussir, Russel Banks
  • Crocodiles, Philippe Djian
  • Demain les chiens, Clifford D. Simak
  • Chroniques martiennes, Ray Bradbury
  • Cronopes et fameux, Julio Cortázar
  • Nouvelles, Katerine Mansfield
  • La vengeance de la pelouse et Tokyo Montana Express, Richard Brautigan
  • La métamorphose, Franz Kafka
  • La grande rivière au cœur double, Ernest Hemingway
  • Garanti sans moraline, Patrick Declerck
  • Laissez venir à moi les petits enfants, Stephen King
  • Aberration, Bernardo Carvalho
  • Fiat nox, Régis Clinquart
  • J’envisage de te vendre et j’y pense de plus en plus, Frédérique Martin

Genèse dans Le goût sucré des pommes sauvages, Wallace Stegner

Stegner est un maître de la boue du temps qui colle aux chaussures de la vie. Ses romans (Angle d’équilibre, En lieu sûr, La bonne grosse montagne en sucre, Vue cavalière) traversent les vies jusque dans la vieillesse de ses personnages, une vieillesse aigre douce et lucide, où ils voient leurs vies dans fards. Le goût sucré des pommes sauvages rassemble seulement cinq de ses nouvelles écrites au long de sa longue carrière. Parmi elles, deux sont des nouvelles dont le souvenir, la sensation, me poursuivent plus de dix ans après leur lecture.

Genèse — Un jeune anglais venant de débarquer en Amérique se joint à une caravane vers l’ouest. D’un coup, il découvre les grands espaces, la rudesse, les troupeaux, l’exaltation d’un pays neuf. Il est si jeune et si anglais qu’il perçoit tout avec une sensibilité sublimée. J’ai senti dans ce texte plus que dans tous les westerns que j’ai vus ce que pouvait réellement être la conquête de l’ouest. D’une centaine de pages, il s’agit plutôt d’une novella que d’une nouvelle. Extrait :

Le vent tomba après le coucher du soleil et la nuit s’installa, limpide et froide. Avant d’aller dormir, Rusty ressorti pour regarder alentour. Les autres étaient tous sous leurs couvertures et la lumière avait été éteinte, de sorte que même la pâle efflorescence humaine avait disparu ; la tente dessinait une pyramide brumeuse, le chariot n’était plus qu’une ombre. Attaché aux roues, les chevauxde selles et les étalons ne cessait de taper du pied et l’on entendait le bruissement de leurs lèvres cherchant à dernier grain d’avoine au fond de leur musette.

La terre ne montrait rien ; elle s’étendait blafarde, les saules étaient des tiges nues, la neige se teintait d’une luminescence bleuâtre. Une corde de lune déclinait vers l’horizon occidental. Le nord en revanche commençait de s’éclairer d’une bande livide qui tremblait, s’étirait, retombait, s’étirait de nouveau pour bientôt s’étendre d’un bout du ciel à l’autre. Des traînées, des éclats, des serpentins de lumières commencèrent d’en jaillir vers le zénith et d’y faire pâlir les étoiles comme une fumée qui serait venue vers les recouvrir.

Jamais il ne s’était senti aussi petit, aussi perdu, d’aussi peu de conséquence ; il avait envie de s’éclipser sur la pointe des pieds. Si on lui avait demandé son nom et son occupation, que l’on se fût enquis de ce qu’il fabriquait au milieu de cette plaine déserte, il eût bredouillé il ne savait quelle réponse aussi sotte que confuse.

Chanson de la neige silencieuse, Hubert Selby

L’auteur de Last exit to Brooklyn et du Démon a aussi écrit des nouvelles. Dans ce recueil, on retrouve beaucoup son héros récurrent Harry, y compris dans un registre comique où l’on attend moins Selby, Le biscuit porte-bonheur. Mais c’est  la nouvelle éponyme du recueil et qui le clôt qui m’a laissée à travers les années une trace profonde. Un homme (il) qui vient on le devine de subir une longue dépression et qui n’avait plus de forces va pour la première fois se promener alors qu’une neige « silencieuse » tombe de plus en plus épaisse. Il va dans cette promenade trouver peu à peu une paix lumineuse après des mois de souffrances mentales. On pense bien sûr à Selby qui a souffert de maladie. On pense aussi à des atmosphères neigeuses (Fargo, La pie de Monet). Cette nouvelle annonce Le saule, un roman où Selby s’il est encore torturé par ses thèmes habituels (le mal, notamment) trouve enfin une certaine paix, bien méritée. Chanson de la neige silencieuse est une des plus belles nouvelles que j’aie jamais lues.

puis il entendit, d’abord très faiblement, mais néanmoins distinctement. Il entendit la neige qui tombait doucement dans l’air, chaque flocon émettant un son différent ; et pourtant, ces sons n’étaient pas dissonants et n’altéraient pas les autres, pas plus que chaque flocon dans sa chute ne gênait les autres ; au contraire, ils s’harmonisaient pour composer un chant, et Harry savait que très peu de gens avaient jamais entendu ce chant-là. Et le chant se fit plus fort, quoique toujours doux, tandis qu’il continuait à être absorbé par la lumière, à ne faire plus qu’un avec la lumière… et maintenant, il n’y avait plus de pieds pour laisser des empreintes, plus d’yeux ou de corps pour rayonner, il n’y avait plus que la lumière et la musique et la joie pure, la joie pure et éternelle. Plus de passé, plus d’avenir, non, plus même de présent, uniquement cette joie perpétuellement renouvelée qui excluait jusqu’au souvenir de la douleur, des conflits et les chagrins… uniquement cette joie perpétuellement renouvelée…

et il savait qu’il pourra rester là éternellement.

Mais alors, le chant de la neige silencieuse céda peu à peu la place à un autre pour bruit, vague tout d’abord, puis de plus en plus familier tandis qu’il l’entendait résonner en lui. Il connaissait ce bruit, mais il ne parvenait pas encore à l’identifier. Il se fit plus distinct, et il écouta plus attentivement tout en essayant de continuer à percevoir le chant de la neige. Peu à peu, le nouveau bruit accapara son attention jusqu’au moment où, lui aussi, se mit à chanter en lui… et enfin, il l’identifia, un sourire illuminant aussitôt son visage, et puis il n’entendit plus rien d’autre que ce chant… le chant d’Alice et des enfants, et il revécut tous les instants de bonheur qu’ils avaient connus ensemble…

Les sept messagers, Dino Buzzati

Encore un auteur obsédé par le temps, mais de façon plus appuyée, bien plus directe que Stegner. Le temps et les machines, les nouvelles de Buzzati qui en a écrit beaucoup regorgent de voitures et d’ascenseurs aux comportements échappant aux humains qu’ils transportent. Les sept messagers est un beau recueil, intemporel… dont certaines nouvelles entraînent entre mélancolie poignante, onirisme et philosophie, comme d’ailleurs dans son roman Le désert des tartares, qui inspira à Jacques Brel sa chanson Zangra. On retrouve deux fois le facteur 7, dans la nouvelle éponyme avec ses 7 messagers adressés au roi par son fils:

Depuis que je suis parti explorer le royaume de mon père, je m’éloigne chaque jour davantage de la ville et les nouvelles qui me parviennent se font de plus en plus rares.

Quand j’ai entrepris ce voyage, j’avais à peine trente ans et plus de huit ans se sont écoulés, exactement huit ans six mois et quinze jours d’une route ininterrompue. Au moment du départ, je croyais pouvoir aisément parvenir en quelques semaines aux frontières du royaume, mais je n’ai jamais fait que rencontrer toujours de nouvelles gens et de nouveaux villages et de nouvelles provinces ; est partout des hommes parlant ma propre langue et se prétendant mes vassaux.

Il m’arrive parfois de penser que la boussole de mon géographe s’est affolée et que, tout en croyant aller toujours vers le sud, nous ne faisons que tourner autour de nous-mêmes, sans jamais parvenir à nous éloigner davantage de la capitale ; cela pourrait peut-être expliquer que nous ne pouvons atteindre les confins du royaume.

puis avec les 7 gares de la nouvelle Express que le héros parcourt, laissant sa mère mourante derrière lui pour aller devant, mais…

Pour où ? À combien se trouve la dernière station ? Y arriverons-nous jamais ? Cela valait-il la peine de fuir avec tant de hâte des lieux et des personnes aimées ? Où, ai-je mis mes cigarettes ? Ah, dans la poche de mon veston. De toute façon, il n’est plus possible de revenir en arrière.

Vas-y donc, monsieur le machiniste. Quel est ton visage, comment te nommes-tu ? Je ne te connais ni ne t’ai jamais vu. Gare à toi si tu ne m’aides pas. Soit ferme, beau machiniste, jette au feu le dernier charbon, fais la voler cette vieille guimbarde grinçante, je t’en conjure, lance la à corps perdu qu’elle ressemble au moins quelque peu à cette locomotive de jadis, tu t’en souviens ? Vite, vas-y, dans la nuit et le gouffre. Mais au nom de Dieu ne fléchit pas, ne te laisse pas prendre par le sommeil. Demain, nous arriverons peut-être. C’est

Toute une vie bien ratée, Pierre Autin-Grenier

Le regretté Pierre Autin-Grenier a troussé quelques uns des plus beaux textes courts qui soient de la littérature française de ces trente dernières, sous des dehors tendres, canailles, picoleurs, il dissimulait soigneusement les sentiments de ceux qui sont du mauvais côté du manche, les loosers.

Je rêve que je reste au lit toute la journée et que j’abandonne à la Confédération nationale du patronat français le soin de faire tourner les affaires pour son plaisir personnel et moi, la couette tirée jusqu’aux oreilles, je mijote bien au chaud dans cette atmosphère à la Marcel Proust comme un petit lapin aux framboises se bonifiant à feu doux au creux d’un vieux faitout de cuivre. Parfois je me tourne d’un côté, ou bien je me retourne de l’autre côté, d’un côté il y a une brune et de l’autre côté une blonde qui vous arracherait des hourras de cosaques rien qu’à l’idée de la sentir doucement s’éveiller, exactement comme quand Arlette grimpe à la tribune et que tout le monde se met à hurler dans un Palais des Sports surchauffé. Vraiment, c’est un beau rêve.

Et puis voilà qu’un petit besoin inattendu soudain vient me tourmenter l’entrejambe, irrésistiblement m’extirpe du dodo et m’entraîne clopin-clopant jusqu’aux toilettes et alors adieu rêve merveilleux, c’est l’inévitable réalité quotidienne qui reprend le dessus avec ce flic flac dans la cuvette ! Mais alors là, je me mets à bailler tous st bleu : sur la radio restée branchée de la veille, la voix d’Arlette appelle à la grève générale et à la révolution prolétarienne !

Lâchons les chiens, Brady Udall

Largement reconnu pour le péchu Destin miraculeux d’Edgar Mint, Brady Udall avait auparavant publié un recueil de nouvelles qui, les années passant, demeure au sommet des recueils que j’aime mêlant rudesse et regard tendre sur les paumés et parfois des échappées sur la nature comme on en trouve chez Wallace Stegner. Mais ce qui caractérise par-dessus tout les personnages de Brady Udall est leur viscérale vitalité. Extrait de Vernon, une balade dans l’adolescence d’un jeune homme qui pourrait aussi être une ballade des Stones.

Je sors de mon travail. Les feuilles tombent sur le capot de mon pick-up. Ce n’est pas le soir, ni l’après-midi, mais ce moment intermédiaire quasi miraculeux où l’on voit les molécules de l’air. Je ne suis pas prêt à rentrer chez moi, dans ma petite caravane déserte à côté du réservoir, si bien que je roule lentement à travers les rues de la ville, respirant l’odeur de fumée de bois qui s’échappe des cheminées de Vernon.

Je passe devant la maison où vit ma famille, la maison ou j’ai vécu toute ma vie jusqu’à mon départ pour l’université. Je me gare en face. J’ai l’intention d’entrer dire bonjour, et peut-être, te parler avec mon père de ce boulot à Oklahoma City, mais je me contente de faire le tour pour aller dans le petit champ de maïs de notre voisin Marty Isaacson qui jouxte notre propriété. Debout au milieu des éteules cassantes, je contemple notre maison. La fenêtre de la cuisine se trouve juste au dessus de l’évier. La lumière qui se déverse presque aveuglante. Ma mère apparaît et je me recule de deux ou trois pas. Elle lave quelque chose dans l’évier, dit quelque chose par dessus son épaule, et la voix de mon père me parvient, qui forme un sourd bourdonnement. Proviseur du lycée et président du conseil municipal, il est tout le temps pendu au téléphone. J’entends le bruit d’une chasse d’eau.

J’ai l’impression qu’un vide béant s’ouvre en moi, et planté là, à quinze pas de ma propre maison, je ressent une profonde nostalgie. Avec ses mûriers devant, l’odeur d’enchiladas au poulet qui se répand et l’éraflure sur la porte du garage que j’ai faite un soir en rentrant tard, c’est le lieu au monde qui met le plus familier, mais ce n’est plus chez moi. J’y ai passé une enfance agréable — tellement agréable que j’en éprouve presque un sentiment de culpabilité. Je sais que je devrais être ailleurs, travailler pour me bâtir mon propre foyer, me crever le cul pour devenir le type indépendant qui a réussi, ce que tout le monde attend de moi, mais quelque chose — un trouble, le poids de mon propre corps — m’ancre à l’endroit où je suis.

J’avais consacré un collage à ce recueil en 2015 :

Lâchons les chiens, Brady Udall — Atelier fragments 530 et 522

Quasi objets, José Saramago

Le centaure et La revanche sont deux nouvelles absolument merveilleuses du petit recueil Quasi objets de José Saramago, auteur de romans beaucoup plus roboratifs. Je renvoie à l’excellent billet de Jimmy Morneau pour la description exhaustive des nouvelles de ce recueil :

http://jimmymorneau.blogspot.fr/2014/05/quasi-objet-jose-saramago.html

Extrait du sublimissime et très troublant La revanche :

Le garçon venait de la rivière. Nu-pieds, les pantalons retroussés au-dessus du genou, les jambes maculées de vase. Il portait une chemise rouge, ouverte sur sa poitrine ou les premiers poils de la puberté commençaient de foncer. Ses cheveux noirs étaient trempés par la sueur qui coulait le long de son cou gracile. Il se penchait un peu en avant, sous le poids des longues rames d’où pendaient les filaments verts des algues qui dégoulinaient encore. La barque continuait de se balancer sur l’eau trouble, et tout près de là, comme s’ils l’épiaient, affleurèrent soudain les yeux globuleux d’une grenouille. De garçon la regarda et elle le regarda à son tour. Puis la grenouille fit un mouvement brusque et disparut. Une minute plus tard, la surface de la rivière était lisse et calme, et brillante, comme les yeux du garçon. La vase en respirant libérait de lentes et molles bulles de gaz que le courant emportait. Dans la chaleur épaisse de l’après-midi, les peupliers vibraient silencieusement, et, fleur rapide née de l’air, un oiseau bleu passa en coup de vent, rasant l’eau. Le garçon dressa la tête. De l’autre côté de la rivière, une fille immobile le regardait. Le garçon leva sa main libre et son corps tout entier dessina le geste d’un mot qu’on n’entendit pas. La rivière, lentement, coulait.

Surclassement, Pascal Garnier

Pascal-Garnier-tous-ses-livresLe numéro spécial de Brèves consacré à Pascal Garnier m’a fait littéralement tomber amoureux de cet auteur jeunesse et de livres noirs décédé en 2010. J’ai tout lu. Tout. De Lune captive dans un œil mort et toutes ses rééditions par Zulma (L’A26, Le Grand Loin, Cartons, Les hauts du bas, etc.) jusqu’aux introuvables comme ce recueil de trois nouvelles publié par POL en 1987 au prix de 69 francs, Surclassement :

Dans les ports, il y a parfois de splendides coques de cargos rouillés. En les voyant, Madeleine ne peut refreiné en elle le désir de s’y coller, comme un coquillage ventouse, comme une étoile de mer, une envie folle, irrésistible, ainsi que d’enrouler autour de son cou les braises cendrées d’un feu qui s’éteint. Madeleine ne vibre que pour l’instant qui précède la fin, pour ce qui va basculer, jouit de cette ultime oscillation, juste avant le baiser final, tout juste avant.

Madeleine retarde plus possible le moment d’avaler sa dernière goutte de café froid avant de regagner son bureau.

À deux tables derrière, un homme jeune la regarde fixement. Sans se retourner elle sent ce regard humide glisser sur elle comme une huître avariée. Madeleine a horreur de ça. Pourtant elle en a l’habitude car elle est ce qu’on appelle « une belle femme ». Elle ne fait pas ses cinquante-trois ans. Combien de fois s’est-on extasié : « Chère Madeleine vous ne vieillissez pas ! ». Ce genre de chose a le don de la mettre en rage car le défaut de la cuirasse de Madeleine c’est justement ça : Madeleine ne rouille pas. Madeleine n’est jamais malade, Madeleine ne vieillit pas, Madeleine c’est toujours sentie inaltérable et cette conviction qu’elle porte en elle comme un boulet là toujours marginalisée, isolée du reste de l’humanité. Plus la mort lui semble inaccessible, plus elles se sent attirée par les cimetières, renifle les catastrophes, rôde autour des incendies, des inondations, des guerres, des épidémies. Face aux morts innombrables elle a l’impression d’être exclue, comme un enfant d’une ronde

Madeleine écrase nerveusement son mégot dans la tasse. Bien sûr elle a pensé au suicide mais elle a repoussé l’hypothèse étant trop, à son goût, une solution de vivant. La mort, la vraie, s’acquiert de droit divin, on ne la dérobe pas comme un voleur.

Non, Madeleine ne mourra jamais. Madeleine est condamné à perpétuité.

Entre amis, Amos Oz

La vie dans un kibboutz. Le contrôle mutuel de chacun. L’absence de liberté individuelle. De nouvelles en nouvelles on retrouve les personnages, sous des points de vue différents. On sent le climat méditerranéen.

L’air sentait la terre humide associée aux effluves de pelures d’orange en décomposition et de fumier provenant de la cour et des étables. Nahum fit halte devant le monument aux morts où il repéra le nom de son fils, Yishai Asherov, tombé six ans auparavant au cours d’une incursion militaire dans le village de Dir A-nashaf. Les onze noms étaient gravés en lettres de cuivre dans la pierre ; Yishai était le septième ou le huitième de la liste. Enfant, il disait yé pour lait et prononçait bâches au lieu de vaches, se souvint Nahum. Il effleura l’inscription glacée du bout des doigts, tourna les talons et s’éloigna, ne sachant toujours pas ce qu’il allait bien pouvoir dire. Le découragement le gagna car, depuis sa jeunesse, il éprouvait une certaine tendresse pour David Dagan. Les récents événements n’avaient rien changé, il ne ressentait aucune colère, tout au plus une certaine gêne mêlée de déception et de tristesse. À peine avait-il fait quelques pas qu’un léger crachin tenace se mit à tomber. Les joues mouillées, les lunettes embuées, il serra le livre enveloppé de plastique contre sa poitrine, sous sa veste. On aurait dit qu’il comprimait son cœur de ses mains, comme s’il se sentait défaillir. Les allées étaient désertes, de sorte que personne ne remarqua son bras crispé sur son vêtement. Et si cette relation improbable entre David et sa fille cessait dans quelques jours ? Edna allait-elle se ressaisir et se montrer raisonnable ? À moins que David ne finisse par s’ennuyer aussi vite qu’il se fatiguait d’ordinaire de ses nouvelles liaisons ? On ne lui connaissait pas de petit ami attitré, à l’exception semblait-il d’un flirt pendant deux ou trois semaines avec Doubi, le maître-nageur de la piscine, contrairement à David Dagan et sa réputation de coureur de jupons.

Nahum Asherov se remémora le début de leur amitié : les premières années de la création du kibboutz, ils étaient si pauvres qu’ils logeaient dans les tentes attribuées par l’Agence juive. Le seul bâtiment en dur était réservé aux cinq bébés du kibboutz. Un débat houleux s’était engagé pour savoir qui s’occuperait d’eux la nuit : les parents ou chacun des membres à tour de rôle ? La discussion portait sur un point crucial : les enfants appartenaient-ils en principe à leurs parents ou à la collectivité ? David Dagan défendait la seconde proposition, tandis que Nahum Asherov soutenait le droit naturel des géniteurs. Les membres délibérèrent trois nuits d’affilée pour décider si l’on trancherait cette question par un vote à main levée ou à bulletin secret. David Dagan défendait la première suggestion, Nahum Asherov la seconde. Ils tombèrent finalement d’accord pour former un comité composé de David, Nahum et trois femmes sans enfant. Ils statuèrent à la majorité que, même si les bébés étaient ceux de la collectivité, les parents étaient prioritaires pour les garder la nuit. Malgré leurs opinions divergentes, Nahum vouait une admiration secrète à David Dagan pour sa rigueur inflexible. De son côté, David respectait la gentillesse et la patience de Nahum, lequel avait fini par obtenir gain de cause grâce à son obstination tranquille. À la mort de Yishai, après le raid sur Dir A-nashaf, David Dagan s’était installé plusieurs nuits chez Nahum. Cet épisode avait scellé une longue amitié. Ils se retrouvaient souvent le soir pour une partie d’échecs ou d’interminables discussions pour savoir si les principes du kibboutz étaient appliqués ou non.

Un membre permanent de la famille, Russel Banks

Russel Banks a publié plusieurs recueils de nouvelles, toujours égaux en qualité, entre autres Trailer Park (dans un parc de mobils home) et Histoire de réussir. Son dernier, Un membre permanent de la famille, ne déroge pas à cette règle. La nouvelle éponyme, d’une grande sensibilité, décrit les allers retours d’une chienne entre les membres séparés d’une famille par un divorce. La chienne continue à les unir, jusqu’à ce qu’elle choisisse définitivement son camp, Russel Banks comme Wallace Stegner montre les transformations des individus et de leurs assemblages familiaux au fil du temps.

C’est encore une chienne dans une autre nouvelle de ce recueil qui donne sens au temps, plus cruellement encore puisqu’à travers sa mort, c’est de celle de ses maîtres sur leur dernière route, ils ont vendus leur maison et vivent en camping car depuis un an.

Quittant la route, Ed gara le camping-car sur une petite aire de stationnement goudronnée. Il orienta son grand véhicule gris clair face à la mer, le pare-chocs contre la barrière en béton, et Alice lui demanda : “Pourquoi est-ce qu’on s’arrête ?”

La pluie arrivait de l’Atlantique en rideaux qui se succédaient comme les vagues se brisant sur le sable, sauf qu’elle tombait plus lentement sans gagner en force ni faiblir. Le couple regarda la pluie et les vagues à travers le pare-brise large et plat. Il n’y avait pas d’autre véhicule dans ce parking, et on n’en voyait pas non plus sur la route le long de la côte derrière eux. On était à la fin de l’automne, les maisons et les cottages loués pendant l’été étaient fermés en cette saison.

“Je ne sais pas pourquoi. Ou plutôt, si, je sais. À cause de la chienne.” Il entrouvrit sa vitre et ralluma son bout de cigare devenu froid. Pendant un long moment, le couple resta assis en silence.

À la fin, ce fut elle qui dit : “Alors, c’est ça, les célèbres Outer Banks10 de Caroline du Nord ?

— Ouais. Désolé pour le temps, dit-il. « Le cimetière de l’Atlantique », Alice.

— Oui. Je sais.

— Une blague, Alice ? Une blague ?”

Elle ne répondit pas. Un moment passa, et Ed dit : “Il faut qu’on s’occupe de la chienne. Tu le sais.

— Qu’est-ce que tu penses faire ? L’enterrer dans le sable ? En voilà une bonne idée, Ed. L’enterrer dans le sable et continuer gaiement notre route comme si de rien n’était.” Elle regarda ses mains un instant. “Moi non plus, j’aime pas y penser, tu sais.”

Il se dégagea doucement du siège du conducteur, se leva en vacillant un peu, puis traversa l’espace de séjour et la coquerie soigneusement rangée pour gagner la salle d’eau pas plus grande qu’un placard où il s’agenouilla avec précaution et, repoussant le rideau de douche, contempla le corps de leur chienne. C’était une bâtarde noire et blanche, mélange de labrador et de springer, allongée sur le flanc dans la position où Ed l’avait trouvée le matin même lorsque, tout nu, il était allé se doucher. Il examina le museau raidi de la chienne. “Pauvre bête, dit-il.

— On devrait peut-être essayer de trouver un véto, cria-t-elle depuis l’avant.

— Alice, elle est morte ! beugla-t-il.

— Ce que je veux dire, c’est qu’un véto saurait quoi en faire.”

Ed se releva. Il avait soixante-douze ans ; les choses simples étaient devenues très difficiles en très peu de temps : se redresser, s’asseoir, sortir du lit, conduire pendant plus de quatre ou cinq heures. Quand ils étaient partis de chez eux un an plus tôt, rien de cela n’était encore difficile pour lui. C’était la raison pour laquelle il avait décidé de partir – la raison pour laquelle ils l’avaient décidé tous les deux –, car bien qu’alors aucune des choses simples n’ait été particulièrement difficile pour eux, ils étaient assez vieux pour savoir que tout ce qu’ils ne feraient ou ne verraient pas maintenant, ils ne le feraient ni ne le verraient jamais.

J’avais consacré un collage photo sténopé à Histoire de réussir :

Histoire de réussir, Russel Banks — Fragments 428 et 439

50 contre 1 et Crocodiles, Philippe Djian

50 contre 1 est le premier livre publié de Philippe Djian, écrit la nuit dans une guérite de péage autoroutier entre Chartres et Le Mans. Un excellent recueil où l’on trouve en particulier cette histoire d’un homme qui rencontre une femme vivant dans un arbre et qui lui apprend à voler, dans les deux sens du verbe, dans les airs et dans le stock d’un supermarché. Une belle histoire d’amour à la Djian qui se termine mal, cousue d’une fantaisie onirique que Djian n’a pas à mon regret développé dans son œuvre.

Crocodiles commence par le récit autobiographique de l’annonce de la mort de Richard Brautigan. Un très bel hommage :

Je me trouvais à Athènes lorsque j’ai appris la mort de Richard Brautigan. Mes premières vraies vacances depuis dix ans. La première chose que je réussissais à me payer en écrivant des livres. Je ne sais pas pourquoi cette nouvelle épouvantable m’est tombée dessus juste à ce moment-là. Depuis trois jours, je partageais mon temps entre les musées et les terrasses des cafés. Je ne pensais à rien. Mon fils tournait autour d’un jet d’eau. J’avais un œil sur le journal, l’autre sur ma femme. Je ne parle pas de la lumière, de l’incroyable douceur de l’air et du miracle d’être toujours en vie durant ces derniers jours d’octobre 1984. Il n’y avait qu’une seule chose qui me contrariait. J’avais embarqué cinquante paquets de tabac dans mes valises, mais pas de papier à rouler. Bien sûr, le malheur frappe toujours là où vous ne l’attendez pas.

Parce que je suis tombé sur l’article, ma femme achetait les pistaches. Le type en avait laissé quelques unes sur la table avant de repasser. Il souriait. Ma femme est grande, blonde, bien roulée. Athènes est une ville que j’adore. J’avais moi aussi le sourire aux lèvres lorsque j’ai appris qu’il était mort. À Bolinas, en Californie. Depuis, je ne suis plus le même. Je me réveille la nuit. Et vous non plus, vous n’êtes plus les mêmes, que vous en soyez conscients ou non.

La deuxième nouvelle de Crocodiles, Six cents pages, est un hommage indirect à un autre grand californien, John Fante, l’auteur de Bandini, Demande à la poussière et du jouissif Mon chien stupide, un roman aussi comique que Le lièvre de Vatanen d’Arto Paasilinna. Crocodile, la dernière des six nouvelles de Crocodiles, est un beau texte sensible sur l’amour d’un vieil homme pour une jeune femme.

Demain les chiens, Clifford D. Simak —  Chroniques martiennes, Ray Bradbury

Absolument, magiquement, merveilleusement « SF vintage » ces deux recueils cultes l’étaient déjà lors de leur sortie dans les années 50. On y trouve le regret d’une amérique idéalisée. Stephen King le dit dans Écrire, mémoires d’un métier : « Quand je lisais Ray Bradbury, enfant, j’écrivais comme Ray Bradbury ; tout était vert et merveilleux, tout était vu à travers une vitre que maculait la graisse de la nostalgie. »

Demain les chiens est un faux recueil de contes que se raconte à la veillée les chiens se souvenant des humains, il y a bien longtemps, avant que les chiens ne leur succèdent, après l’effondrement de la culture de l’homme.

Grand-père Stevens, assis dans un fauteuil de jardin, regardait travailler la tondeuse, tout en laissant la douce tiédeur du soleil pénétrer jusque dans ses os. La tondeuse parvint au bord de la pelouse, eut un petit gloussement de poule satisfaite, prit un virage impeccable et repartit tondre une nouvelle bande de gazon. Le sac où s’amassaient les brins coupés se gonflait.

Soudain, la tondeuse s’arrêta avec un cliquetis excité. Un panneau s’ouvrit sur son flanc et un bras en forme de grue en émergea. Des doigts d’acier raclèrent l’herbe, remontèrent en brandissant triomphalement une pierre qu’ils abandonnèrent dans un petit réceptacle, puis disparurent nouveau dans le panneau. La tondeuse à gazon reprit son vrombissement et continua son travail.

Grand-père poussa un petit grognement de méfiance.

« Un de ces jours », se dit-il, « ce satané truc va manquer un brin et faire une dépression nerveuse. »

Les Chroniques Martiennes est une sorte de journal de la conquête de Mars dans les années 2000 par des braves gens arrivant euh… des États-Unis d’Amérique. J’en ai déjà fait en 2015 un montage cyanotype intitulé Chroniques martiennes.

Avant de s’engager dans les montagnes bleus, Tomás Gomez s’arrêta pour prendre de l’essence à la station isolée.

— Tu te sens pas un peu perdu ici, petit père ? dis Tomás.

LChroniques martiennes - Cyanotype Gilles Bertine vieil homme essuyait le pare-brise de la camionnette.

— Je ne me plains pas.

— Ça te plaît, Mars, petit père ?

— Tu parles. On y voit toujours du neuf. Quand je me suis décidé à venir l’an dernier, j’étais prêt à ne rien attendre, à ne rien demander, à ne m’étonner de rien. Il faut qu’on oublie la Terre est ce qui s’y passait. Regarder autour de soi, ici, voir comme tout est différent. Rien que de surveiller le temps ici, ça me fait un sacré plaisir. Le temps de Mars. On crève de chaud dans la journée, on gèle la nuit. Et toutes les fleurs différentes, et les pluies, c’est épatant. Je suis venu sur Mars pour me retirer et je voulais me retirer dans un endroit où tout était différent. Un ancêtre comme moi a besoin de changement. Les jeunes ne veulent pas causer avec lui, les autres vieux le rasent. Alors, je me suis dit, le mieux, c’est de trouver un coin où tout est si nouveau qu’il n’y a qu’à ouvrir les yeux pour avoir du bon temps. Et j’ai pris cette station–service. Si un de ces jours j’ai trop de boulot, j’irai m’installer plus loin sur une vieille route moins passante où je gagnerai juste de quoi vivre avec assez de liberté pour ne pas oublier de regarder le paysage.

Cronopes et fameux, Julio Cortázar

Le recueil est en quatre parties, un « manuel d’instructions » (dont est tiré l’extrait ci-après), des « occupations bizarres », comme de s’arracher un cheveu, de le jeter dans l’évier puis d’essayer de le retrouver dans le réseau de canalisations de la ville, « matière plastique » et des « Histoires de Cronopes et de Fameux » :

Les Fameux pour conserver leurs souvenirs les embaument de la suivante façon : après avoir fixé le souvenir avec tous ses détails, ils l’enveloppent de la tête aux pieds dans un drap noir et le mettent debout contre le mur du salon avec une étiquette disant : « Excursion à Quilmes », ou : « Frank Sinatra. »

Tout au contraire, les Cronopes, ces êtres désordonnés et tièdes, laissent les souvenirs en liberté dans la maison au milieu des cris joyeux, des allées et venues et si d’aventure l’un passe près d’eux en courant, ils le caressent au passage et disent : « Attention à l’escalier », ou encore : « Tu pourrais te faire mal. » C’est pour cela que les maisons des Fameux sont silencieuses et bien rangées, tandis que chez les Cronopes il y a toujours grand remue-ménage et portes qui claquent. Les voisins se plaignent souvent des Cronopes, et les Fameux hochent la tête d’un air compréhensif et vont vite voir si toutes leurs étiquettes sont bien à leur place.

Voici un savoureux extrait des Instructions pour monter un escalier, façon troublante de revisiter un acte bien banal.

Les escaliers se montent de face car en marche arrière ou latérale ce n’est pas particulièrement commode. L’attitude la plus naturelle à adopter est la station debout, bras ballants, tête droite mais pas trop cependant afin que les yeux puissent voir la marche à gravir, la respiration lente et régulière. Pour ce qui est de l’ascension proprement dite, on commence par lever cette partie du corps située en bas à droite et généralement enveloppée de cuir ou de daim et qui, sauf exception, tient exactement sur la marche. Une fois ladite partie, que nous appellerons pied pour abréger, posée sur le degré, on lève la partie correspondante gauche (appelée aussi pied mais qu’il ne faut pas confondre avec le pied mentionné plus haut) et après l’avoir amenée à la hauteur du premier pied, on la hisse encore un peu pour la poser sur la deuxième marche où le pied pourra enfin se reposer, tandis que sur la première le pied repose déjà. (Les premières marches sont toujours les plus difficiles, jusqu’à ce qu’on ait acquis la coordination nécessaire. La coïncidence des noms entre le pied et le pied rend l’explication difficile. Faites spécialement attention à ne pas lever en même temps le pied et le pied.)

Parvenu de cette façon à la deuxième marche, il suffit de répéter alternativement ces deux mouvements jusqu’au bout de l’escalier. On en sort facilement, avec un léger coup de talon pour bien fixer la marche à sa place et l’empêcher de bouger jusqu’à ce que l’on redescende.

Nouvelles, Katerine Mansfield

Vous reporter à ma présentation de ce fabuleux recueil, introduit avec une grande sensibilité par Marie Desplechin.

Les nouvelles, Katherine Mansfield — Préface de Marie Desplechin

Laissez venir à moi les petits enfants, Stephen King

Miss Sidley est une institutrice qui exerce une discipline de fer dans sa classe, mais un jour, à cause d’une phrase apparemment bénigne d’un élève, elle glisse dans la paranoïa et devient une autre. Plus exactement, elle devient double, parce qu’elle croit que les enfants le sont à la fois eux-mêmes tels qu’elle les connaît et monstrueux, à son tour elle devient monstrueuse.

Parmi ses petits trucs figuraient l’utilisation à bon escient de ses lunettes. Quand elle tournait le dos, toute la classe se reflétait à l’intérieur de ses verres épais, et elle était toujours amusée par les visages coupables et terrifiés des enfants qu’elle surprenait à jouer à leurs sales petits jeux.

Elle voyait à présent une image déformée, fantomatique, de Robert qui plissait les narines au premier rang. Elle ne dit rien. Si elle lui donnait assez de corde, il finirait par se pendre lui-même.

« Demain, dit-elle. Robert, s’il vous plaît voulez-vous employer le mot « demain » dans une phrase ? Robert fronça les sourcils et médita la question. La classe était silencieuse et endormie sous le soleil de septembre. L’horloge électrique accrochée au-dessus de la porte murmurait une promesse de liberté pour trois heures, dans une demi-heure à peine, et la seule chose qui empêchait ces chères têtes blondes de s’endormir sur leurs livres était la sinistre et silencieuse menace du dos de Miss Sidley.

— J’attends, Robert.

— Demain, il arrivera quelque chose d’horrible, dit Robert. Ces paroles semblaient anodines, mais miss Sidley, douée du septième sens qui est l’apanage des personnes d’autorité, y perçut une signification cachée.

— De-main, conclut Robert.

Aberration, Bernardo Carvalho

Un recueil d’une beauté puissante, étrange, entre onirisme, réalisme et abstraction.

L’Allemande raconte à travers les yeux d’un enfant l’histoire la rencontre des années après en Argentine de deux rescapés de l’holocauste. L’architecte est une fascinante mise en abyme d’une ville futuriste. L’astronome une histoire à grand suspense entre un père et ses enfants jumeaux qui se déroule sur une île, ce qui lui donne un caractère d’enfermement d’uen grande étrangeté.

Le recueil tire son titre du mot aberration que l’on retrouve dans chaque nouvelle, qui dit l’intention de son auteur.

La grande rivière au cœur double, Ernest Hemingway

Ma nouvelle préférée d’Ernest Hemingway. Un joyau de nature, de solitude heureuse, d’adolescence, de style.

Extrait :

Nick se réveilla, raidi et courbatu. Le soleil était maintenant presque sur l’horizon. Son sac lui parut pesant et les courroies douloureuses quand il les passa. Il se pencha, sac au dos, ramassa l’étui de cuir de sa canne à pêche et, quittant le bosquet de sapin, à travers la bande de terrain marécageux couverte de fougère naine, il s’achemina vers la rivière. Il savait qu’elle ne pouvait être distante de plus d’un mile. Il suivit un versant de colline parsemé de souches d’arbres et descendit dans une prairie. À travers la prairie coulait la rivière. Nick était content d’avoir atteint la rivière. À travers les herbes, il se dirigea vers l’amont. La rosée trempait le bas de son pantalon. Après la chaleur de la journée, la rosée était tombée, subite et dense. La rivière ne faisait pas le moindre bruit, elle était trop rapide et trop étale. Du bord de la prairie, avant de gravir une petite bute pour y camper, Nick regarda monter la truite dans la rivière. Elle montait aux insectes venus du marais qui bordait l’autre rive, au soleil couchant. Les truites sautaient hors de l’eau pour attraper les insectes. Tandis que Nick traversait le bout de prairie menant à la rivière, les truites avaient sauté très haut dans le courant. Maintenant qu’il avait vue sur la rivière, les insectes devaient se poser à la surface car les truites étaient en chasse tout le long du courant. Sur toute l’étendue du bras de rivière qu’il avait sous les yeux, les truites montaient, faisant des cercles sur toute la surface et l’on aurait dit qu’il commençait à pleuvoir.

Garanti sans moraline, Patrick Declerck

Un recueil d’une lucidité crue sur l’être humain, lu voici des années et dont le souvenir me reste vivace. Je renvoie aux deux excellentes critiques de Apoapo et de ratdeschamps (sic) sur Babelio, qui donnent envie de lire ces nouvelles comme j’aimerais moi-même vous en donner envie.

Patrick Declerck qui s’intéresse à la désocialisation est notamment l’auteur d’un livre important sur les clochards parisiens, Les naufragés.

Fiat nox, Régis Clinquart

Apologie de la viande, vous vous souvenez ? C’était Régis Clinquart. Impossible de ne pas s’en souvenir. Un coup de poing à la Mike Tyson. Stéphane Million a eu l’excellente idée de réunir plus de cinquante de ses nouvelles. À travers la crudité, surgit la grâce, et ce n’est pas un hasard si ce recueil suit ici celui de Patrick Declerck.

Je vous renvoie pour à la Note de lecture : « Fiat Nox » (Régis Clinquart) de la très recommandable librairie Charybde.

J’envisage de te vendre et j’y pense de plus en plus, Frédérique Martin

Je termine cette sélection avec un recueil dans la sélection 2016 du Grand prix de la nouvelle de la SGDL, celui de mon amie Frédérique Martin, au titre subversivement succulent. Dans ces nouvelles d’anticipation sociale, Frédérique Martin, dans une écriture rude, sans concession, brosse des portraits impitoyables de personnages contemporains égocentriques, avec beaucoup d’humour noir. Frédérique Martin a réalisé un court-métrage à partir de la première nouvelle de ce recueil, dans lequel l’héroïne va vendre sa mère au marché :


Les recueils et leurs éditeurs :

  • Genèse dans Le goût sucré des pommes sauvages, Wallace Stegner, éd. Phébus
  • Chanson de la neige silencieuse, Hubert Selby
  • Les sept messagers, Dino Buzzati, éd. 10/18
  • Arlette dans Toute une vie bien ratée, Pierre Autin-Grenier, éd. Gallimard, Collection L’arpenteur
  • Lâchons les chiens, Brady Udall, éd. 10/18
  • Le centaure et La revanche dans Quasi objets, José Saramago, éd. Points
  • Surclassement, Pascal Garnier, éd. POL
  • Entre amis, Amos Oz
  • Histoire de réussir, Russel Banks, éd. Actes Sud
  • Un membre permanent de la famille, Russel Banks, éd. Actes Sud
  • 50 contre 1, Philippe Djian, éd. J’ai lu
  • Crocodiles, Philippe Djian, éd. J’ai lu
  • Demain les chiens, Clifford D. Simak, éd. Le club français du livre, 1952
  • Cronopes et fameux, Julio Cortázar
  • Nouvelles, Katerine Mansfield
  • La vengeance de la pelouse, Richard Brautigan, éd. 10/18
  • Tokyo Montana Express, Richard Brautigan, éd. 10/18
  • La métamorphose, Franz Kafka, éd. Librio
  • La grande rivière au cœur double, Ernest Hemingway
  • Garanti sans moraline, Patrick Declerck, éd. Folio
  • Laissez venir à moi les petits enfants, Stephen King
  • Aberration, Bernardo Carvalho, éd. Rivages
  • Chroniques martiennes, Ray Bradbury, éd. Denoël, collection Présence du futur, traduction française de 1955 par Henri Robillot
  • Fiat nox, Régis Clinquart, Stéphane Million éditeur
  • J’envisage de te vendre et j’y pense de plus en plus, Frédérique Martin, éd. Belfond

24 épatantissimes recueils de nouvelles

La revue Brèves à La Cartoucherie de Vincennes, dimanche 10 avril

La revue Brèves à la Cartoucherie de Vincennes, théâtre de l'épée de bois, avec Georges-Olivier Châteaureynaud
Affiche par Jacques Gaïotti

La Cartoucherie et ses cinq théâtres est au milieu du Bois de Vincennes un lieu magique. Dimanche 10 avril, l’association Le lire Le dire propose au Théâtre de L’Épée de Bois une rencontre/lecture avec Brèves.

Présentation de la revue, lecture de textes par des lecteurs confirmés, dialogue et pot de l’amitié avec le public. Georges-Olivier Châteaureynaud qui parraine cette rencontre sera là.

Je serai des auteurs de la revue présents.

Mes nouvelles publiées par Brèves : Les Chênes de Larroque Saint-Georges (n° 107 en 2015) et Quelque chose est mort (n°95 en 2010).

Au plaisir de vous retrouver autour de Martine et Daniel Delort, les créateurs en 1975 de Brèves et de Georges-Olivier Châteaureynaud.

La-Cartoucherie-Epee-de-bois


Rencontre/lecture présentation de la Revue Brèves par l’association Le lire Le dire, sous le parrainage de Georges-Olivier Châteaureynaud — Dimanche 10 avril, à 18 heures, à L’Epée de bois, à Vincennes — Participation aux frais : 10€

THÉÂTRE DE L’ÉPÉE DE BOIS, Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris — Cliquer ici pour l’accès au théâtre
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Théâtre de l'Épée de Bois, Vincennes

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Théâtre de l\'Épée de Bois, Vincennes 48.836500, 2.448200

Que peut la littérature ? Rien ! (question de la Fête du livre de Bron 2016)

Une lutte sourde

La littérature ne peut rien, tu le sais. Quel étrange business elle mène derrière son faux air de savoir ! La rebelle qui veut s’faire les rupins. Qui s’croit maligne et puis malaimée. Prétentieuse, va ! Se croit même au-dessus de la philosophie qui s’y croit pourtant avec ses insectes à chevelure souple et chemises à col ouvert. Mais la littérature n’est que papier, carton, étagères. Dans les librairies, les gens achètent du papier ; la littérature est un commerce de lourds cartons dont le contenu n’a aucune influence sur la marche du monde. Si la littérature avait un quelconque pouvoir, cela se saurait. Ton médecin t’en prescrirait, ton manager exigerait que tu lises. Mais la littérature n’est rien et tu devines la pirouette à laquelle va se livrer l’auteur de ce billet pour le conclure sur une note optimiste : il va arguer que c’est justement parce que la littérature ne peut rien, qu’elle est importante. Cependant, toi tu sais que la littérature est off, out, qu’elle n’intéresse plus qu’une poignée de gens qui ne s’intéressent à rien d’autre. Comme les dingues d’opéra. La littérature provoque des effets aussi difficiles à déceler dans notre monde que les microscopiques ondes gravitationnelles récemment découvertes. Il a fallu deux détecteurs en équerre longs de trois kilomètres pour enfin les repérer. Ces ondes résultent de la courbure de l’espace-temps par de gigantesques trous noirs à des milliards d’années-lumière. Les livres sont comme ces trous noirs, masses magnétiques colossales tapies dans les replis de notre univers. Mystérieux et invisibles. Tu n’en perçois que des effets indirects, une étrange attraction, des objets qui tombent, qui se cassent, des larmes, il y a une lutte sourde, des cris silencieux.

Gilles Bertin

Ce texte est une réponse à la question thématique de la 30ième fête du livre de Bron : « Que peut la littérature ? »


Une des rencontres 2010 - Photo ©Christine Chaudagne
Une des rencontres de la fête du livre de Bron 2010 – Photo ©Christine Chaudagne

La fête du livre de Bron a lieu du 4 au 6 mars 2016 (ce sera la 30ième édition) à l’Hippodrome de Parilly,  4-6 av. Pierre Mendès France, 69500 Bron — Tramway T2, arrêt Parilly – Université – Hippodrome

À signaler vraiment, vraiment, plus que particulièrement, la lecture musicale du Requiem des innocents du grand Louis Calaferte par Virginie Despentes accompagnée par le groupe Zëro, samedi 5 mars à l’Espace Albert Camus, 1 rue Maryse Bastié, 69500 Bron. Réservations : 04 72 14 63 40

Les chênes de Larroque Saint-Georges, Brèves n°107

Brèves n°107Brèves publie une deuxième de mes nouvelles, Les chênes de Larroque Saint-Georges, dans son n°107 paru fin 2015. La première était Quelque chose est mort dans son n°95 en 2010.

Vous pouvez trouver Brèves dans les librairies ayant un rayon de revues ou la commander en ligne en suivant ce lien.

Si vous aimez ou désirez découvrir la nouvelle contemporaine, Brèves est l’une des revues à lire.

Voici un extrait de Les chênes de Larroque Saint-Georges, presqu’au début :

C’est la première fois depuis que nous habitons ici, voici des années, que je me retrouve dans le parc avant le lever du jour. Je m’arrête à nouveau : je ressens la présence des chênes, comme s’ils étendaient leur feuillage à mes poumons. Le père d’Élisabeth les a plantés quand il a acquis ce domaine, avant la naissance de sa fille, il avait déjà réussi dans la vie. Vingt chênes de chaque côté de l’allée qui remonte au château, c’est comme ça que les gens du coin l’appellent – une grosse maison bourgeoise, en fait. Laissez quarante ans à des chênes et, chaque automne, vous obtenez ça : des bus stationnés sur le bas-côté, des ribambelles de vieux mitraillant les feuillages et la voûte des arbres, des couples de quinquagénaires buvant du vin dans leurs décapotables et des motards déambulant en combinaisons de cuir, casques au coude. Des scènes de films sont tournées là, Élisabeth loue ses chênes deux mille euros la journée. Larroque Saint Georges est son orgueil. Elle s’est endettée pour racheter leurs parts à son frère et à sa sœur. Moi, j’en ai l’usufruit. Un coup de sabre me déchire la poitrine. Élisabeth ! Que vas-tu penser de moi ?


Les chênes de Larroque Saint-Georges, Gilles Bertin, nouvelle — dans BRÈVES n°107, revue littéraire semestrielle, ISSN 0248 46 25 – EAN 978-2-91680-629-7, 160 p. 18 €