Le vol du bourdon

Vous êtes plusieurs à me demander en entier cette nouvelle initialement publiée ici en trois morceaux… pas très bien liés entre eux ! La voici donc toute :

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Le vol du bourdon

Merk a quitté l’autoroute et roule dans les champs d’oliviers. Au gré des virages et des vallons, les dents ocres de la chaîne de l’Esterel apparaissent et disparaissent, baignées dans une transparence bleu lavande. Il a baissé la vitre et coupé la clim’, il conduit d’une main, l’autre drossée contre la portière par le vent chaud de la vitesse. « Dans cinquante mètres, prenez à droite » fait le GPS. Un chemin de terre sans signalisation. Merk y embarque la BM. Ça cahote. Il dissimule la voiture dans un verger.

« Ouf ! » fait-il quand il pose le pied sur le sol.

Huit heures de route… il ne s’est pas arrêté. Il écoute le silence retrouvé sauf que c’est pire qu’à Paris, les cigales font un ramdam d’enfer et ça a l’air de durer depuis des milliers d’années.

Il se désappe, largue son Armani, ses crocos Talaria et son slip Calvin Klein. Nu, il va mater son torse dans le rétro : il a horreur des poils et se fait épiler des épaules au pubis dans un salon pour femmes. Satisfait, il se la joue Tarzan à coup de poings sur sa poitrine. C’est bon de se sentir beau et fort comme un dieu. Surtout pour ce qu’il est venu faire ici.

Forty-One et June… Ces deux-là, c’est salé ! Amour vache and cow… Il se souvient d’une attraction qu’ils ont fait venir dans leur boîte des Champs-Elysées, une caisse transparente géante emplie de serpents grouillant sous la lumière brute des projos… Voilà à quoi ressemblent leurs relations !

Mais Forty-One est allé trop loin en se tapant la petite Nikita… Du coup June a piqué sa crise de jalousie et pour éloigner Nikita l’a balancée dans les pattes de Gary… Elle y est allée trop fort ! Fallait pas faire ça ! Gary, il est comme une pieuvre géante avec une caméra au bout de chaque tentacule ! Il voit venir de loin et il lâche jamais rien.

Du coup, ça a réveillé l’amour de Forty-One de savoir sa poulette dans les bras visqueux de Gary. « Merk, prends la BM », lui a-t-il dit, « descends sur la côte, découpes Gary en rondelles et ramènes-moi Nikita. » Pas sûr que pour elle les bras de Papa Forty-One soient plus tendres que ceux de Gary, certes… mais Merk s’en tape, à chacun son taf et les génisses seront bien gardées.

A loilpé, il tire un sac Tati du coffre et en déverse le contenu sur la terre craquelée. Des nippes rouge jaune vert. Il choisit une vaste tunique Bob Marley, un jeans troué, des claquettes et opte pour une casquette rasta, une vraie de vraie, tricotée aux trois couleurs, auréolée à l’arrière d’un flot de fausses dreads.

Il replonge dans le coffre et en sort avec précaution une énorme flûte à tuyaux. Il l’examine de près et l’essuie longuement avec le pan de sa tunique, comme font les loueurs de vidéos avec les DVD avant de vous les confier. Sa patine blonde luit dans le soleil quand il accroche l’instrument en sautoir sur sa poitrine.

Il est vite en sueur. Le chemin monte sec. Ses pierres pointues sont tranchantes comme des arêtes de cornières métalliques et lui entrent dans la plante des pieds à travers ces sandales de merde. Quand la villa de Gary commence à apparaître en haut de la colline, il se met à souffler dans sa flûte par intermittences. Il n’a pas envie de se faire canarder par les métèques qui lui servent de gardes du corps.

Les caméras… les joujoux préférés de Gary… on l’appelle aussi Big Brother, un total parano de la vidéo surveillance.

Merk les cherche. Il en trouve une en haut d’un poteau de soutènement du grillage, tournée vers le bas, dans sa direction. À mesure qu’il avance vers elle, la caméra s’oriente et pivote pour le suivre.

Il se campe dessous, porte sa flûte à sa bouche et attaque en piqué avec Le vol du bourdon de Nikolaï Rimski-Korsakov… Au violon, c’est déjà une vraie prouesse, pas pour rien que Tarantino l’a utilisé dans Kill Bill. Mais à la flûte de Pan, ce morceau devient de la démesure.

Quelques dizaines de secondes pas plus et le grillage ploie sous le poids de deux chiens. Ils retombent en hurlant et se reprécipitent à l’assaut du grillage et recommencent sans s’arrêter. Deux dogues argentins.

« Tu veux quoi ? » fait un type.

Une grande estafilade traverse sa gueule brune de métèque. Il chope les deux chiens par leurs colliers et leur donnent des coups en arrière à les étrangler. Les bêtes se couchent.

Merk soulève sa flûte.

– Jouer de la musique.

– Tu déconnes ou quoi ? C’est les vacances, la paix, tu comprends ? Gary se repose. Don’t disturb !

– J’ai un morceau pour lui… que pour lui.

– Fiche lui la paix, quand il monte là, c’est pas pour qu’on le soûle.

Un deuxième métèque arrive derrière le premier.

– Tu veux quoi mec ?

Gary approche sa flûte de sa bouche, les regarde tous les deux pour s’assurer qu’ils comprennent que ça va être de la vraie musique, puis il souffle dans les bâtons de sa flûte à toute blinde.

– Barre-toi avant qu’on te barre ! fait le premier.

– Attends, fait l’autre.

Il répond à son téléphone.

– Gary dit de lui amener.

* * *

Gary est allongé sur un bain de soleil.

Près de lui, sur une desserte, dans l’ombre d’un parasol, une batterie d’écrans de contrôle. La piscine est du modèle de celle de Muholland Drive de David Lynch, se dit Merk, comme si elle n’avait pas de paroi, avec les lumières d’Hollywood en-dessous, son extrémité se confond avec le ciel et la Méditerranée au loin.

Gary est laid. Crâne rasé et front bas, des yeux énormes de mouche, des épaules de hauteurs différentes, un torse de catcheur et un ventre bombé, mais sans graisse, que du muscle et, contredisant son torse, des jambes malingres, si poilues qu’elles en sont noires… on dirait les pattes des chèvres naines du zoo de Vincennes.

Une fille est couchée sur le bain de soleil voisin. Décolorée et maillot de bain lamé argent comme si elle allait en soirée. Elle a des glass vastes comme les pare-brises d’un TGV, fumés. Impossible de savoir si elle regarde Merk ou si elle dort. C’est la fille qui a mis le boxon entre Forty-One et June. Nikita !

Gary regarde ses écrans. D’où il est, Merk distingue sur l’un d’eux la scène où ils sont : les deux bains de soleil et lui-même, derrière, en train de regarder les écrans. Sur les autres, l’intérieur et l’extérieur de la villa.

« Rejoue ce que tu as joué tout à l’heure.

Merk approche sa flûte de sa bouche, inspire un bon coup et remet la sauce sur Le vol du bourdon.

– Tu es bon ! Tout simplement bon.

Il se soulève et applaudit.

– Assieds-toi là, près de moi.

Il lui montre un fauteuil.

– Toi, fait-il à l’un de ses métèques, amène-nous du champagne, du glacé ! on va se faire du bien.

Il se tourne vers Merk.

– Tu tombes bien mec, je m’emmerdais… Le dimanche, je m’emmerde ici… (long soupir) Tu vas me distraire. Approche… (il lui fait signe en bougeant son index courbé) Approche encore…

Quand Merk est proche de lui, la main de Gary jaillit et empoigne sa tunique.

– Qui t’a donné l’adresse de la maison ?

– Forty-One.

– Ce vieux porc !

Il tourne la tête vers la fille.

– Tu entends Nikita ? Forty-One ne s’occupe pas que des filles…

Il relâche Merk.

– Il ne t’a pas violé toi ?… Ce vieux porcin. Il les aime jeunes… Tu devrais te méfier ! Comment tu t’appelles ?

– Merk.

– C’est pas rasta ! Ça fait boche. Dis-moi… tu roules pour qui ?

– La musique ! Je cherche un producteur.

– Ah ah, c’est ce que vous dites tous !… Vous voulez que je vous lance, voilà ce que vous voulez ! Tu es comme les autres, un petit merdeux !

Merk le regarde sans ciller. Gary le repousse dans son fauteuil.

– Fouillez-le ! fait-il aux deux métèques.

– Et ça, fait un des gardes du corps, c’est pour ta conso perso ?

– Un cadeau pour vous, fait Merk, de la jamaïquaine, de la vraie, pas coupée, une merveille… Pour écouter ma musique… Et pour être bien… Vous serez cool après… vraiment cool.

– Tu te fous de moi ? fait Gary, tu voudrais que je sois cool alors qu’ils rôdent tous autour…

Il fait un geste tournant de la main qui peut désigner aussi bien le ciel que toute la côte en contrebas, de Nice à Marseille.

– Joue !

Il se recouche.

– Quelque chose de beau, de pas chiant… Pas du classique ! Quelque chose de vif comme tout à l’heure.

Sauf que c’était du classique, pense Merk qui ferme les yeux et attaque sur Yellow Submarine. Sa bouche surfe sur les tuyaux, ses fausses dreads volent autour de sa tête comme le bourdon tout à l’heure.

– Continue, fait Gary, continue !

Merk enchaîne le répertoire des Beatles, morceau par morceau.

– Continue ! Continue… »

Gary mate ses écrans en se roulant des pétards de jamaïquaine. La fille fait paresseusement des allers-retours, agitant à peine l’eau de la piscine, au-delà le ciel bleu comme l’eau d’un lagon se confond avec la Méditerranée. De l’autre côté, la chaîne de l’Esterel ressemble à une photo de fond d’écran. Les deux métèques sont assoupis, mentons tombés sur leurs poitrines, avachis sur des poufs gonflables. Les dogues argentins somnolent, tête entre les pattes, leurs oreilles immobiles. C’est la chaleur sèche du plein après-midi et, quand Merk arrête de jouer, le bruit de ressac des cigales.

Il pose sa flûte et montre sa lèvre inférieure.

– Elle commence à me faire mal, il faut que je fasse une pause.

Gary soupire.

Merk tend sa flûte vers lui comme pour une offrande.

– Mec, je vais te raconter l’histoire de cet instrument qui te plaît tant.

Gary ne réagit pas à son tutoiement. Sa voix se fait plus douce, descend d’une octave.

– Tu veux ?

Gary approuve des paupières.

– Elle s’appelait Syrinx…

– …elle était belle, très belle. Presqu’autant que ta femme… Presque ! (Merk regarde Nikita qui nage) En ce temps-là – c’était bien avant Jésus – tout était mélangé : les dieux, les animaux, les hommes… des centaures, des demi-dieux, des sphinx, des minotaures… Tout ça n’était pas encore très net, pas fini si tu veux, comme un brouillon du monde à venir. Il n’y avait pas encore de théâtre, ni de cinéma, tu t’en doutes ! pas de télé, ni de musique, ni le téléphone… RIEN ! Sauf les poètes ! Ce sont eux qui se tapent tout le taf artistique en ce temps-là. Mais ils n’ont pas à se forcer ou à exagérer vu que le monde est formidablement beau et neuf. C’est un temps lumineux où chaque étoile, chaque source, chaque forêt, chaque rocher a son histoire et sa nymphe et son satyre. Dans le ciel grouille une ribambelle d’êtres divins, aussi nombreux et tordus que les personnages d’une série télé. Sous terre aussi. Dans la mer et les fleuves. Les forêts. Les poètes racontent aux hommes les petites et les grandes histoires de ces êtres mythiques. Mais ce sont des hommes dont ils parlent, évidemment, de leur histoire qui commence.

– Cette fille, Syrinx, vivait dans une région montagneuse, faite de cascades et de forêts profondes. Elle était selon une légende l’une des nombreuses filles du dieu en chef de l’Olympe, le boss de tous les autres, les Grecs l’appelaient Zeus. Elle avait une attirance particulière pour tout ce qui était sources, torrents, rivières ; on la voyait à la rosée se rouler dans les prairies, ses longs cheveux bouclés dans l’herbe humide ; elle aimait l’eau du ciel et, à chaque orage, courait nue en chantant sous la pluie. Elle était si belle, si pure, encore enfant dans ses jeux mais déjà tellement femme dans son corps, qu’elle attirait tous les satyres du coin, les vieux libidineux, les obsédés, les vicieux.

– Comme Forty-One ? demande Gary.

– Oui ! Comme Forty-One (et comme toi, pense Merk) mais elle avait toujours réussi à leur échapper grâce à son agilité. Elle avait un corps de gymnaste, fine et musclée, qu’elle cultivait en vivant comme Diane, une bien MLF, qui régnait sur les forêts et la montagne, chassant avec un arc d’or aussi brillant que le croissant de la Lune. On aurait pu les confondre toutes les deux tellement Syrinx imitait Diane, sauvageonne jusque dans la chasteté, refusant tout ce qui venait des hommes, mariage et sexe.

– Un jour où elle rentre de pèlerinage du Lykaion, la montagne où serait né Zeus, elle croise Pan. Il est facile à reconnaître, il a des pieds et des jambes de bouc et des cornes. Il est tellement laid que sa mère effrayée par son aspect s’est enfuie après sa naissance et qu’il préfère vivre dans les bois, où personne ne peut se moquer de son corps repoussant.

– Pan voit Syrinx. Il en tombe amoureux. Il lui fait des avances très précises, elle s’enfuit. Elle court si vite qu’il ne parvient pas à l’attraper. Elle arrive à une rivière et y disparaît. Désespéré, Pan s’assied au bord de l’eau, parmi les roseaux, les arrache par poignées en se lamentant, et se met à dire ce poème que tu as sans doute appris à l’école, Gary, il y a bien longtemps, et que tu as oublié parce que ce n’est pas la vocation des hommes de retenir les poèmes, mais seulement de les écouter comme tu le fais en ce moment avec mon histoire.

– Voici ce que Pan dit ce jour là, et qu’un grand poète, amoureux lui aussi, a écrit bien plus tard pour une autre femme disparue :

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire,
Tous disent : Il a aimé !

– Voici ce que dit Pan, assis au bord de cette rivière. Ses larmes tombent à la fois dans les eaux du poème et dans celles de ce fleuve, et les cercles qu’elles y font vont s’élargissant comme sa peine. Il souffle si fort, il est si malheureux, que cela produit un son léger dans les roseaux au milieu desquels il est assis, une sorte de plainte qui monte dans le soir. Pan trouve ce son modulé si joli, si émouvant, qu’il se dit que c’est la meilleure façon de continuer à converser avec Syrinx, par-delà cette séparation. Il réunit des roseaux, les assemble avec de la cire d’abeille et tout le reste de sa vie il en jouera, pour Syrinx.

Merk soulève la flûte et la montre à Gary mais les yeux de Gary sont fermés, il s’est endormi, une main serrant la télécommande de ses écrans, l’autre le mégot d’un joint.

– Voilà d’où vient cette flûte, fait Merk à voix basse, et pourquoi parfois encore on l’appelle Syrinx. »

Il glisse son index dans le tuyau le plus long de l’instrument, en dégage une lame d’acier, longue et fine comme une brochette, dépose la flûte sur le sol et s’approche de Gary. Son corps se soulève régulièrement, animé par le souffle de sa respiration. Merk attend d’être sûr d’avoir repéré au soulèvement de la peau dans le cou l’endroit où passe la carotide externe.

Il enfonce la lame brillante.

Le sang jaillit sur le sol immaculé, éclaboussant les écrans vidéos et le teck des bains de soleil. Un deuxième jet gicle. Quand le flot de sang tarit, Merk tourne la tête. Les deux chiens et leurs maîtres sont toujours assoupis. La flaque de sang qui se dirigeait vers eux s’est figée. Il ôte sa casquette aux couleurs rasta.

Dans la piscine, Nikita le mate.

Gilles Bertin

la vie [mur Mauer wall] bruyante

Il se leva brusquement et se mit à courir, fonçant dans le mur, sa tête sonna contre avec un bruit terrible, et il s’écroula au pied, un trou dans le crâne d’où s’échappa une coulée brillante qui s’obscurcissait à mesure qu’elle se mêlait à l’herbe sous lui.

Mardi 6 septembre, le gouvernement britannique a confirmé la construction d’un mur de part et d’autre de la rocade menant au port de Calais. “Nous avons construit des clôtures, désormais nous construisons un mur”, a déclaré Robert Goodwill, secrétaire d’État chargé de l’Immigration du Royaume-Uni. Prévu pour s’étendre sur 1 kilomètre, l’ouvrage coûtera 2,7 millions d’euros au Royaume-Uni, qui a promis d’en financer la construction. Il complétera les dispositifs existants pour empêcher les migrants de monter à bord de camions à destination de l’Angleterre.
Mardi 6 septembre, le gouvernement britannique a confirmé la construction d’un mur de part et d’autre de la rocade menant au port de Calais. “Nous avons construit des clôtures, désormais nous construisons un mur”, a déclaré Robert Goodwill, secrétaire d’État chargé de l’Immigration du Royaume-Uni. Prévu pour s’étendre sur 1 kilomètre, l’ouvrage coûtera 2,7 millions d’euros au Royaume-Uni, qui a promis d’en financer la construction. Il complétera les dispositifs existants pour empêcher les migrants de monter à bord de camions à destination de l’Angleterre.
Eugen Gabritschevsky
Eugen Gabritschevsky, gouache sur papier, vers 1947

L’art ne peut être si bien servi que par une pensée négative. Ses démarches obscures et humiliées sont aussi nécessaires à l’intelligence d’une grande oeuvre que le noir l’est au blanc. Travailler et créer « pour rien » sculpter dans l’argile, savoir que sa création n’a pas d’avenir, voir son oeuvre détruite en un jour en étant conscient que
profondément cela n’a pas plus d’importance que de bâtir pour des siècles, c’est la sagesse difficile que la pensée absurde autorise. Mener de front ces deux tâches, nier d’un côté et exalter de l’autre, c’est la voie qui s’ouvre au créateur absurde. Il doit donner au vide ses couleurs.

In « Le mythe de Sisyphe » A. Camus. éd. Gallimard 1942, cité par Gil Bensmana dans sa série de collages Éloge de la fuite série de collages sauvages sous forme de tentatives de fuite (avec arrestations), Gil Bensmana

Eugen Gabritschevsky, 1923 - La vie était bruyante et elle est partie
Eugen Gabritschevsky, 1923 – La vie était bruyante et elle est partie

Tant que mes jambes me permettent de fuir, tant que mes bras me permettent de combattre, tant que l’expérience que j’ai du monde me permet de savoir ce que je peux désirer, nulle crainte : je puis agir. Mais lorsque le monde des hommes me contraint à observer ses lois, lorsque mes mains et mes jambes se trouvent emprisonnées dans les fers implacables des préjugés, alors je frissonne, je gémis et je pleure. Espace je t’ai perdu et je rentre en moi-même. Je m’enferme au faîte de mon clocher où, la tête dans les nuages, je fabrique l’art, la science et la folie.

Henri Laborit dans Éloge de la fuite, cité par Gil Bensmana dans son travail Éloge de la fuite série de collages sauvages sous forme de tentatives de fuite (avec arrestations), Gil Bensmana

Le droit de construire un mur


Citations

Le titre de ce billet est inspiré d’une inscription au dos d’une œuvre d’Eugen Gabritschevsky (ci-dessus) exposée à la Maison rouge jusqu’au 18 septembre 2016 : « La vie était bruyante et elle est partie »

Texte liminaire : nouvelle en cours d’écriture, Gilles Bertin

Les autres textes sont tirés de : Éloge de la fuite série de collages sauvages sous forme de tentatives de fuite (avec arrestations), Gil Bensmana — sur le site web de l’artiste

Images

#1 : copie d’écran de Courrier International, 8 septembre 2016

# 2 et 3 : Œuvres d’Eugen Gabritschevsky : Exposition à La Maison Rouge, Paris du 8 juillet 2016 au 18 septembre 2016 — sur le site web de la Maison rouge

# 4 : Le Monde avec AFP, 31 août 2016 — sur le site web du Monde

À lire

Murs et frontières, revue Hermès, 2012/2 (n° 63) — revue Hermès consultable en ligne

Combien de choses sais-tu par instinct

« Pourquoi
Parce qu’il sait qu’il va mourir
Il ne sait rien rien
Si c’est instinctif
Combien de choses sais-tu par instinct* » au-delà de toute raison, dans ce continent sans cartographie. Il le sait depuis si peu qu’il pense qu’il ne s’habituera jamais à cette idée. Il a les jambes tremblantes parfois, des perles minuscules d’eau dans les poils de sa moustache et de ses favoris aux premiers brouillards, quand il va chez sa fille à vélo, garder son petit-fils pendant qu’elle s’accorde du temps pour elle. Il joue avec Adrien, ils s’entendent bien tous deux. Durant ces moments, il oublie celle dont on ne prononce pas le nom, il est longtemps arrivé en retard, a longtemps remis à demain, elle est là, invisible dans ce continent mystérieux sous leurs pieds où les mots sont insolubles et sur lequel ils jouent ensemble.

Sténopé de cabane et vélo

Puis il rentre à vélo, il pédale lentement, pensant à pas grand chose, le soir tombe, des ronciers et des haies vient une odeur tenace. Il range son vélo contre le mur et s’il ne fait pas trop froid s’assied dehors, regarde le paysage sans le détailler, la maison de sa fille et d’Adrien est dans cette masse d’ombres et de pointillés de lumières, une obscurité vivante comme son chien assoupi, il plisse des yeux, son cœur pourrait s’arrêter maintenant, demain.

sur un extrait de La route des Flandres de Claude Simon

Gilles Bertin


* Citation liminaire (en italiques) : Claude Simon, La route des Flandres

Photo : sténopé, Gilles Bertin

Chrìstos Ikonòmou — Ça va aller, tu vas voir — Quidam éditeur

Des rêves. Des rêves. Pour des gens comme nous les rêves sont comme les glaçons — tôt ou tard ils fondent.
(page 83, Le sang de l’oignon)

Ce recueil est un choc. Une découverte. Souvent il laisse une sécheresse dans la bouche. Il y a le fond, il y a la forme. Il y a les deux, fondus. Le fond, c’est l’empreinte de la crise sur les êtres humains au Pirée, à Athènes, bien que les nouvelles de ce recueil aient été écrites avant 2010, avant la crise financière « officielle ». La forme est le style très littéraire, très personnel de Chrìstos Ikonòmou.

Dechets-demolition

Il utilise par exemple échos et objets :

Monsieur, a dit la fille. Vous pouvez mettre la couronne sur la tête à notre Jésus ?
(pages 58, 60, 62, 64, Et un œuf Kinder pour le petit)

Répété plusieurs fois dans la nouvelle, ce passage et cette couronne d’épines prennent progressivement leur sens, le héros de la nouvelle tenaillé par la faim, chômeur cherchant à manger pour son enfant est entré dans une église ou des adolescentes préparent des décorations pour Pâques (fête importante en Grèce). Dans beaucoup des seize nouvelles, un objet va incarner dans les mains des héros un sens métaphysique ou spirituel, le relier à quelque chose qui le traverse et le dépasse, la couronne d’épines, une salade dans Èlli, fais quelque chose, nourris le cochon rose, la première nouvelle, le glaçon dans Le sang de l’oignon où les deux protagonistes sont des employés livrant des sacs de 10kg de glaçons dans les bars de la ville :

Le ciel était d’un bleu aveuglant. L’air sentait l’iode et les frites. J’allais dire, quelle belle journée. Mais je n’ai rien dit. J’ai pensé aux paroles de Mihàlis. Si tu ne dis pas ce que tu sens tu peux finir par ne plus le sentir. J’ai pensé à ce que ça faisait d’écrire sur un mur je serai fusillé. Ce que ça fait de manger des oignons et du pain tous les jours tous les jours. De téter le jus de l’oignon et que le jus de l’oignon soit du sang. Ce que ça fait de travailler d’économiser de rêver et que les rêves fondent comme des glaçons, comme s’il y avait des mains dans ce monde faites seulement pour ça — tenir les rêves des pauvres gens et les serrer jusqu’à ce qu’ils fondent comme des glaçons. Mais je n’ai rien dit.
(page 88, Le sang de l’oignon)

Christos-Ikonomou-ca-va-aller-tu-vas-voir-Quidam-editeurEt ce passage contient aussi un autre aspect du style de Chrìstos Ikonòmou, l’absence de ponctuation dans les monologues intérieurs de tous les textes. Une absence haletante, bien reprise par le traducteur Michel Volkovitch dont il faut citer la qualité littéraire du travail. Cette absence alterne avec des descriptions sèches, factuelles.

Ils étaient quatre-vingt-cinq à rester sans travail quand l’usine Roter a fermé. Femmes et hommes. Jeunes, vieux, intérimaires. Au début il courait partout avec les autres — ministères, partis, manifs, meetings. Slogans, banderoles, poings levés, voix enrouées. Colère, peur, angoisse. Le pire, c’était ce qu’on disait, les rumeurs, les mensonges. D’abord on te portait aux nues, puis on te coupait les jambes, on te cassait, on te massacrait. C’était ça le pire. Les rumeurs et les mensonges. Puis, fatigué, désespéré, il s’est mis à chercher pour lui à droite à gauche. Puis on leur a dit qu’ils seraient tous embauchés dans les municipalités voisines à temps partiel. Il s’est réjoui, a repris courage et dit à l’enfant n’aie pas peur, tout va s’arranger, tu vas voir, aie confiance en ton père. Des semaines ont passé. Puis on leur a dit pour le partage.
On avait fait un partage, disait-on. On avait réparti les places dans les municipalités. Ceux du PC à Kokkinia, ceux du PASOK à Korydallos et Keratsini, ceux de droite partout. Tout le monde était casé. Tout sauf lui et cinq ou six autres qui ne savaient pas. Qui avaient été pris de court. Qui n’était ni rouges ni verts ni bleus. Tout s’est passé tranquillement, simplement, gentiment. Et lui n’y a vu que du feu.

(page 60, Et un œuf Kinder pour le petit)

Montant-benne

Les personnages de ces nouvelles sont du mauvais côté du manche, femme tirant le diable par la queue quittée par son compagnon avec ses économies, quelques centaines d’euros amassées pièce à pièce depuis des mois dans une tirelire (Èlli, fais quelque chose, nourris le cochon rose), chômeurs, victimes de bastonnades. Mais s’ils sont dans la loose, la panade, la pauvreté extrême, plus un euro, leur désespoir est « grand », il les dépasse, sans fioriture, sans métapensée de l’auteur, et ils continuent à se mouvoir, avec lucidité et humour :

Il s’est dit, comme c’était injuste que les seuls mots qu’il ait trouvé à dire aux médecins ressemblent à ceux des séries télé. Puis il s’est dit qu’après s’être mis à parler comme les gens de la télé il se mettrait bientôt à penser comme eux et ça l’a terrifié, cette pensée lui a glacé le cœur — alors il s’est redressé a serré le bâton dans son poing marché plus vite il s’est dit que sa terreur était sans raison puisque jamais dans aucune série personne ne ferait ce qu’il était en train de faire.
Enfin il n’était pas sûr. Car les gens de la télé, on le sait, ce n’est pas l’imagination qui leur manque.
(page 75-76, Pancarte sur manche à balai)

et parfois, en touchant à l’absurde, comme ce manifestant portant une pancarte sans slogan, Chrìstos Ikonòmou grimpe vers la finitude, ce qu’il écrit grossit en roulant de notre raison vers notre émotion et nous atteint en plein ventre.

Un bout de scotch décollé du carton pendait comme une langue jaunie. Il a penché la pancarte et recollé le scotch en appuyant fort avec le pouce. Du bricolage. S’il avait écrit quelque chose sur le carton quelqu’un sûrement se serait intéressé quelqu’un se serait arrêté pour lui demander par curiosité de quoi il s’agissait. Ce serait mieux que rien. Sûrement. Mais il n’avait rien pu écrire.
[…]
Il n’avait rien pu écrire sur le carton.
Il y a des choses qu’il est dur de sortir de soi. Très dur. Impossible.
Comme si l’on demandait à quelqu’un de pleurer d’un seul œil.
(page 78, Pancarte sur manche à balai)

puis plus loin, presque Brautiganien, avec des accents d’un Autin-Grenier :

Voilà, il s’est dit, la manif la plus ratée depuis le début du mouvement ouvrier. Depuis le début du monde.
Je suis plein d’un vide incroyable.
Si seulement j’avais écrit quelque chose.
Je suis plein d’un vide incroyable.
Si seulement j’avais écrit quelque chose de funèbre héroïque ça aurait intéressé quelqu’un.
Sûrement.
Trop tard maintenant.
(page 79, Pancarte sur manche à balai)

Platre-et-plastique

C’est l’un des meilleurs recueils que j’aie lu de ma vie de lecteur de nouvelles, à la hauteur des plus grands, procurez-vous ce recueil et maudissez-moi si je vous ai mené en bateau. Vous trouverez dans ces nouvelles de quoi comprendre avec vos tripes ce qu’encaisse le peuple grec, de quoi vous rassasier d’un style vigoureux et original, un style nourri des styles des plus grands, même si leurs traces sont invisibles, contrairement à ce qu’affirme La Reppubblica en le qualifiant en quatrième de couverture de « Faulkner grec ». Ce n’est pas vrai, Chrìstos Ikonòmou n’est ni un faux Faulkner, ni un faux Carver, et même s’il a du Hugo en lui, il est l’un des grands nouvellistes actuels.


Ça va aller, tu vas voir, Chrìstos Ikonòmou, traduction Michel Volkovitch, Quidam éditeur, parution 03/03/2016, 217 pages, 20€

Photos : Déchets de démolition, Gilles Bertin, Paris, 31 mai 2016

25 épatantissimes recueils de nouvelles

Selection-recueil-nouvelles-par-Gilles-Bertin

Excellente nouvelle, la nouvelle recommencerait à se vendre en France. Voici une sélection et de nombreux extraits de 25 épatantissimes recueils de nouvelles pour une soirée nouvelles qui se déroule ce mercredi 6 avril 2016 à La fourmi ailée, Paris. En souhaitant vivement que ce mouvement s’amplifie.

Raymond Carver est hors catégorie.

  • Genèse dans Le goût sucré des pommes sauvages, Wallace Stegner
  • Chanson de la neige silencieuse, Hubert Selby
  • Les sept messagers, Dino Buzzati
  • Arlette dans Toute une vie bien ratée, Pierre Autin-Grenier
  • Lâchons les chiens, Brady Udall
  • Le centaure et La revanche dans Quasi objets, José Saramago
  • Surclassement, Pascal Garnier
  • Entre amis, Amos Oz
  • Un membre permanent de la famille et Histoire de réussir, Russel Banks
  • Crocodiles, Philippe Djian
  • Demain les chiens, Clifford D. Simak
  • Chroniques martiennes, Ray Bradbury
  • Cronopes et fameux, Julio Cortázar
  • Nouvelles, Katerine Mansfield
  • La vengeance de la pelouse et Tokyo Montana Express, Richard Brautigan
  • La métamorphose, Franz Kafka
  • La grande rivière au cœur double, Ernest Hemingway
  • Garanti sans moraline, Patrick Declerck
  • Laissez venir à moi les petits enfants, Stephen King
  • Aberration, Bernardo Carvalho
  • Fiat nox, Régis Clinquart
  • J’envisage de te vendre et j’y pense de plus en plus, Frédérique Martin

Genèse dans Le goût sucré des pommes sauvages, Wallace Stegner

Stegner est un maître de la boue du temps qui colle aux chaussures de la vie. Ses romans (Angle d’équilibre, En lieu sûr, La bonne grosse montagne en sucre, Vue cavalière) traversent les vies jusque dans la vieillesse de ses personnages, une vieillesse aigre douce et lucide, où ils voient leurs vies dans fards. Le goût sucré des pommes sauvages rassemble seulement cinq de ses nouvelles écrites au long de sa longue carrière. Parmi elles, deux sont des nouvelles dont le souvenir, la sensation, me poursuivent plus de dix ans après leur lecture.

Genèse — Un jeune anglais venant de débarquer en Amérique se joint à une caravane vers l’ouest. D’un coup, il découvre les grands espaces, la rudesse, les troupeaux, l’exaltation d’un pays neuf. Il est si jeune et si anglais qu’il perçoit tout avec une sensibilité sublimée. J’ai senti dans ce texte plus que dans tous les westerns que j’ai vus ce que pouvait réellement être la conquête de l’ouest. D’une centaine de pages, il s’agit plutôt d’une novella que d’une nouvelle. Extrait :

Le vent tomba après le coucher du soleil et la nuit s’installa, limpide et froide. Avant d’aller dormir, Rusty ressorti pour regarder alentour. Les autres étaient tous sous leurs couvertures et la lumière avait été éteinte, de sorte que même la pâle efflorescence humaine avait disparu ; la tente dessinait une pyramide brumeuse, le chariot n’était plus qu’une ombre. Attaché aux roues, les chevauxde selles et les étalons ne cessait de taper du pied et l’on entendait le bruissement de leurs lèvres cherchant à dernier grain d’avoine au fond de leur musette.

La terre ne montrait rien ; elle s’étendait blafarde, les saules étaient des tiges nues, la neige se teintait d’une luminescence bleuâtre. Une corde de lune déclinait vers l’horizon occidental. Le nord en revanche commençait de s’éclairer d’une bande livide qui tremblait, s’étirait, retombait, s’étirait de nouveau pour bientôt s’étendre d’un bout du ciel à l’autre. Des traînées, des éclats, des serpentins de lumières commencèrent d’en jaillir vers le zénith et d’y faire pâlir les étoiles comme une fumée qui serait venue vers les recouvrir.

Jamais il ne s’était senti aussi petit, aussi perdu, d’aussi peu de conséquence ; il avait envie de s’éclipser sur la pointe des pieds. Si on lui avait demandé son nom et son occupation, que l’on se fût enquis de ce qu’il fabriquait au milieu de cette plaine déserte, il eût bredouillé il ne savait quelle réponse aussi sotte que confuse.

Chanson de la neige silencieuse, Hubert Selby

L’auteur de Last exit to Brooklyn et du Démon a aussi écrit des nouvelles. Dans ce recueil, on retrouve beaucoup son héros récurrent Harry, y compris dans un registre comique où l’on attend moins Selby, Le biscuit porte-bonheur. Mais c’est  la nouvelle éponyme du recueil et qui le clôt qui m’a laissée à travers les années une trace profonde. Un homme (il) qui vient on le devine de subir une longue dépression et qui n’avait plus de forces va pour la première fois se promener alors qu’une neige « silencieuse » tombe de plus en plus épaisse. Il va dans cette promenade trouver peu à peu une paix lumineuse après des mois de souffrances mentales. On pense bien sûr à Selby qui a souffert de maladie. On pense aussi à des atmosphères neigeuses (Fargo, La pie de Monet). Cette nouvelle annonce Le saule, un roman où Selby s’il est encore torturé par ses thèmes habituels (le mal, notamment) trouve enfin une certaine paix, bien méritée. Chanson de la neige silencieuse est une des plus belles nouvelles que j’aie jamais lues.

puis il entendit, d’abord très faiblement, mais néanmoins distinctement. Il entendit la neige qui tombait doucement dans l’air, chaque flocon émettant un son différent ; et pourtant, ces sons n’étaient pas dissonants et n’altéraient pas les autres, pas plus que chaque flocon dans sa chute ne gênait les autres ; au contraire, ils s’harmonisaient pour composer un chant, et Harry savait que très peu de gens avaient jamais entendu ce chant-là. Et le chant se fit plus fort, quoique toujours doux, tandis qu’il continuait à être absorbé par la lumière, à ne faire plus qu’un avec la lumière… et maintenant, il n’y avait plus de pieds pour laisser des empreintes, plus d’yeux ou de corps pour rayonner, il n’y avait plus que la lumière et la musique et la joie pure, la joie pure et éternelle. Plus de passé, plus d’avenir, non, plus même de présent, uniquement cette joie perpétuellement renouvelée qui excluait jusqu’au souvenir de la douleur, des conflits et les chagrins… uniquement cette joie perpétuellement renouvelée…

et il savait qu’il pourra rester là éternellement.

Mais alors, le chant de la neige silencieuse céda peu à peu la place à un autre pour bruit, vague tout d’abord, puis de plus en plus familier tandis qu’il l’entendait résonner en lui. Il connaissait ce bruit, mais il ne parvenait pas encore à l’identifier. Il se fit plus distinct, et il écouta plus attentivement tout en essayant de continuer à percevoir le chant de la neige. Peu à peu, le nouveau bruit accapara son attention jusqu’au moment où, lui aussi, se mit à chanter en lui… et enfin, il l’identifia, un sourire illuminant aussitôt son visage, et puis il n’entendit plus rien d’autre que ce chant… le chant d’Alice et des enfants, et il revécut tous les instants de bonheur qu’ils avaient connus ensemble…

Les sept messagers, Dino Buzzati

Encore un auteur obsédé par le temps, mais de façon plus appuyée, bien plus directe que Stegner. Le temps et les machines, les nouvelles de Buzzati qui en a écrit beaucoup regorgent de voitures et d’ascenseurs aux comportements échappant aux humains qu’ils transportent. Les sept messagers est un beau recueil, intemporel… dont certaines nouvelles entraînent entre mélancolie poignante, onirisme et philosophie, comme d’ailleurs dans son roman Le désert des tartares, qui inspira à Jacques Brel sa chanson Zangra. On retrouve deux fois le facteur 7, dans la nouvelle éponyme avec ses 7 messagers adressés au roi par son fils:

Depuis que je suis parti explorer le royaume de mon père, je m’éloigne chaque jour davantage de la ville et les nouvelles qui me parviennent se font de plus en plus rares.

Quand j’ai entrepris ce voyage, j’avais à peine trente ans et plus de huit ans se sont écoulés, exactement huit ans six mois et quinze jours d’une route ininterrompue. Au moment du départ, je croyais pouvoir aisément parvenir en quelques semaines aux frontières du royaume, mais je n’ai jamais fait que rencontrer toujours de nouvelles gens et de nouveaux villages et de nouvelles provinces ; est partout des hommes parlant ma propre langue et se prétendant mes vassaux.

Il m’arrive parfois de penser que la boussole de mon géographe s’est affolée et que, tout en croyant aller toujours vers le sud, nous ne faisons que tourner autour de nous-mêmes, sans jamais parvenir à nous éloigner davantage de la capitale ; cela pourrait peut-être expliquer que nous ne pouvons atteindre les confins du royaume.

puis avec les 7 gares de la nouvelle Express que le héros parcourt, laissant sa mère mourante derrière lui pour aller devant, mais…

Pour où ? À combien se trouve la dernière station ? Y arriverons-nous jamais ? Cela valait-il la peine de fuir avec tant de hâte des lieux et des personnes aimées ? Où, ai-je mis mes cigarettes ? Ah, dans la poche de mon veston. De toute façon, il n’est plus possible de revenir en arrière.

Vas-y donc, monsieur le machiniste. Quel est ton visage, comment te nommes-tu ? Je ne te connais ni ne t’ai jamais vu. Gare à toi si tu ne m’aides pas. Soit ferme, beau machiniste, jette au feu le dernier charbon, fais la voler cette vieille guimbarde grinçante, je t’en conjure, lance la à corps perdu qu’elle ressemble au moins quelque peu à cette locomotive de jadis, tu t’en souviens ? Vite, vas-y, dans la nuit et le gouffre. Mais au nom de Dieu ne fléchit pas, ne te laisse pas prendre par le sommeil. Demain, nous arriverons peut-être. C’est

Toute une vie bien ratée, Pierre Autin-Grenier

Le regretté Pierre Autin-Grenier a troussé quelques uns des plus beaux textes courts qui soient de la littérature française de ces trente dernières, sous des dehors tendres, canailles, picoleurs, il dissimulait soigneusement les sentiments de ceux qui sont du mauvais côté du manche, les loosers.

Je rêve que je reste au lit toute la journée et que j’abandonne à la Confédération nationale du patronat français le soin de faire tourner les affaires pour son plaisir personnel et moi, la couette tirée jusqu’aux oreilles, je mijote bien au chaud dans cette atmosphère à la Marcel Proust comme un petit lapin aux framboises se bonifiant à feu doux au creux d’un vieux faitout de cuivre. Parfois je me tourne d’un côté, ou bien je me retourne de l’autre côté, d’un côté il y a une brune et de l’autre côté une blonde qui vous arracherait des hourras de cosaques rien qu’à l’idée de la sentir doucement s’éveiller, exactement comme quand Arlette grimpe à la tribune et que tout le monde se met à hurler dans un Palais des Sports surchauffé. Vraiment, c’est un beau rêve.

Et puis voilà qu’un petit besoin inattendu soudain vient me tourmenter l’entrejambe, irrésistiblement m’extirpe du dodo et m’entraîne clopin-clopant jusqu’aux toilettes et alors adieu rêve merveilleux, c’est l’inévitable réalité quotidienne qui reprend le dessus avec ce flic flac dans la cuvette ! Mais alors là, je me mets à bailler tous st bleu : sur la radio restée branchée de la veille, la voix d’Arlette appelle à la grève générale et à la révolution prolétarienne !

Lâchons les chiens, Brady Udall

Largement reconnu pour le péchu Destin miraculeux d’Edgar Mint, Brady Udall avait auparavant publié un recueil de nouvelles qui, les années passant, demeure au sommet des recueils que j’aime mêlant rudesse et regard tendre sur les paumés et parfois des échappées sur la nature comme on en trouve chez Wallace Stegner. Mais ce qui caractérise par-dessus tout les personnages de Brady Udall est leur viscérale vitalité. Extrait de Vernon, une balade dans l’adolescence d’un jeune homme qui pourrait aussi être une ballade des Stones.

Je sors de mon travail. Les feuilles tombent sur le capot de mon pick-up. Ce n’est pas le soir, ni l’après-midi, mais ce moment intermédiaire quasi miraculeux où l’on voit les molécules de l’air. Je ne suis pas prêt à rentrer chez moi, dans ma petite caravane déserte à côté du réservoir, si bien que je roule lentement à travers les rues de la ville, respirant l’odeur de fumée de bois qui s’échappe des cheminées de Vernon.

Je passe devant la maison où vit ma famille, la maison ou j’ai vécu toute ma vie jusqu’à mon départ pour l’université. Je me gare en face. J’ai l’intention d’entrer dire bonjour, et peut-être, te parler avec mon père de ce boulot à Oklahoma City, mais je me contente de faire le tour pour aller dans le petit champ de maïs de notre voisin Marty Isaacson qui jouxte notre propriété. Debout au milieu des éteules cassantes, je contemple notre maison. La fenêtre de la cuisine se trouve juste au dessus de l’évier. La lumière qui se déverse presque aveuglante. Ma mère apparaît et je me recule de deux ou trois pas. Elle lave quelque chose dans l’évier, dit quelque chose par dessus son épaule, et la voix de mon père me parvient, qui forme un sourd bourdonnement. Proviseur du lycée et président du conseil municipal, il est tout le temps pendu au téléphone. J’entends le bruit d’une chasse d’eau.

J’ai l’impression qu’un vide béant s’ouvre en moi, et planté là, à quinze pas de ma propre maison, je ressent une profonde nostalgie. Avec ses mûriers devant, l’odeur d’enchiladas au poulet qui se répand et l’éraflure sur la porte du garage que j’ai faite un soir en rentrant tard, c’est le lieu au monde qui met le plus familier, mais ce n’est plus chez moi. J’y ai passé une enfance agréable — tellement agréable que j’en éprouve presque un sentiment de culpabilité. Je sais que je devrais être ailleurs, travailler pour me bâtir mon propre foyer, me crever le cul pour devenir le type indépendant qui a réussi, ce que tout le monde attend de moi, mais quelque chose — un trouble, le poids de mon propre corps — m’ancre à l’endroit où je suis.

J’avais consacré un collage à ce recueil en 2015 :

Lâchons les chiens, Brady Udall — Atelier fragments 530 et 522

Quasi objets, José Saramago

Le centaure et La revanche sont deux nouvelles absolument merveilleuses du petit recueil Quasi objets de José Saramago, auteur de romans beaucoup plus roboratifs. Je renvoie à l’excellent billet de Jimmy Morneau pour la description exhaustive des nouvelles de ce recueil :

http://jimmymorneau.blogspot.fr/2014/05/quasi-objet-jose-saramago.html

Extrait du sublimissime et très troublant La revanche :

Le garçon venait de la rivière. Nu-pieds, les pantalons retroussés au-dessus du genou, les jambes maculées de vase. Il portait une chemise rouge, ouverte sur sa poitrine ou les premiers poils de la puberté commençaient de foncer. Ses cheveux noirs étaient trempés par la sueur qui coulait le long de son cou gracile. Il se penchait un peu en avant, sous le poids des longues rames d’où pendaient les filaments verts des algues qui dégoulinaient encore. La barque continuait de se balancer sur l’eau trouble, et tout près de là, comme s’ils l’épiaient, affleurèrent soudain les yeux globuleux d’une grenouille. De garçon la regarda et elle le regarda à son tour. Puis la grenouille fit un mouvement brusque et disparut. Une minute plus tard, la surface de la rivière était lisse et calme, et brillante, comme les yeux du garçon. La vase en respirant libérait de lentes et molles bulles de gaz que le courant emportait. Dans la chaleur épaisse de l’après-midi, les peupliers vibraient silencieusement, et, fleur rapide née de l’air, un oiseau bleu passa en coup de vent, rasant l’eau. Le garçon dressa la tête. De l’autre côté de la rivière, une fille immobile le regardait. Le garçon leva sa main libre et son corps tout entier dessina le geste d’un mot qu’on n’entendit pas. La rivière, lentement, coulait.

Surclassement, Pascal Garnier

Pascal-Garnier-tous-ses-livresLe numéro spécial de Brèves consacré à Pascal Garnier m’a fait littéralement tomber amoureux de cet auteur jeunesse et de livres noirs décédé en 2010. J’ai tout lu. Tout. De Lune captive dans un œil mort et toutes ses rééditions par Zulma (L’A26, Le Grand Loin, Cartons, Les hauts du bas, etc.) jusqu’aux introuvables comme ce recueil de trois nouvelles publié par POL en 1987 au prix de 69 francs, Surclassement :

Dans les ports, il y a parfois de splendides coques de cargos rouillés. En les voyant, Madeleine ne peut refreiné en elle le désir de s’y coller, comme un coquillage ventouse, comme une étoile de mer, une envie folle, irrésistible, ainsi que d’enrouler autour de son cou les braises cendrées d’un feu qui s’éteint. Madeleine ne vibre que pour l’instant qui précède la fin, pour ce qui va basculer, jouit de cette ultime oscillation, juste avant le baiser final, tout juste avant.

Madeleine retarde plus possible le moment d’avaler sa dernière goutte de café froid avant de regagner son bureau.

À deux tables derrière, un homme jeune la regarde fixement. Sans se retourner elle sent ce regard humide glisser sur elle comme une huître avariée. Madeleine a horreur de ça. Pourtant elle en a l’habitude car elle est ce qu’on appelle « une belle femme ». Elle ne fait pas ses cinquante-trois ans. Combien de fois s’est-on extasié : « Chère Madeleine vous ne vieillissez pas ! ». Ce genre de chose a le don de la mettre en rage car le défaut de la cuirasse de Madeleine c’est justement ça : Madeleine ne rouille pas. Madeleine n’est jamais malade, Madeleine ne vieillit pas, Madeleine c’est toujours sentie inaltérable et cette conviction qu’elle porte en elle comme un boulet là toujours marginalisée, isolée du reste de l’humanité. Plus la mort lui semble inaccessible, plus elles se sent attirée par les cimetières, renifle les catastrophes, rôde autour des incendies, des inondations, des guerres, des épidémies. Face aux morts innombrables elle a l’impression d’être exclue, comme un enfant d’une ronde

Madeleine écrase nerveusement son mégot dans la tasse. Bien sûr elle a pensé au suicide mais elle a repoussé l’hypothèse étant trop, à son goût, une solution de vivant. La mort, la vraie, s’acquiert de droit divin, on ne la dérobe pas comme un voleur.

Non, Madeleine ne mourra jamais. Madeleine est condamné à perpétuité.

Entre amis, Amos Oz

La vie dans un kibboutz. Le contrôle mutuel de chacun. L’absence de liberté individuelle. De nouvelles en nouvelles on retrouve les personnages, sous des points de vue différents. On sent le climat méditerranéen.

L’air sentait la terre humide associée aux effluves de pelures d’orange en décomposition et de fumier provenant de la cour et des étables. Nahum fit halte devant le monument aux morts où il repéra le nom de son fils, Yishai Asherov, tombé six ans auparavant au cours d’une incursion militaire dans le village de Dir A-nashaf. Les onze noms étaient gravés en lettres de cuivre dans la pierre ; Yishai était le septième ou le huitième de la liste. Enfant, il disait yé pour lait et prononçait bâches au lieu de vaches, se souvint Nahum. Il effleura l’inscription glacée du bout des doigts, tourna les talons et s’éloigna, ne sachant toujours pas ce qu’il allait bien pouvoir dire. Le découragement le gagna car, depuis sa jeunesse, il éprouvait une certaine tendresse pour David Dagan. Les récents événements n’avaient rien changé, il ne ressentait aucune colère, tout au plus une certaine gêne mêlée de déception et de tristesse. À peine avait-il fait quelques pas qu’un léger crachin tenace se mit à tomber. Les joues mouillées, les lunettes embuées, il serra le livre enveloppé de plastique contre sa poitrine, sous sa veste. On aurait dit qu’il comprimait son cœur de ses mains, comme s’il se sentait défaillir. Les allées étaient désertes, de sorte que personne ne remarqua son bras crispé sur son vêtement. Et si cette relation improbable entre David et sa fille cessait dans quelques jours ? Edna allait-elle se ressaisir et se montrer raisonnable ? À moins que David ne finisse par s’ennuyer aussi vite qu’il se fatiguait d’ordinaire de ses nouvelles liaisons ? On ne lui connaissait pas de petit ami attitré, à l’exception semblait-il d’un flirt pendant deux ou trois semaines avec Doubi, le maître-nageur de la piscine, contrairement à David Dagan et sa réputation de coureur de jupons.

Nahum Asherov se remémora le début de leur amitié : les premières années de la création du kibboutz, ils étaient si pauvres qu’ils logeaient dans les tentes attribuées par l’Agence juive. Le seul bâtiment en dur était réservé aux cinq bébés du kibboutz. Un débat houleux s’était engagé pour savoir qui s’occuperait d’eux la nuit : les parents ou chacun des membres à tour de rôle ? La discussion portait sur un point crucial : les enfants appartenaient-ils en principe à leurs parents ou à la collectivité ? David Dagan défendait la seconde proposition, tandis que Nahum Asherov soutenait le droit naturel des géniteurs. Les membres délibérèrent trois nuits d’affilée pour décider si l’on trancherait cette question par un vote à main levée ou à bulletin secret. David Dagan défendait la première suggestion, Nahum Asherov la seconde. Ils tombèrent finalement d’accord pour former un comité composé de David, Nahum et trois femmes sans enfant. Ils statuèrent à la majorité que, même si les bébés étaient ceux de la collectivité, les parents étaient prioritaires pour les garder la nuit. Malgré leurs opinions divergentes, Nahum vouait une admiration secrète à David Dagan pour sa rigueur inflexible. De son côté, David respectait la gentillesse et la patience de Nahum, lequel avait fini par obtenir gain de cause grâce à son obstination tranquille. À la mort de Yishai, après le raid sur Dir A-nashaf, David Dagan s’était installé plusieurs nuits chez Nahum. Cet épisode avait scellé une longue amitié. Ils se retrouvaient souvent le soir pour une partie d’échecs ou d’interminables discussions pour savoir si les principes du kibboutz étaient appliqués ou non.

Un membre permanent de la famille, Russel Banks

Russel Banks a publié plusieurs recueils de nouvelles, toujours égaux en qualité, entre autres Trailer Park (dans un parc de mobils home) et Histoire de réussir. Son dernier, Un membre permanent de la famille, ne déroge pas à cette règle. La nouvelle éponyme, d’une grande sensibilité, décrit les allers retours d’une chienne entre les membres séparés d’une famille par un divorce. La chienne continue à les unir, jusqu’à ce qu’elle choisisse définitivement son camp, Russel Banks comme Wallace Stegner montre les transformations des individus et de leurs assemblages familiaux au fil du temps.

C’est encore une chienne dans une autre nouvelle de ce recueil qui donne sens au temps, plus cruellement encore puisqu’à travers sa mort, c’est de celle de ses maîtres sur leur dernière route, ils ont vendus leur maison et vivent en camping car depuis un an.

Quittant la route, Ed gara le camping-car sur une petite aire de stationnement goudronnée. Il orienta son grand véhicule gris clair face à la mer, le pare-chocs contre la barrière en béton, et Alice lui demanda : “Pourquoi est-ce qu’on s’arrête ?”

La pluie arrivait de l’Atlantique en rideaux qui se succédaient comme les vagues se brisant sur le sable, sauf qu’elle tombait plus lentement sans gagner en force ni faiblir. Le couple regarda la pluie et les vagues à travers le pare-brise large et plat. Il n’y avait pas d’autre véhicule dans ce parking, et on n’en voyait pas non plus sur la route le long de la côte derrière eux. On était à la fin de l’automne, les maisons et les cottages loués pendant l’été étaient fermés en cette saison.

“Je ne sais pas pourquoi. Ou plutôt, si, je sais. À cause de la chienne.” Il entrouvrit sa vitre et ralluma son bout de cigare devenu froid. Pendant un long moment, le couple resta assis en silence.

À la fin, ce fut elle qui dit : “Alors, c’est ça, les célèbres Outer Banks10 de Caroline du Nord ?

— Ouais. Désolé pour le temps, dit-il. « Le cimetière de l’Atlantique », Alice.

— Oui. Je sais.

— Une blague, Alice ? Une blague ?”

Elle ne répondit pas. Un moment passa, et Ed dit : “Il faut qu’on s’occupe de la chienne. Tu le sais.

— Qu’est-ce que tu penses faire ? L’enterrer dans le sable ? En voilà une bonne idée, Ed. L’enterrer dans le sable et continuer gaiement notre route comme si de rien n’était.” Elle regarda ses mains un instant. “Moi non plus, j’aime pas y penser, tu sais.”

Il se dégagea doucement du siège du conducteur, se leva en vacillant un peu, puis traversa l’espace de séjour et la coquerie soigneusement rangée pour gagner la salle d’eau pas plus grande qu’un placard où il s’agenouilla avec précaution et, repoussant le rideau de douche, contempla le corps de leur chienne. C’était une bâtarde noire et blanche, mélange de labrador et de springer, allongée sur le flanc dans la position où Ed l’avait trouvée le matin même lorsque, tout nu, il était allé se doucher. Il examina le museau raidi de la chienne. “Pauvre bête, dit-il.

— On devrait peut-être essayer de trouver un véto, cria-t-elle depuis l’avant.

— Alice, elle est morte ! beugla-t-il.

— Ce que je veux dire, c’est qu’un véto saurait quoi en faire.”

Ed se releva. Il avait soixante-douze ans ; les choses simples étaient devenues très difficiles en très peu de temps : se redresser, s’asseoir, sortir du lit, conduire pendant plus de quatre ou cinq heures. Quand ils étaient partis de chez eux un an plus tôt, rien de cela n’était encore difficile pour lui. C’était la raison pour laquelle il avait décidé de partir – la raison pour laquelle ils l’avaient décidé tous les deux –, car bien qu’alors aucune des choses simples n’ait été particulièrement difficile pour eux, ils étaient assez vieux pour savoir que tout ce qu’ils ne feraient ou ne verraient pas maintenant, ils ne le feraient ni ne le verraient jamais.

J’avais consacré un collage photo sténopé à Histoire de réussir :

Histoire de réussir, Russel Banks — Fragments 428 et 439

50 contre 1 et Crocodiles, Philippe Djian

50 contre 1 est le premier livre publié de Philippe Djian, écrit la nuit dans une guérite de péage autoroutier entre Chartres et Le Mans. Un excellent recueil où l’on trouve en particulier cette histoire d’un homme qui rencontre une femme vivant dans un arbre et qui lui apprend à voler, dans les deux sens du verbe, dans les airs et dans le stock d’un supermarché. Une belle histoire d’amour à la Djian qui se termine mal, cousue d’une fantaisie onirique que Djian n’a pas à mon regret développé dans son œuvre.

Crocodiles commence par le récit autobiographique de l’annonce de la mort de Richard Brautigan. Un très bel hommage :

Je me trouvais à Athènes lorsque j’ai appris la mort de Richard Brautigan. Mes premières vraies vacances depuis dix ans. La première chose que je réussissais à me payer en écrivant des livres. Je ne sais pas pourquoi cette nouvelle épouvantable m’est tombée dessus juste à ce moment-là. Depuis trois jours, je partageais mon temps entre les musées et les terrasses des cafés. Je ne pensais à rien. Mon fils tournait autour d’un jet d’eau. J’avais un œil sur le journal, l’autre sur ma femme. Je ne parle pas de la lumière, de l’incroyable douceur de l’air et du miracle d’être toujours en vie durant ces derniers jours d’octobre 1984. Il n’y avait qu’une seule chose qui me contrariait. J’avais embarqué cinquante paquets de tabac dans mes valises, mais pas de papier à rouler. Bien sûr, le malheur frappe toujours là où vous ne l’attendez pas.

Parce que je suis tombé sur l’article, ma femme achetait les pistaches. Le type en avait laissé quelques unes sur la table avant de repasser. Il souriait. Ma femme est grande, blonde, bien roulée. Athènes est une ville que j’adore. J’avais moi aussi le sourire aux lèvres lorsque j’ai appris qu’il était mort. À Bolinas, en Californie. Depuis, je ne suis plus le même. Je me réveille la nuit. Et vous non plus, vous n’êtes plus les mêmes, que vous en soyez conscients ou non.

La deuxième nouvelle de Crocodiles, Six cents pages, est un hommage indirect à un autre grand californien, John Fante, l’auteur de Bandini, Demande à la poussière et du jouissif Mon chien stupide, un roman aussi comique que Le lièvre de Vatanen d’Arto Paasilinna. Crocodile, la dernière des six nouvelles de Crocodiles, est un beau texte sensible sur l’amour d’un vieil homme pour une jeune femme.

Demain les chiens, Clifford D. Simak —  Chroniques martiennes, Ray Bradbury

Absolument, magiquement, merveilleusement « SF vintage » ces deux recueils cultes l’étaient déjà lors de leur sortie dans les années 50. On y trouve le regret d’une amérique idéalisée. Stephen King le dit dans Écrire, mémoires d’un métier : « Quand je lisais Ray Bradbury, enfant, j’écrivais comme Ray Bradbury ; tout était vert et merveilleux, tout était vu à travers une vitre que maculait la graisse de la nostalgie. »

Demain les chiens est un faux recueil de contes que se raconte à la veillée les chiens se souvenant des humains, il y a bien longtemps, avant que les chiens ne leur succèdent, après l’effondrement de la culture de l’homme.

Grand-père Stevens, assis dans un fauteuil de jardin, regardait travailler la tondeuse, tout en laissant la douce tiédeur du soleil pénétrer jusque dans ses os. La tondeuse parvint au bord de la pelouse, eut un petit gloussement de poule satisfaite, prit un virage impeccable et repartit tondre une nouvelle bande de gazon. Le sac où s’amassaient les brins coupés se gonflait.

Soudain, la tondeuse s’arrêta avec un cliquetis excité. Un panneau s’ouvrit sur son flanc et un bras en forme de grue en émergea. Des doigts d’acier raclèrent l’herbe, remontèrent en brandissant triomphalement une pierre qu’ils abandonnèrent dans un petit réceptacle, puis disparurent nouveau dans le panneau. La tondeuse à gazon reprit son vrombissement et continua son travail.

Grand-père poussa un petit grognement de méfiance.

« Un de ces jours », se dit-il, « ce satané truc va manquer un brin et faire une dépression nerveuse. »

Les Chroniques Martiennes est une sorte de journal de la conquête de Mars dans les années 2000 par des braves gens arrivant euh… des États-Unis d’Amérique. J’en ai déjà fait en 2015 un montage cyanotype intitulé Chroniques martiennes.

Avant de s’engager dans les montagnes bleus, Tomás Gomez s’arrêta pour prendre de l’essence à la station isolée.

— Tu te sens pas un peu perdu ici, petit père ? dis Tomás.

LChroniques martiennes - Cyanotype Gilles Bertine vieil homme essuyait le pare-brise de la camionnette.

— Je ne me plains pas.

— Ça te plaît, Mars, petit père ?

— Tu parles. On y voit toujours du neuf. Quand je me suis décidé à venir l’an dernier, j’étais prêt à ne rien attendre, à ne rien demander, à ne m’étonner de rien. Il faut qu’on oublie la Terre est ce qui s’y passait. Regarder autour de soi, ici, voir comme tout est différent. Rien que de surveiller le temps ici, ça me fait un sacré plaisir. Le temps de Mars. On crève de chaud dans la journée, on gèle la nuit. Et toutes les fleurs différentes, et les pluies, c’est épatant. Je suis venu sur Mars pour me retirer et je voulais me retirer dans un endroit où tout était différent. Un ancêtre comme moi a besoin de changement. Les jeunes ne veulent pas causer avec lui, les autres vieux le rasent. Alors, je me suis dit, le mieux, c’est de trouver un coin où tout est si nouveau qu’il n’y a qu’à ouvrir les yeux pour avoir du bon temps. Et j’ai pris cette station–service. Si un de ces jours j’ai trop de boulot, j’irai m’installer plus loin sur une vieille route moins passante où je gagnerai juste de quoi vivre avec assez de liberté pour ne pas oublier de regarder le paysage.

Cronopes et fameux, Julio Cortázar

Le recueil est en quatre parties, un « manuel d’instructions » (dont est tiré l’extrait ci-après), des « occupations bizarres », comme de s’arracher un cheveu, de le jeter dans l’évier puis d’essayer de le retrouver dans le réseau de canalisations de la ville, « matière plastique » et des « Histoires de Cronopes et de Fameux » :

Les Fameux pour conserver leurs souvenirs les embaument de la suivante façon : après avoir fixé le souvenir avec tous ses détails, ils l’enveloppent de la tête aux pieds dans un drap noir et le mettent debout contre le mur du salon avec une étiquette disant : « Excursion à Quilmes », ou : « Frank Sinatra. »

Tout au contraire, les Cronopes, ces êtres désordonnés et tièdes, laissent les souvenirs en liberté dans la maison au milieu des cris joyeux, des allées et venues et si d’aventure l’un passe près d’eux en courant, ils le caressent au passage et disent : « Attention à l’escalier », ou encore : « Tu pourrais te faire mal. » C’est pour cela que les maisons des Fameux sont silencieuses et bien rangées, tandis que chez les Cronopes il y a toujours grand remue-ménage et portes qui claquent. Les voisins se plaignent souvent des Cronopes, et les Fameux hochent la tête d’un air compréhensif et vont vite voir si toutes leurs étiquettes sont bien à leur place.

Voici un savoureux extrait des Instructions pour monter un escalier, façon troublante de revisiter un acte bien banal.

Les escaliers se montent de face car en marche arrière ou latérale ce n’est pas particulièrement commode. L’attitude la plus naturelle à adopter est la station debout, bras ballants, tête droite mais pas trop cependant afin que les yeux puissent voir la marche à gravir, la respiration lente et régulière. Pour ce qui est de l’ascension proprement dite, on commence par lever cette partie du corps située en bas à droite et généralement enveloppée de cuir ou de daim et qui, sauf exception, tient exactement sur la marche. Une fois ladite partie, que nous appellerons pied pour abréger, posée sur le degré, on lève la partie correspondante gauche (appelée aussi pied mais qu’il ne faut pas confondre avec le pied mentionné plus haut) et après l’avoir amenée à la hauteur du premier pied, on la hisse encore un peu pour la poser sur la deuxième marche où le pied pourra enfin se reposer, tandis que sur la première le pied repose déjà. (Les premières marches sont toujours les plus difficiles, jusqu’à ce qu’on ait acquis la coordination nécessaire. La coïncidence des noms entre le pied et le pied rend l’explication difficile. Faites spécialement attention à ne pas lever en même temps le pied et le pied.)

Parvenu de cette façon à la deuxième marche, il suffit de répéter alternativement ces deux mouvements jusqu’au bout de l’escalier. On en sort facilement, avec un léger coup de talon pour bien fixer la marche à sa place et l’empêcher de bouger jusqu’à ce que l’on redescende.

Nouvelles, Katerine Mansfield

Vous reporter à ma présentation de ce fabuleux recueil, introduit avec une grande sensibilité par Marie Desplechin.

Les nouvelles, Katherine Mansfield — Préface de Marie Desplechin

Laissez venir à moi les petits enfants, Stephen King

Miss Sidley est une institutrice qui exerce une discipline de fer dans sa classe, mais un jour, à cause d’une phrase apparemment bénigne d’un élève, elle glisse dans la paranoïa et devient une autre. Plus exactement, elle devient double, parce qu’elle croit que les enfants le sont à la fois eux-mêmes tels qu’elle les connaît et monstrueux, à son tour elle devient monstrueuse.

Parmi ses petits trucs figuraient l’utilisation à bon escient de ses lunettes. Quand elle tournait le dos, toute la classe se reflétait à l’intérieur de ses verres épais, et elle était toujours amusée par les visages coupables et terrifiés des enfants qu’elle surprenait à jouer à leurs sales petits jeux.

Elle voyait à présent une image déformée, fantomatique, de Robert qui plissait les narines au premier rang. Elle ne dit rien. Si elle lui donnait assez de corde, il finirait par se pendre lui-même.

« Demain, dit-elle. Robert, s’il vous plaît voulez-vous employer le mot « demain » dans une phrase ? Robert fronça les sourcils et médita la question. La classe était silencieuse et endormie sous le soleil de septembre. L’horloge électrique accrochée au-dessus de la porte murmurait une promesse de liberté pour trois heures, dans une demi-heure à peine, et la seule chose qui empêchait ces chères têtes blondes de s’endormir sur leurs livres était la sinistre et silencieuse menace du dos de Miss Sidley.

— J’attends, Robert.

— Demain, il arrivera quelque chose d’horrible, dit Robert. Ces paroles semblaient anodines, mais miss Sidley, douée du septième sens qui est l’apanage des personnes d’autorité, y perçut une signification cachée.

— De-main, conclut Robert.

Aberration, Bernardo Carvalho

Un recueil d’une beauté puissante, étrange, entre onirisme, réalisme et abstraction.

L’Allemande raconte à travers les yeux d’un enfant l’histoire la rencontre des années après en Argentine de deux rescapés de l’holocauste. L’architecte est une fascinante mise en abyme d’une ville futuriste. L’astronome une histoire à grand suspense entre un père et ses enfants jumeaux qui se déroule sur une île, ce qui lui donne un caractère d’enfermement d’uen grande étrangeté.

Le recueil tire son titre du mot aberration que l’on retrouve dans chaque nouvelle, qui dit l’intention de son auteur.

La grande rivière au cœur double, Ernest Hemingway

Ma nouvelle préférée d’Ernest Hemingway. Un joyau de nature, de solitude heureuse, d’adolescence, de style.

Extrait :

Nick se réveilla, raidi et courbatu. Le soleil était maintenant presque sur l’horizon. Son sac lui parut pesant et les courroies douloureuses quand il les passa. Il se pencha, sac au dos, ramassa l’étui de cuir de sa canne à pêche et, quittant le bosquet de sapin, à travers la bande de terrain marécageux couverte de fougère naine, il s’achemina vers la rivière. Il savait qu’elle ne pouvait être distante de plus d’un mile. Il suivit un versant de colline parsemé de souches d’arbres et descendit dans une prairie. À travers la prairie coulait la rivière. Nick était content d’avoir atteint la rivière. À travers les herbes, il se dirigea vers l’amont. La rosée trempait le bas de son pantalon. Après la chaleur de la journée, la rosée était tombée, subite et dense. La rivière ne faisait pas le moindre bruit, elle était trop rapide et trop étale. Du bord de la prairie, avant de gravir une petite bute pour y camper, Nick regarda monter la truite dans la rivière. Elle montait aux insectes venus du marais qui bordait l’autre rive, au soleil couchant. Les truites sautaient hors de l’eau pour attraper les insectes. Tandis que Nick traversait le bout de prairie menant à la rivière, les truites avaient sauté très haut dans le courant. Maintenant qu’il avait vue sur la rivière, les insectes devaient se poser à la surface car les truites étaient en chasse tout le long du courant. Sur toute l’étendue du bras de rivière qu’il avait sous les yeux, les truites montaient, faisant des cercles sur toute la surface et l’on aurait dit qu’il commençait à pleuvoir.

Garanti sans moraline, Patrick Declerck

Un recueil d’une lucidité crue sur l’être humain, lu voici des années et dont le souvenir me reste vivace. Je renvoie aux deux excellentes critiques de Apoapo et de ratdeschamps (sic) sur Babelio, qui donnent envie de lire ces nouvelles comme j’aimerais moi-même vous en donner envie.

Patrick Declerck qui s’intéresse à la désocialisation est notamment l’auteur d’un livre important sur les clochards parisiens, Les naufragés.

Fiat nox, Régis Clinquart

Apologie de la viande, vous vous souvenez ? C’était Régis Clinquart. Impossible de ne pas s’en souvenir. Un coup de poing à la Mike Tyson. Stéphane Million a eu l’excellente idée de réunir plus de cinquante de ses nouvelles. À travers la crudité, surgit la grâce, et ce n’est pas un hasard si ce recueil suit ici celui de Patrick Declerck.

Je vous renvoie pour à la Note de lecture : « Fiat Nox » (Régis Clinquart) de la très recommandable librairie Charybde.

J’envisage de te vendre et j’y pense de plus en plus, Frédérique Martin

Je termine cette sélection avec un recueil dans la sélection 2016 du Grand prix de la nouvelle de la SGDL, celui de mon amie Frédérique Martin, au titre subversivement succulent. Dans ces nouvelles d’anticipation sociale, Frédérique Martin, dans une écriture rude, sans concession, brosse des portraits impitoyables de personnages contemporains égocentriques, avec beaucoup d’humour noir. Frédérique Martin a réalisé un court-métrage à partir de la première nouvelle de ce recueil, dans lequel l’héroïne va vendre sa mère au marché :


Les recueils et leurs éditeurs :

  • Genèse dans Le goût sucré des pommes sauvages, Wallace Stegner, éd. Phébus
  • Chanson de la neige silencieuse, Hubert Selby
  • Les sept messagers, Dino Buzzati, éd. 10/18
  • Arlette dans Toute une vie bien ratée, Pierre Autin-Grenier, éd. Gallimard, Collection L’arpenteur
  • Lâchons les chiens, Brady Udall, éd. 10/18
  • Le centaure et La revanche dans Quasi objets, José Saramago, éd. Points
  • Surclassement, Pascal Garnier, éd. POL
  • Entre amis, Amos Oz
  • Histoire de réussir, Russel Banks, éd. Actes Sud
  • Un membre permanent de la famille, Russel Banks, éd. Actes Sud
  • 50 contre 1, Philippe Djian, éd. J’ai lu
  • Crocodiles, Philippe Djian, éd. J’ai lu
  • Demain les chiens, Clifford D. Simak, éd. Le club français du livre, 1952
  • Cronopes et fameux, Julio Cortázar
  • Nouvelles, Katerine Mansfield
  • La vengeance de la pelouse, Richard Brautigan, éd. 10/18
  • Tokyo Montana Express, Richard Brautigan, éd. 10/18
  • La métamorphose, Franz Kafka, éd. Librio
  • La grande rivière au cœur double, Ernest Hemingway
  • Garanti sans moraline, Patrick Declerck, éd. Folio
  • Laissez venir à moi les petits enfants, Stephen King
  • Aberration, Bernardo Carvalho, éd. Rivages
  • Chroniques martiennes, Ray Bradbury, éd. Denoël, collection Présence du futur, traduction française de 1955 par Henri Robillot
  • Fiat nox, Régis Clinquart, Stéphane Million éditeur
  • J’envisage de te vendre et j’y pense de plus en plus, Frédérique Martin, éd. Belfond

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