La cul pas entre deux chaises

Comment parle-t-on de différences sociales « entre soi » et en excluant ceux de la classe « d’en bas », alors que l’on en vient, ou en ignorant ceux qui ont choisi d’être ailleurs ? On réunit deux sociologues et une ministre de la culture, on les fait échanger sur France Culture (bis), on ajoute des bruitages ouvriers, les allers-retours de la taloche du plâtrier sur un mur.  Le cul entre deux chaises est un documentaire de Stéphane Manchematin diffusé le 12 mars 2013 par France Culture, on peut l’écouter là, repris dans le mook France Culture Papiers :

Trois « transfuges » issus de familles paysannes ou ouvrières confrontent leurs expériences et convoquent leurs souvenirs. […] Car le passage d’un milieu d’origine à un milieu social et/ou culturel différent s’accompagne d’une série d’apprentissages, d’expériences mais également d’abandons, voire de renoncements.

Leurs échanges ne sont pas inintéressants, comme dirait ma fille pour dire que, bon, ça casse pas les trois pattes d’un canard et certes, re litote, que ce qui est dit dans cette heure de documentaire n’est pas faux :

Mais on peut essayer de se demander ce qu’est un héritage culturel ou qu’une culture d’origine. Ce sont les habitudes originelles les plus anciennes, probablement les plus résistantes que nous ayons, c’est notre rapport au temps, par exemple. C’est notre rapport à l’avenir, au risque, c’est notre rapport au corps, au langage aussi. Ce sont des habitudes de pensée dont nous n’avions pas conscience, c’est le « cela va de soi ». Ce sont donc les choses dont il est le plus difficile de prendre conscience, ce sont des habitudes auxquelles nous obéissons, des manières de penser auxquelles nous nous plions sans même y prêter attention. Dans l’incertitude, dans le sentiment du porte-à-faux, la crise d’identité dont les métis sociaux sont particulièrement menacés – boursiers ou transfuges, comme vous voudrez –, il est probable que cet aspect d’inconscient culturel joue un rôle capital.

Claude Grignon, sociologue

L'atelier de mon père, photo Gilles Bertin

L’atelier de mon père — Photo Gilles Bertin

Mais le documentaire s’en tient là, à ces considérations générales, bien pensantes et, en creux, auto valorisantes pour leurs auteurs. Il m’aura fallu du temps pour ressentir de la colère à l’égard du procédé à l’œuvre dans ce documentaire radio, puis encore plus de temps, piégé par sa bien « pensance », pour analyser ce qui m’y a dérangé alors que, justement, il me concernait, moi aussi.

D’abord, cet « entre soi » de trois personnes en haut du cocotier culturel — sociologues, agrégée –, durant cette heure d’émission, sans aucun témoignage d’entrepreneur, de commerçant, de sportif, d’ingénieur, etc., comme si le changement social culturel était le seul, ou le plus ardu, ou on ne sait quoi de particulier, mais en tout cas singulier, un singulier fleurant l’élitisme.

Pas non plus de témoignages de personnes ayant délibérément refusé ce type de saut, ayant choisi une voie à elles, et pas forcément à s’échapper d’un milieu « modeste », à obéir à des injonctions de réussites de géniteurs ambitieux pour eux.

Enfin, aucun témoignage de personnes restées au milieu du gué, n’ayant su ou pu se couler dans ce moule socio-cul tout en ayant quitté leur base sauciflard-rillettes, et en en ayant tiré autre chose que ces trois winners, de l’amertume, de la sagesse, de la résignation, quelque chose en tout cas de moins lisse que le plâtre taloché en fond sonore.

4/4/2013, un complément à ce billet : la fiche de lecture consacrée par Jacques Dubois à Dans les plis singuliers du social, le récent livre du sociologue Bernard Lahire, par ailleurs auteur de La Condition littéraire. La double vie des écrivains, éclaire la fabrication de la tension évoquée dans mon billet, ci-dessus, et notamment dans ce milieu du gué. À suivre.….


L’Atelier de la création / Le cul entre deux chaises, France Culture, 13 mars 2013, Lien vers l’écoute

Un roi sans divertissement, Jean Giono : narration et points de vue

Illustration du billet Un roi sans divertissement de Jean Giono

Dans les environs du Chambon sur Lignon pendant les Lectures sous
l’arbre de Cheyne éditeur — Photo Gilles Bertin

L’histoire d’Un roi sans divertissement est racontée par plusieurs narrateurs ou, plus exactement, par un seul narrateur qui joue d’une focalisation variable allant du point de vue de tout le village jusqu’à un point de vue totalement individuel.

Souvent, il s’agit d’un narrateur « on », le village ; dans ce cas, le lecteur n’a pas trop besoin de savoir de qui il s’agit, ce sont des personnes du village mais cela n’a pas d’importance de savoir qui elles sont plus précisément. Dans ce cas-là, le narrateur fait partie d’un tout, le village.

Parfois « nous », quand la scène est plus précise et qu’il y a des actions, par exemple durant la battue ; là, il s’agit d’un sous-groupe précis du village, en l’occurrence les hommes désignés pour former cette équipe de rabatteurs.

Enfin, il y a plusieurs « je », au moins deux.

Le « je » du vrai narrateur. Giono l’introduit toujours avec délicatesse, progressivité :

J’ai eu de longs échos de ce Langlois par la suite. À une certaine époque, il y a plus de trente ans, le banc de pierre, sous les tilleuls, étaient plein de vieillards qui savaient vieillir. Voilà ce qu’ils me dirent, tantôt l’un, tantôt l’autre.

Et un deuxième « je » très astucieux. Celui d’un personnage dont le narrateur rapporte les propos et les pensées tells que ce personnage les a contés à lui et au village. C’est Frédéric II quand il poursuit l’homme dans la neige.

Nous deux, l’autre gendarme et moi (dira Frédéric II), il nous entraîna derrière cette fameuse maison […].

Un roi sans divertissement, Jean Giono, Collection Folio n°220, 6,50€ (on le trouvera facilement en occasion)

Première citation, page 86, et deuxième, page 81.

 

Le maître est parti cueillir des herbes

Le maître est parti cueillir des herbesUn livre amène à un autre. Un roman de Hubert Haddad à un recueil de poèmes chinois. Le roman (d’une beauté !) est Le Peintre d’éventails sorti il y a peu chez Zulma, l’histoire d’un peintre japonais zen. Hubert Haddad a intégré à la narration un petit nombre de haïkus, assez pour donner envie d’en lire davantage (et pour moi, de rattraper un retard congénital…).

Chant des mille automnes
le monde est une blessure
qu’un seul matin soigne

Le recueil de poèmes chinois est Le maître est parti cueillir des herbes, une anthologie d’une centaine de poètes chinois sur une période d’une quinzaine de siècles, sous-titrée aux sources chinoises du haiku.

Su Tung po (1023–1089)

Il faut ne pas parler de ces poèmes, il faut seulement lire ce recueil, quelques pages chaque jour, lentement.

Tao Yuan ming (365–427)

Ainsi surgit chacun de ces haïkaï de Chine, un moment fugitif, l’esprit de son auteur clairvoyant, en accord au monde.

Lu Yu (1125–1210)

Ces poèmes sont traduits du chinois et arrangés par CHENG Wing fun & Hervé COLLET, la calligraphie de CHENG Wing fun. Comme les autres ouvrages de l’éditeur Moudaren, ce livre est un bel objet,

J’ouvre un livre
et me réjouis
devant la fenêtre lumineuse

(Lu Yu)

Le maître est parti cueillir des herbes, éd. Moudarren, 2001, ISBN n°2–907312-40–5

Le catalogue de Moudarren : http://www.moundarren.com/

Le Peintre d’éventails, Hubert Haddad, éd. Zulma, 2013, ISBN n°978–2-84304–597-4

 

Le choix de Witold

Antho et Momo, Friche industrielle de Vaulx-en-Velin © Mathieu Neuville

Une première version de ce texte a été publiée dans le cadre des Vases communicants chez Maryse Vuillermet en juillet 2012.

Witold Heleniak grenouille dans la finance japonaise. Il est arrivé voici une heure par le vol direct Tokyo Varsovie. Un hélicoptère l’attendait sur le tarmac, il l’a amené ici, à cent vingt kilomètres au sud, dans la friche industrielle Kozlowski de Łódź. Des dizaines de grandes halles aux murs de briques coiffées de charpentes métalliques, aux dalles de béton jonchées de bris de vitres tombées des verrières, de ballots de tissus éviscérés, de palettes brisées. Depuis la chute du rideau de fer tout a changé, en pire, en mieux, en autre chose. Witold avait une dizaine d’années, comme moi, il ne se souvient de rien de précis, seulement d’un désastre magnifique, d’un espoir terrifiant, la traversée d’un cerceau enflammé, la pulsation précipitée du temps, tout cela mêlé en un magma bruyant, éclatant… personne ne nous expliquait rien, la liberté ne s’explique pas, on est jeté dedans sans bouée et on se débrouille ou on coule, les parents de Witold avaient assez surnagé pour lui assurer de bonnes études à l’université de Łódź, en mathématiques. Il était brillant, une fondation américaine lui a payé une bourse, il s’est spécialisé en modélisation financière. La Bank of Japan –la BoJ pour les japonais et les financiers de toute la planète – lui a proposé un job avant même l’obtention de son diplôme, il nous a quittées toutes deux, moi et Łódź. Depuis, il n’est jamais revenu.

L’hélicoptère le dépose exactement en face de la fresque peinte sur la façade du théâtre, mon théâtre, un bâtiment que rien ne distingue des autres halles industrielles de la zone, hormis cette Lolita de BD dotée d’immenses yeux verts sous la mosaïque composée de carreaux de faïence bleu nuit :

ATELIER K
TEATR LOGOS

Witold a su la retrouver, l’indiquer au pilote. L’hélicoptère redécolle, couchant les touffes d’herbes folles jaillissant des fissures des dalles. Witold pénètre dans l’Atelier K. Il ressort presqu’aussitôt, portant des chaises et, accrochée à son coude, notre table, cette petite table basse au pourtour décoré d’arabesques en fer forgé où nous buvions des Żywiec après les répétitions. Il s’installe. Allume une cigarette. Une autre. Plusieurs. Une ribambelle.

Antho et Momo, Friche industrielle de Vaulx-en-Velin © Mathieu Neuville

© Mathieu Neuville — Antho et Momo, Friche industrielle de Vaulx-en-Velin

Witold attend.

Il m’attend, moi.

Il a fini son paquet, il le froisse, le jette par terre – il est bien de retour, à Tokyo il ne fait sans doute pas ça –, il fouille dans sa veste, sort un paquet neuf, le considère, rassuré d’avoir assez de munitions pour attendre.

Il m’a aimée désespérément, intensément, fabuleusement, il m’aime toujours. Pour quelle autre raison serait-il ici ?

Il change de position sur sa chaise, mais évite de regarder la fresque. Sa fresque. Mon portrait qu’il a peint lui-même. Il est à côté depuis qu’il est arrivé mais se comporte comme si elle n’existait pas. Comme s’il avait peur de moi. Et comme s’il avait peur de lui. De ce qu’il a abandonné. Bien plus qu’un amour, son art du dessin.

Une fauvette zinzinule. Il se lève avec des gestes prudents, s’avance vers le bosquet d’acacias au coin de l’atelier. Elle déroule les crécelles de ses strophes courtes en crescendos de gazouillis. C’est une oiselle aux tons gris olive et blanc cassé, toute petite chose bouleversante, ardente, fervente, tout le chant du monde.

La fauvette, il ne la verra pas, pas plus qu’il ne me verra. Toutes deux, nous n’existons que dans ses souvenirs, nulle part ailleurs, plus présentes que si nous étions là, devant lui, en chair et en os.

1992, une soirée de juin. Witold porte une salopette de cheminot trop grande. Elle a appartenu à son père. Un parfum de miel embaume l’air. Les acacias ont poussé dans la zone industrielle désertée. Le Teatr Logos s’est s’installé dans l’atelier K voici quelques mois. Witold et moi sommes assis devant cette même table, elle est couverte d’un pique-nique que nous ne mangeons pas. Depuis des semaines, chaque soir, il me rejoint à la fin de mes répétitions.

Sur sa chaise, seul, le même chagrin qu’alors l’emplit. Un voile qui s’étire du Japon jusqu’ici, dans le vieux cœur de la Pologne. Une gaze de sensations et d’émotions qui remontent, « a mood » comme disent les américains. Il se mord l’intérieur des joues. Il croquait ma bouche, poussait sa langue en moi, nos salives se mêlaient dans le même fluide chaud qui de nos lèvres coulait dans nos gorges. Nos bras tremblaient de fatigue nerveuse, nous avions froid alors que juin de cette année-là était brûlant. Cette humidité, ce tremblement, il les a encore en lui, aujourd’hui. La douleur était à vif. Nous avions commencé à nous aimer mais, aussitôt !, cela s’arrêtait. À cause de lui ! Il voulait tout. Partir au Japon et que je parte avec lui, loin de Łódź, de l’Atelier K et du Teatr Logos où je débutais, il voulait que nous nous mettions dans la même valise, et que nous nous transportions là-bas avec notre amour. S’il avait pu ajouter Łódź dans la valise, il l’aurait fait. Nous arrachions le papier peint de nos murs. Des lambeaux, des aigrettes restaient par ci, des pans entiers par là, le sol était couvert de billets à l’encre délavée par nos pleurs. Notre premier grand chagrin d’amour. Dessous, derrière, il y avait Łódź, nos familles, nos amis, les usines vides. Nous devions nous séparer, la décision avait été prise bien avant ces soirs d’été, lorsque j’étais venue ici pour la première fois, friche industrielle Kozlowski, atelier K, pousser la porte du Teatr Logos, lorsque Witold avait eu au téléphone un chasseur de tête de la Bank of Japan. Witold savait les équations, les théories, les modèles… Mais il ne savait pas le choix. Il ne savait pas partir. Quitter Łódź. Me quitter. Alors il pleurait et nous nous disputions.

Aujourd’hui, vingt ans plus tard, la troupe du Teatr Logos ne viendra pas répéter. Witold peut attendre devant l’Atelier K, il n’y aura plus de motos qui remonteront l’allée, passeront entre les bâtiments abandonnés, s’arrêteront ici, des casque ôtés libérant des chevelures de garçons et de filles de notre âge. L’Atelier K est vide, le Teatr Logos s’est installé dans un bâtiment de pierre au centre ville.

Witold n’a pas réussi à voir la fauvette, il retourne s’asseoir. Sort un carnet de sa veste. Un crayon. Ainsi donc, il dessine toujours. Il tourne la tête vers la fresque.

Ses yeux fixent les miens.

Sa main trace un trait. Un autre. Il dessine.

Witold n’aurait pas dû revenir. Je suis une illusion, une trace sur un mur, quelque chose qui retient en arrière, cela s’appelle le passé, un apitoiement sur soi-même, un remords, c’est un soir d’été, c’est Łódź, la fin de l’enfance, un tricot d’odeurs de cheveux, la neige des hivers, les grincements des tramways avenue Kościuszki, les répliques des répétitions résonnant dans l’Atelier K, quelque chose de tellement plus complexe et tenace que les systèmes financiers auxquels Witold consacre sa vie. Mais il a eu besoin de revenir.

La nuit tombe. Des phares grossissent dans l’allée entre les bâtiments de la friche. Un instant, il peut se donner l’illusion qu’il s’agit d’amis venant nous rejoindre. Nous boirons des bières et nous fumerons et tout à l’heure nous repartirons dans Łódź, au Krag, à la Sesja Tawerna ou au Piwiarnia Warka.

Le pinceau des phares décrit un arc de cercle, éclaire Witold, puis la fresque. Il marche vers le taxi, s’installe à l’arrière. La voiture repart.

Demain à l’aube, les artificiers trufferont ces bâtiments d’explosifs. Les bulldozers suivront, poussant le passé de leur lame neuve. Une zone commerciale sera construite. Witold a-t-il retrouvé ce qu’il a laissé ici, il y a vingt ans ? Ou au contraire est-il venu y abandonner quelque chose à jamais ? Les feux arrières du taxi s’éteignent, la fauvette a repris ses trilles dans les acacias.

Gilles BERTIN

Photo : Mathieu Neuville, avec son autorisation

La galerie de Mathieu sur Flickr : www.flickr.com/photos/labodeguita/with/5582151483

Mathieu a illustré un autre de mes textes : http://www.lignesdevie.com/2012/05/a-2-pates/

 

« Dans les deux bras du fleuve » dans Rue Saint Ambroise

Rue Saint Ambroise
Revue Rue Saint Ambroise

Revue Rue Saint Ambroise n°30

Elle s’appelle Moskova :

Quand il part pour son travail, avant de franchir la porte sur la rue, il jette un coup d’œil panoramique. Moskova n’est pas là. Et merde !… Ne pas être inquiet… Elle a déjà dû faire connaissance avec les animaux du cirque. Elle va être bien ! Les chiens, c’est fait pour vivre dehors, avec d’autres animaux, pas vautrés dans un couffin. Il consulte l’écran de son téléphone. Ce que j’ai fait est dégueulasse, se dit-il en pianotant son premier message de la journée à l’intention d’Hélène. Plus tard, une autre pensée le rassure : Mosko n’est pas con, si ça se trouve, elle a compris pour Hélène et moi !

Suite (et début) dans la Revue Rue Saint Ambroise n°30, en compagnie de 16 autres nouvelles. La nouvelle s’intitule Dans les deux bras du fleuve, elle pourrait s’appeler Quand Moskova attend (merci Danielle).

Rue Saint Ambroise publie uniquement des nouvelles, oui ! Depuis 1999. Revue que vous pouvez lire en l’achetant, vous abonnant, faire lire en l’offrant à cette Noël, ici : http://ruesaintambroise.weebly.com/-acheter-la-revue.html

Cher Johnny dans Dissonances

Revue-Dissonances-Superstar-250

Extrait :

Cher Johnny

T’es mort alors je peux t’écrire, tu liras jamais cette lettre et donc elle t’embêtera pas parce que t’étais comme moi, un grand pudique. Je t’ai aimé en secret, à distance, j’ai jamais cherché à te le faire savoir. Tu m’as rien dédicacé, j’ai pas voté pour toi à la télé, j’ai pas fait le pied de grue devant des hôtels pour être à tes côtés dans une photo. Ce que tu me donnais non seulement me suffisait mais était tellement plus vaste que moi ! J’ai toujours su que je pouvais compter sur toi.

Suite dans le nouveau numéro de la Revue Dissonances. Il sort pour le Salon de la Revue. Celui-ci se tient  du vendredi 12 au dimanche 14 octobre, Espace des Blancs-Manteaux à Paris. Il y aura aussi Brèves, Rue Saint-Ambroise, Borborygmes. J’y serai vendredi soir.

Comment !… vous ne connaissez pas Dissonances ?!… C’est une revue de création littéraire qui ne la joue pas dans le «normal». Chaque numéro curette un thème avec une vingtaine de regards légers, graves, provocants, noirs, absurdes, profonds, décalés… Cette fois-ci, après « entrailles », « idiot », « maman », « le vide », « rituels » : « superstar ».

Revue Dissonances n°23, 4 ou 5 euros, en librairie, par correspondance ou téléchargement : voir la page Où trouver Dissonances

Vases communicants avec Christophe Sanchez, C’est de mon pays que je parle

Trois ans ! J’échange pour la deuxième fois avec Christophe, la première était en octobre 2009 (voir son texte et le mien). Le principe des vases communicants ? Deux partenaires qui écrivent l’un chez l’autre le premier vendredi du mois. En cet octobre, Christophe ici, moi chez lui. La liste de tous les échanges est ici, grâce à Brigitte Célérier.

C’est de mon pays que je parle

C’est de mon pays que je parle, tout le temps, depuis le début, c’est de lui que je m’avoue, dans mes mots, dans mon attitude, dans mes certitudes et mes mensonges.

De cette terre, je garde des parfums rares mais pas ceux des dépliants pour touristes amateurs de slogans dépaysant, pas de ceux qui émanent des baratins de tour-operator s’adressant aux marabouts endimanchés accros à la magie africaine bardée de clichés cartes postales.

Non. Moi je garde en mémoire, enkysté en moi, mon putain de pays et mes années rues : les odeurs de suie brune qui damne l’horizon, la touffeur aigre qui s’empare de ta gorge pour mieux la nouer, le mélange du soleil en chape de con et de l’échappement carbone des vieux tacots que la salope d’Europe nous refile par bateaux entiers.

C’est de mon pays que je parle, de la haine que seul le démuni peut connaître face à l’opulence des peuples gras.

Du désespoir que tu craches quand tu vis la rue pieds nus, le bitume années cinquante usé de crevasses brûlantes et la corne que tu dois secréter pour résister à la douleur. De cette vie que les nantis se repaissent pour passer leurs petits maux, des odeurs et des crevures de vie dont ils bavassent et qu’ils ne sentiront jamais, n’auront jamais à pâtir.

C’est de mon pays que je parle pour qu’on sache les murs de chaux et les regards sales.

De cette atmosphère qui te colle les os entre eux et qui jamais repue ne cesse d’écraser ton corps. C’est le goût de la misère qui seule t’aveugle de son jaune pisseux et criard, te laissant croire que demain tu mangeras parce qu’il fait beau. Je garde cette chaleur incandescente comme une bombe à retardement coquée dans mes entrailles. C’est une mèche de bile à qui il ne manque plus que l’allumette — un seul crachat et tout explose.

Christophe Sanchez

.

Mon propre texte chez Christophe, Tôt le matin,  est un hommage à Raymond Carver.

.

La méthode Lambert

Je travaillais la porte quand l’interphone a sonné à l’intérieur.

Personne n’allait répondre puisque personne n’était à l’intérieur. C’était Dan qui m’avait passé les infos. Il a le quartier dans sa poche. L’info, c’est la phase numéro un de la méthode Lambert et Lambert, c’est moi. Ma méthode, j’ai pas pu la protéger, le bureau des brevets la refuserait, elle le mérite pourtant. La phase deux, c’est le demi cure-dent. Je le coince dans le bouton de la sonnette, je planque cinq minutes et je reviens discrétos. Aucun être humain ne résiste à cinq minutes de sonnette.

Faut vous dire que je travaille en solo. Ça aussi, c’est ma méthode : je partage les cure-dents en deux mais le butin, pas question. Ni qu’un compère, qu’un complice ou qu’un con quelque chose me bave sur les noyaux. Je suis un atrabilaire, un introverti, un misanthrope point n’en faut. Le binôme, c’est non. Au risque de travailler sans filet, en flux tendus, de me cogner le boulot de deux. Alors quand ça anicroche comme cette sonnette dans l’appart, j’ai pas de recours, je suis le cou dans la merde.

* * * * *

Je sonne en vain.

Elle doit être sourde. Elles sont toutes sourdes à cet âge. Comme des pots de crème à lifter. Alors elles poussent leur téléviseur à fond. Résultat, elles entendent encore moins. Me serais-je donc transporté en vain ? Car dans mon travail, on se transporte. Doux Jésus. Saint Marc, patron des notaires, des huissiers et de leurs dévoués clercs.

Fort heureusement, le contexte, entendez le voisinage, nous aide parfois. Comme cette brave jeune fille qui arrive poussant une poussette. Elle gagne ainsi quelqu’argent, emmenant les enfants à l’école et retournant les chercher. Nous discutons dans l’ascenseur. Elle est étudiante. En droit, voyez-vous ça. Je n’évoque pas les raisons de ma présence. Je m’en tiens toujours, a fortiori lorsque je suis en mission, à la déontologie de ma profession. Connaissez-vous les trois règles de mon métier ? Discrétion, discrétion, discrétion.

* * * * *

Les deux mamelles de la méthode Lambert : célérité, adaptabilité. Tel un joueur de bonneteau, je replie tout en trois secondes. Les tournevis, les pinces, le jeu de passes. Je redeviens agent d’assurances : costard-cravate, attaché-case simili cuir, juste assez ridicule pour qu’on me prenne pour ce que je ne suis pas. Je file dans la montée d’escalier.

La porte de l’ascenseur s’ouvre. Se referme. Des pas. La sonnette du palier retentit. Rien, évidemment, puisqu’il n’y a personne dedans. L’andouille, il insiste. Il toque maintenant, il cogne, il va attirer l’attention le con. Il me lasse.

Plus rien, le silence. Enfin ! Il s’est calmé le bourricot.

J’attends encore un instant pour refaire mon entrée sur scène.

Mais, tout à coup, ce silence me brasse. Qu’est-ce qu’il branle ? Je n’ai pas entendu l’ascenseur repartir, ni des pas dans l’escalier. Doucement, je pose mon attaché-case et je descends les escaliers un à un, sur la pointe des pieds.

Je tends la tête.

Merde !

Plus personne travaille comme ça !

* * * * *

Et voilà le travail. Ni vu, ni connu. Simple comme bonjour.

J’accomplis toujours ma mission. Quoi qu’il arrive. J’ai le meilleur taux de pénétration de toute l’étude. Mes collègues voudraient connaître mon secret. Ils peuvent se la mettre sur l’oreille et se la fumer : motus et bouche cousue, discrétion, discrétion, discrétion. Je garde mes secrets de travail. Chacun ses méthodes, moi, c’est le film radio.

J’ai appris à l’hôpital. J’avais vingt-trois ans, en pleine maîtrise de droit, un accident de ski. La jambe désintégrée jusqu’à la cuisse. Des dizaines d’examens. Deux mois de lit en extension avec le contrepoids. Après, des semaines de rééducation. C’est là où j’ai été formé à l’utilisation des films radios par mon voisin de chambre. Il était dans la partie.

Pour le ski, c’était fini. Pour pas mal d’autres choses aussi. Je n’ai jamais remarché normalement. A la place, j’ai bûché, j’ai arpenté les couloirs des facs de droit avec ma béquille. Puis ceux de l’étude et de la vie. Je voulais ma place au soleil même si, privé d’ozone, le soleil lui-même devenait dangereux.

Quand j’ouvre la porte, la vision qui s’offre à moi ne m’étonne pas. Des meubles partout. Jusque dans le couloir. J’ai l’habitude. Les bouches des vieilles sont vides mais leurs appartements débordent.

* * * * *

Le salaud ! Il a refermé la porte sur lui.

Lambert ne va pas se laisser spolier ! Lambert ne partage pas ! J’étais là avant lui.

Ni une, ni deux, plus de méthode Lambert qui tienne : j’appuie sur le bouton de la sonnette. Je vais monter au front. Contre attaquer. Reprendre la main.

Un bruit de pas à l’intérieur qui s’approchent. La porte s’ouvre. Un homme me tend la main, il porte un noeud papillon.

— Cher Confrère, enchanté, je suis Maître Corvisard.

Ce ne peut pas être lui qui vient de violenter cette porte ! Pas empapilloné comme ça ! Je le crois pas.

— Maître Lambert, lui fais-je du tac au tac.

— Nous sommes là pour la même raison, je suppose, cher Collègue, me fait-il avec un grand sourire.

Dans sa bouche, luit l’or d’une dent couronnée.

* * * * *

Quand on a sonné, je venais de découvrir la vieille dans la dernière chambre, tout au fond de l’appartement, au bout du long couloir encombré de commodes et d’étagères. Elle était assise dans un grand fauteuil à bascule. Tout d’abord, je ne l’avais pas remarquée, elle était si menue que je l’avais prise pour l’un de ces longs coussins qui servent de décoration.

En entendant cette sonnette, je me suis pris à espérer dans l’arrivée d’un membre de la famille, de l’entourage, quelqu’un qui pourrait me servir de témoin. C’est toujours mieux. Quand on dresse un procès-verbal de saisie à un vieux, il faut reconnaître que l’on est border line. « Pas en possession de tous leurs moyens », arguent les héritiers et ils nous poursuivent devant les tribunaux de leur courroux filial. Ca fait des complications dont on se passerait bien avec tout le travail que l’on a. En ces périodes de crise, nous sommes une profession sinistrée, submergée par le papier, les recours, les saisines, les séquestres, nous croulons sous les heures supplémentaires, nous sommes épuisés.

J’allai donc ouvrir avec enthousiasme.

C’était Lambert !

* * * * *

Ca pue la naphta dans le couloir. J’adore cette odeur, elle me fait craquer comme un gosse. Quand elle parfume c’est qu’il y a de la thune, de l’oseille, du beurre, de la braise, de l’avoine, du bifton neuf grand format, des tableaux encadrés, du bijou de famille, de la fourrure naturelle. Du qui se revend, se fourgue, se monnaye. Même que des fois, je me cogne plusieurs voyages jusqu’au Kangoo.

Ce salaud porte un pantalon à carreaux. Des carreaux vert bouteille bordés d’un double liseré bleu et jeune. Quand le comble du ridicule est atteint, ça devient autre chose. De l’élégance. Moi, à ce jeu, je suis hors jeu.

J’en ai marre de son train de sénateur du Pas-de-Calais, j’ai envie de savoir, de reprendre l’initiative : alors je fonce. Mais quand je pénètre dans la chambre, j’entre dans le pays de la Cologne.

Maman, voilà ce que cela me fait à chaque fois ce parfum.

Pauvre maman partie dans cet accident de voiture par ma faute. Je conduisais trop vite, on va toujours trop vite quand on a vingt ans. Alors, chaque fois que j’encaisse une vieille qui s’eau de Cologne, j’y repense et j’ai trop la honte.

Mais le taff, c’est le taff et moi, question boulot, je suis un pro.

* * * * *

Lambert ne m’a pas reconnu.

A l’hôpital, il y a une trentaine d’années, nous avons pourtant passé de longues semaines côte-à-côte, partageant les mêmes émissions de télévision, les mêmes repas, les mêmes infirmières. On avait vingt ans et on allait s’élancer dans la vie à cloche pied, sur nos béquilles, dans nos fauteuils roulants. On a beaucoup discuté, de tout, on avait tout notre temps. Je lui ai enseigné les rudiments du droit pénal, ça l’intéressait beaucoup. En échange, il m’a appris à ouvrir les serrures, les pênes, les gâches, tout ce qui enferme, protège, scelle. Je dois dire que cela m’a été fort utile dans ma profession.

Que fait-il donc ici ? S’est-il reconverti dans le droit ? Ou est-il parent avec cette petite vieille ? Je n’ai pas le temps de me poser davantage de questions parce que, tout d’un coup, mon Lambert me bouscule et galope dans la chambre.

* * * * *

Clown ! Scélérat ! Bouffon ! Je vais pas me laisser dépouiller par ce rapace de sa race. Me laisser tondre la laine sur le dos. Il faudrait que je reste là, roubignolles ballantes, pendant qu’il m’enfume avec sa tchache lénifiante. Merde pour la méthode Lambert ! L’heure n’est plus au pinaillage ! A l’assaut ! Sus aux bagouzes, aux boucles d’oreille, aux chaînes en or, aux gourmettes, aux broches, aux camées, aux perles de culture. A l’abordage Lambert !

* * * * *

Nous nous tenons enlacés, assis sur le bord du lit, chacun son bras passé sur l’épaule de l’autre. Nous sommes sous le coup, nous avons besoin de nous soutenir. Deux humains face au côté obscur de la vie, à son implacable atrocité.

Longtemps, nous contemplons ce qui reste de la vieille.

Un tas de poussière.

Elle était morte depuis longtemps.

Dans l’indifférence générale.

Sans nous, elle aurait pu rester ainsi des mois et des années.

Il a suffi que Lambert la touche pour qu’elle se désintègre, il en restait si peu, une cendre de cigarette. Au fil du temps indifférent à sa petite vie arrêtée de souris, elle s’est auto-incinérée.

Nous levons les yeux en même temps et nous nous voyons dans le miroir de l’armoire normande.

Nous nous ressemblons. Nous travaillons de la même façon, avec la même méthode, la méthode Lambert : je sonne, tu sonnes, nous sonnons ; nous entrons de gré ou de force, en loucedé ou sur les patins à glace de la loi, pour accomplir notre besogne ; nous préemptons, trions, choisissons le meilleur, prélevons notre taxe, notre dîme. Comme les fourmis carnivores, nous nettoyons jusqu’à l’os.

Nous sommes utiles à la collectivité. Parfois, comme aujourd’hui, nous sauvons des morts de l’oubli, pour qu’ils existent à nouveau dans l’esprit des humains durant quelques temps. Au fond, nous faisons le même métier, un métier difficile, ingrat, solitaire, sans reconnaissance professionnelle ni sociale.

Nous finirons comme cette vieille, oubliés. Poussières, nous retournerons à la poussière.

Gilles Bertin

Texte initialement publié en octobre 2009 dans les Vases communicants chez Christophe Sanchez (alors Arf)

Vases communicants avec Christine Leininger

Christine cherchait un partenaire pour ces vases d’août, j’avais envie d’écrire sur :

« l’étrangeté à être en dehors de chez soi, ou à passer
par un chemin différent du chemin habituel… »

en écho au poème de Raymond Carver où, sorti de son bureau, il se retrouve enfermé dehors à regarder chez lui depuis l’extérieur (dans Là où les eaux se mêlent).

J’ai écrit pour Christine un triptyque intitulé Confusions, cliquez ici pour le lire.

Ou Voici le texte de Christine :

.

— — — — —

.

A la corole de tes regards, au bout de toi je sens la pulpe de ton doigt qui vibre au bord de moi.

Quand les paupières levées tes yeux me prêtent leurs regards, je penche un peu la tête pour me voir de moins haut.

Un souffle sur tes cheveux me fait frissonner.

Chaque soupir de ta pupille résonne dans mes yeux et plus je pourrais me perdre dans la profondeur de ton devenir, plus je sens ta peau friponner sur ma chair.

Ce grain que tu portes comme une mouche volage c’est à mon teint qu’il se marie. De toi à moi, il n’y a que soi où l’on se retrouve un.

En partance pour l’autre versant de nous, j’échelonne nos communes douceurs. Et ta voix fait écho à l’harmonie qui nous lie telle une gerbe d’épis de seigle.

Je turbulente nos incarnations et titube dans tes pas trop grands pour là. Mais ta main multiplie la mienne et nos visages floutent nos êtres dans la même silhouette complexe.

Et c’est là que de moi à toi un fil se tisse malingre qui m’entraîne dans une même devenance.

Christine Leininger

.

La liste à jour des autres participants à ces Vases communicants est ici :
http://rendezvousdesvases.blogspot.fr/2012/06/liste-aout.html

.

Vases communicants avec Maryse Vuillermet — Wart

Antho et Momo, photo de Mathieu Neuville

Maryse m’a invité à ce Vase communicant de juillet avec elle. Nous avons choisi en fil commun une photo de Mathieu Neuville. C’est donc un vase à trois ! Merci Mathieu.

Mon texte chez Maryse s’intitule Le Choix de Witold. Voici le sien, Wart :

Wart, par Maryse Vuillermet

Tu vois, il y a le grand frais Hallal, ensuite le terrain du marché aux puces, il y a des grilles tout autour assez hautes et au milieu un grand bâtiment, sur un des murs, y a une de mes premières fresques, tu suis les grilles, tu arrives au canal, tu suis la berge, elle est surélevée, en ce moment, il y a de très grandes herbes, des arbustes, c’est très touffu, très vert, tu arrives vers un campement, attention, c’est plein de chiens, assez hargneux, tu vois des maisons en bâches de plastique, tôles et en bois, tu contournes, tu continues, tu arrives au parc et moi, je suis là, au fond, vers la route, dans la cour d’une ancienne maison de gardien, ou de jardinier, un squat, en pleine verdure, je t’attends encore un moment, j’ai fini ma fresque, j’ai bien brûlé. Les graffeurs, ils disent comme ça, une belle fresque, c’est une brûlure ! J’ai pas compté les heures, six, sept peut-être.

Antho et Momo, photo de Mathieu Neuville

Antho et Momo, Friche industrielle de Vaulx-en-Velin © Mathieu Neuville

Un beau format quatre sur quatre, un immense personnage, elle se voit bien, elle gicle bien, chaque voiture, chaque vélo qui va passer en prendra plein les yeux.

J’ai les mains qui brûlent, j’ai mis une bande mais malgré tout, ça fait mal, t’as des ampoules, et des blessures, je sens l’essence comme un camion de pétrole. Tu verras ma signature en bas, à droite, Wart, ça veut dire war la guerre et art l’art, c’est secret, il y a que toi qui sais que c’est moi.

War, parce que je me bats, pour moi, toutes les nuits, c’est la guerre, pour trouver l’emplacement, y accéder, grimper, l’éclairer, trouver le recul, graffer, placer les couleurs, un combat d’alpiniste, d’escaladeur de cathédrale, d’attaquant de citadelle, de château-fort, mais si c’était facile, j’aimerais pas et si c’était juste pour grimper et prendre des risques non plus, parce que c’est aussi mon art, ma bataille, l’art et la guerre, l’art de la guerre.

Depuis le collège, je traîne la nuit, j’use mes baskets et mes nerfs, ma mère me dit que ça me calme, elle, elle bouge pas de la télévision, d’un côté, le paquet de caramels et de l’autre, la bouteille de Jet, et elle s’endort. Mon père travaille de nuit, le matin, il se couche, l’après-midi, il se lève, va voir ses copains et recommence. On se croise tous, on se voit pas !

J’ai cherché les endroits, j’ai commencé par le plus grand le chantier, celui de la clinique de l’Europe, des palissades à perte de vue, mais ça grouillait et ça frappait, y a des méchants chez nous, ils se déplacent en meutes, moi, je suis un loup solitaire, je cherche pas les bandes, la compagnie, je cherche les endroits où il y a personne, j’ai abandonné le terrain, je me suis replié par ici, vers le Rhône, vers les berges, le canal, y en a pas beaucoup qui viennent là, ils trouvent que c’est pas assez urbain, qu’il y a trop de vert, ils ont peur du vert les rats des villes !

Toi aussi t’es une guerrière, quand je t’ai vue la première fois, non, quand je t’ai entendue, j’ai entendu ta voix avant de te voir, j’ai entendu sa force dingue, sa puissance et après, je t’ai vue toute petite, toute maigre, tes petits os du cou qui vibraient, ta petite poitrine.

Tu verras à mon personnage, je lui ai mis des petits os aux épaules bien pointues, bien affutés, comme des petits poignards et elle se croise les bras, elle a l’air de défier le monde, et je lui ai fait des yeux verts immenses, un lac de vert, plein d’algues, un vert de jeunes feuilles bien costaudes, mais des yeux un peu drôles, qui dominent gentiment, qui n’ont pas peur, juste un petit sourire qui éclaire !

Parce que toi, parfois, tu es bien triste, encore plus que moi ! Mais toi aussi tu es Wart, t’as ta guerre et ta musique, toi aussi tu vis pour ça, quand tu lances ton chant par-dessus les toits de Saint-Jean, ça me glace le sang, ça me donne la chair de poule, ça me donne envie de crier, ça me vrille, ça me scotche, toi aussi dans ton domaine, tu allumes les murs et tu transperces les nuages !

En t’attendant, je cherche l’emplacement de la prochaine fresque, je crois que j’ai trouvé ! C’est la cité Marhaba, elle va être détruite, tous les habitants déplacés. J’ai vu un mur tout au bout, une petite maison déjà vidée de ses habitants, toute seule, en bout de rangée, en bout de courses. Je vais dessiner leur cité, comme je la vois sous les dents des bulldozers, je comprends pas qu’on rase des cités, des tours, des usines, des grands géants qui s’effondrent en poussières. Mes parents, ils en sont à leur deuxième tour, celle d’avant, elle a disparu, rien, le Titanic, coulée, ensevelie. Je me demande pourquoi on s’acharne, on a honte de nos maisons, de nos usines, on veut les oublier, les rayer du monde, on veut pas les voir, même pas en photos, mêmes pas à plat, en noir et blanc. Moi, j’aime, plus elles sont moches, grises, immenses, plus elles ont l’air désolées, isolées, oubliées, vidées de leur sang, plus elles m’attirent.

Je ne sais pas où tu es, si tu viendras. Encore une cigarette et je partirai. Peut-être demain, tu viendras ! T’as peut-être fait de mauvaises rencontres, il faut éviter les chiens errants, j’aimerais pas qu’on t’abime.

Je t’ai mis un mignon petit débardeur rose, fuchsia, fraise tagada, et un foulard dans les cheveux, avec des nœuds. C’est pas ton style, mais ça change, ça te change, en grafant, je pensais à toi, à tes colères, comme tu brûles toi aussi. Tu croises les bras bien serrés sur ta poitrine, on dirait que tu souffles par le nez, je te vois comme une petite chèvre qui a mal mangé, à qui les autres n’ont pas laissé assez de place autour de l’abreuvoir, elles te donnent des coups de corne, tu es furieuse.

Encore un moment et je me lèverai, j’irai marcher vers le métro. J’y ai jamais vraiment cru que tu viendrais, ici, c’est le bout du monde, c’est plus la ville, c’est pas la campagne, ça n’a pas de nom, comment tu aurais fait pour me retrouver. Encore une petite bravade de ta part.

Repose-toi, arrête de marcher, trouve un coin pour dormir, dans un foyer, dans un dortoir, pose ton sac, ton petit haut-parleur, garde ton écharpe autour du cou, il fait frais. Ton écharpe, je l’ai transformée en foulard rose, tu mets que du noir, ça te fait très pâle, du rose, ça t‘éclairerait le visage.

Tu sais moi, je vois le monde en couleurs, des couleurs fortes, criardes presque, les murs blancs sales, je leurs mets des couleurs, je les brûle. A toi aussi, je t’ai mis des couleurs, petite chèvre têtue. Quand tu te réveilleras, tu ne seras plus en noir et blanc, c’est fini, c’est passé le noir et blanc, on est passé à la couleur, le vieux film est mort, le muet aussi, toi, tu fais la voix, la bande son, moi, je colorise, je mets les bleus, les cyans, les jaunes, les magenta, tu reconnaitras plus autour de toi, c’est du technicolor, grand écran, sur murs géants, fresques à volonté, son en dolby stéréo, un mélange de mangas, de western spaghettis, de films très lents à la Ozu, un vieux Ennio Morricone et ta voix balancée, puissante. On sera dans le Désert d’Arizona, dans un jardin japonais à Kyoto, au milieu des rizières, du soleil qui éclabousse, on sera tous les deux.

Maryse Vuillermet

Lire mon texte Le Choix de Witold chez Maryse Vuillermet : http://www.maryse-vuillermet.fr/

Photo : Mathieu Neuville, avec son autorisation

La galerie de Mathieu sur Flickr : www.flickr.com/photos/labodeguita/with/5582151483

Mathieu a illustré un autre texte ici : http://www.lignesdevie.com/2012/05/a-2-pates/

Les autres Vases communicants sont :