J’ai vu

J’ai vu
J’ai vu les bœufs mutiques les bœufs blancs qui cavalaient au Bois Saint-Romain et qui meuglaient en fanfares
Et mon cœur, comme le corniaud derrière, calte encore derrière ces bœufs

Brume au matin envahissant le paysage ensoleillé

Au Tocro 10 000 mayettes archiséchaient bottes de foin
J’ai moissonné les embouches du Courtegland
Et au Mongin nous avons trouvé un troupeau de moutons roux
J’ai vu dans les herbages des groins avides des bestiaux qui pissaient à vastes torrents
Et les grêles froudoyantes hachaient partout et mutilaient les cieux arides
L’orage était sur toutes les toisons dans tous les ventres
Des cornes folles saccageaient toutes les haies
Et sous la force de la vie les cuisses vibraient comme des agrès
Dans toutes les prairies on bouffait tous les regains
Et j’ai vu
J’ai vu des troupes de 60 taurillons qui s’échappaient à toutes pattes enferrés par les collines en chaleur et des hordes de corneilles qui s’égaillaient incurablement après
Disparaître
Dans le ventre du Morvan.

 


D’après Blaise Cendrars, Prose du transibérien (Pléiade page 29)

Photo : Bois Saint-Romain par Gilles Bertin

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