L’odeur des lys, la liberté des feuilles, le temps mesuré

Je ne sais clairement pourquoi ce poème de Cadou me poursuit depuis des années. Je ne crois pas qu’il s’agisse seulement de la nostalgie dont il est empreint. Alors, le choix d’un homme qui se savait très malade ? Il est mort à 31 ans. Miser juste, sur le seul lièvre qui vaille. Devant cette question, l’effroi splendide de la liberté lors que le temps est mesuré.

Pourquoi n’allez-vous pas à Paris ?

René-Guy Cadou— Pourquoi n’allez-vous pas à Paris ?
— Mais l’odeur des lys ! Mais l’odeur des lys !

— Les rives de la Seine ont aussi leurs fleuristes
— Mais pas assez tristes oh ! pas assez tristes !

Je suis malade du vert des feuilles et des chevaux
Des servantes bousculées dans les remises du château

— Mais les rues de Paris ont aussi leurs servantes
— Que le diable tente ! que le diable tente !

Mais moi seul dans la grande nuit mouillée
L’odeur des lys et la campagne agenouillée

Cette amère montée du sol qui m’environne
Le désespoir et le bonheur de ne plaire à personne

— Tu périras d’oubli et dévoré d’orgueil
— Oui mais l’odeur des lys la liberté des feuilles !

René-Guy CADOU, Hélène ou le Règne végétal, Paris, Seghers, 1952

L’intégrale de la poésie de René-Guy Cadou a été publiée par Seghers en 1978 sous le titre Poésie la vie entière, on le trouve chez des bouquinistes et des sites ou libraires d’occasion, soit en un tome, soit en deux volumes au format poche (pour moi, c’était à A plus d’un titre, quai de la Pêcherie, à Lyon, une librairie regrettée).

planter

Pourquoi le simple fait de :

  1. acheter sur le marché quelques godets de géraniums et de menthe, persil, thym,
  2. les planter dans des jardinières sur le rebord d’une fenêtre

met-il dans un état de bonheur si fort ?

Est-ce l’excitation propre au printemps ? Le toucher et la manipulation de la terre ? Le fait de planter ? Celui de se reconnecter au temps des saisons ?

Est-ce que ce sentiment (et cette émotion) perdura dans le futur quand nous aurons encore plus perdu contact avec les éléments naturels ? L’être humain aura-t-il un jour totalement perdu toute relation de ce genre ?

La différence entre les deux photos des jardinières AVANT et APRES la plantation fournit une réponse. Toutefois, il manque l’essentiel dans ces photos, intraduisible ici, la magie de ce samedi matin de printemps. Ce quelque chose dans l’air qui n’existe qu’à ce moment de l’année.

Les jardinières avant l'opération

Rétrécissement de l’aire de la foi ?

Deux articles récents, l’un dans Le Monde, l’autre dans ContreInfo se penchent sur la foi.

Le Monde dans un article trop bref, appuyé sur un article de The Independant, fait part de recherches scientifiques portant sur la localisation dans le cerveau de ce que le journal appelle “l’aire de la foi”. Certains scientifiques l’auraient localisée, répartie entre plusieurs endroits du cerveau. La foi existerait donc dans la tête de tout un chacun, bien localisée, fléchée et signalée sur les cartes comme un parking ou une zone commerciale. Cette existence dans le cerveau de tous les hommées expliquerait – selon une partie de ces scientifiques – que la foi soit aussi répandue et depuis aussi longtemps parmi les hommes sous sa forme religieuse.

Jean-Claude Werrebrouck, professeur à l’université Lille II, dans un papier à lire absolument publié par ContreInfo consacré à l’après-crise, article époustouflant de systémique et d’enjambées temporelles fait quant à lui de la foi religieuse un simple passage dans l’histoire de l’humanité. Pour lui, ce serait déjà fini. L’Histoire avec ses grandes haches dira s’il a raison. Cette foi religieuse aurait été remplacée par la foi dans le marché. Foi économico-financière qui aurait évacué selon lui non seulement le religieux mais aussi le politique, transformé notre monde en monde techno-régulé, gouverné par un “soft power” anonyme et tout aussi efficace que les pouvoirs normatifs précédents.

Si la foi est localisable dans le cerveau (dans un lieu qui du coup devient l’âme de l’homme) et si la foi religieuse ne disparaît que pour mieux se réincarner en foi dans le marché, du coup cela veut dire que l’homme ne serait pas capable d’inventer d’autre système qu’un ordre le dépassant.

Jean Claude Werrebrouck envisage seulement pour le proche avenir un report partiel de la foi sur l’ordre législatif et le réglement – donc le politique, mais un politique non lyrique. L’ère à venir ne serait donc plus l’aire de la foi. Malraux a dû faire un demi-tour dans son tombeau.

Fin des croyances ou fin de la foi ? Les deux articles ne font pas la distinction entre les deux. Cette phase de repli de la foi pointée par la papier passionnant de Jean-Claude Werrebrouck n’est-elle pas seulement une phase de transition ? De nouvelles croyances ne vont-elles pas naître, identifiées en amont par le marketing et consumérisées par la comm’ ? Ou la crise des valeurs va-t-elle être l’occasion de retrouver le fil de la foi. Pas une simple zone géographique dans une boîte cranienne sur l’écran d’un scanner à la Google Maps ! La foi dans notre humanité, tout simplement.

Là où les eaux se mêlent

Le confluent vu de la rive gauche du Rhône

Le confluent du Rhône et de la Saône à Lyon vu de la rive gauche du Rhône – DR Lignes de vie

Là où les eaux se mêlent, en anglais Where water comes together with other water, est le titre d’un poème de Raymond Carver. Un poème sublime, édité en 10/18 (n° 2607, 1995) dans un recueil éponyme. Où Raymond Carver file la métaphore du fleuve pour parler de la vie. Il y parle d’années. De sa vie à 35 ans puis à 45 ans. De son coeur qui a repris vie depuis.

A Lyon, les deux fleuves se mêlent au milieu d’un écheveau d’autoroutes, d’échangeurs et de voies ferrées. Et sur cette pointe du confluent, la ville et le département sont en train d’édifier un nouveau musée, entièrement en surfaces vitrées. Et ce tableau est complété d’un aquarium peint en bleu industriel.

Quand on balade ou fait son footing sur les berges du Rhône, on voit nettement la différence de couleur entre Saône (plus boueuse) et Rhône (plus bleu). C’est tout ce qu’il reste des fleuves, cette différence de couleur. Tout le reste est noyé dans le bruit, les routes et les constructions.

Que fait cet homme assis face à ce confluent ? Joue-t-il avec son téléphone portable ou pense-t-il à sa vie ? A moins qu’il ne fasse les deux.

—–

Là où les eaux se mêlent, Raymond Carver, éd 10/18, 1995