La disparition de mon père

La boîte grise du cercueil a glissé en silence, poussée par un vérin invisible. Je dis « grise » car j’en suis sûr et « vérin » car je le suppose. La scène était filmée en noir et blanc, comme par une caméra de surveillance, très loin d’ici, dans un entrepôt. Nous étions tous debout, serrés dans une pièce minuscule, sauf ma mère, assise devant moi, je lui tenais les épaules, elle ne pleurait pas. Nos regards étaient braqués sur l’écran accroché en hauteur dans un coin de la pièce, comme dans un bistrot. Il n’y avait pas un son. Au milieu de l’image vidéo, une ouverture rectangulaire sombre découpée dans un mur blanchâtre. Le cercueil y est entré sans ralentir. J’avais remarqué en bas de l’écran deux lettres affichées en rouge, R et M. L’une d’elles a changé en silence, devenant verte.

Nous avons attendu la flamme.

Du moins je suppose que nous attendions tous sur cet écran une manifestation tangible du début de la crémation. J’emploie ce mot bizarre : crémation. Je le répète encore une fois pour m’assurer que mon père a réellement disparu, était en train de disparaître, allait disparaître. Crémation. Mon père avait disparu. Je devrais dire notre père, je n’étais pas son seul enfant regardant cet écran où rien ne bougeait.

— Ça doit être fini, a dit Thomas, il ne va plus rien se passer d’autre.

Nous nous sommes regardés, raides comme si nous avions un torticolis.

—   On peut sortir, a dit encore Thomas s’adressant à nous tous.

Nous n’étions plus qu’une vingtaine, nous sommes allés à la maison de mes parents, de ma mère maintenant, comme c’est la coutume, pour un café, un verre de vin, d’eau gazeuse, des brioches, des mots, nous retrouver avant de nous séparer.

Jean-Benoît Hépron, Autofictions (2017)

Mise au tombeau, cathédrale Saint Corentin, Quimper


Photos : Gilles Bertin

“Bielles”, revue cyclique — le numéro 0

Revue Bielles

Bielles est une nouvelle revue de création littéraire. Ses pères : Dominique Castanet & Thomas P., deux lyonnais.

Le numéro 0 de Bielles utilise la structure des Contes des Mille et une nuits. Chacun des huit auteurs — dont je suis pour ce numéro — a écrit à son tour, sans connaître les textes de ses prédécesseurs. Le fil entre chaque : un élément tiré du texte précédent, phrase ou personnage, incorporé par l’auteur suivant. J’étais le troisième et, voici quelques longs, longs mois, Thomas m’a envoyé :

« Une épicerie abandonnée, avec des vieilles boîtes de conserves »

Bielles est un voyage dont chaque étape envoie vers une nouvelle direction, inattendue, avec cependant ce petit air de la veille dans un nouveau paysage, un lien plus fort qu’il n’y paraît.

Les auteurs du numéro 0

Lire Bielles

Commencer par mon texte, “Avant”

Si à la lecture de ce numéro 0, il vous vient l’envie de proposer votre candidature pour la réalisation du prochain numéro, contactez Bielles.

Promenade en amoureux dans l’or de ce tantôt

Ensemble, ils vont à lente allure au milieu de la promenade sablée, entre les deux rangées d’arbres, troublés une fois seulement par la chute d’une plaque d’écorce, droit devant eux. Ils s’arrêtent, lèvent la tête, considèrent les larges ocelles ocres des maîtresses branches, vingt mètres au-dessus d’eux. Il se tourne vers son épouse, elle a le visage incliné vers le ciel, cheveux en arrière, dans une tache de soleil mouvante comme de l’eau. Quand elle découvre qu’il la regarde, ils ont de concert un petit rire qui s’en va devant eux entre les fûts clairs des platanes tel des vers de Trenet. La promenade se termine par un muret. Ils le longent puis s’engagent dans l’escalier qui mène à la rivière. Alors qu’ils vont disparaître, éclate à l’autre bout de la promenade une musique qui les fait s’arrêter et se retourner. Un sourire naît sur leurs visages. Se regardant, ils éclatent d’un rire d’enfant.

A image of the sun on Earth, par Ly-Lee — http://fav.me/dwum26An image of the sun on Earth, par Ly-Lee

À une fenêtre à l’étage de la salle des fêtes, Joël demeure rêveur,  regardant encore à l’autre bout de la place l’escalier par où ses parents viennent de disparaître. Il manipule son appareil photo pour examiner les clichés qu’il vient de prendre. Il les regarde une deuxième fois puis descend vers la musique qui vient de commencer dans la salle des fêtes. La vie est belle, dit-il à haute voix dans l’escalier.

embrace by PumpkinMelody - http://fav.me/dh3f35Embrace, par PumpkinMelody

Le long de la rivière, ils rencontrent de gros cailloux, des pierres roulées du talus, des ornières creusées par des engins agricoles. Il lui donne la main pour l’aider et elle le remercie de ce petit hochement de tête oblique qu’elle ne donne qu’à lui. Le chemin a été dur et ils ont peiné pour en arriver là. Pourtant, quand ils se retournent, leurs yeux ne distinguent plus ni trou ni ornière derrière eux, ils ne voient plus du chemin que les haies attentives penchées sur les deux bandes de terre ocre parallèles, les ombres quiètes des arbres et, dans l’auge constituée par les parois des haies, le liquide doré du soleil où nagent des nuées scolaires de moucherons, de larges papillons aux ailes galonnées de capitaines et des libellules venues de la rivière au corset couleur de tanches.

À un tournant, un arbre tombé en travers du chemin leur barre la route. Il est si vaste que ses branches vont jusque dans la rivière. Elle s’adosse au tronc couché qu’il caresse un instant de la main comme si c’était elle, allongée.

— Tu te souviens ? lui demande-t-elle.

— Nous n’étions pas mariés.

Vu d’en-dessous, le feuillage de l’arbre a le vert des feuilles des saules et ressemble aux taillis qu’une tempête aurait couchés. On a envie d’y passer la main et de l’oublier dans l’épaisseur touffue. Ce désir, ils l’ont en même temps, ils lèvent la main vers le visage de l’autre et, d’un mouvement tournant, elle continue vers la nuque de son mari, l’attire à elle, et quant à lui, il descend sa main sur l’épaule à demi dénudée, descend encore et l’appuie sur le tronc et fait de même avec l’autre, et des deux mains maintenant il est appuyé sur le tronc et elle est emprisonnée entre le tronc, le torse et les bras de son mari. Elle lui tient la nuque et l’attire jusqu’à ce que leurs visages soient si proches qu’ils voient dans les yeux de l’autre les petites taches dans l’iris et alors ses mains reviennent de la nuque au visage de son mari qu’elle serre tout entier dans ses paumes et elle pose sa bouche sur la sienne et, quittant le jour, l’arbre et le chemin, elle ferme les yeux, se rejoignant elle-même.

— C’était exactement comme ça, lui dit-il.

— Oh oui ! répond-elle.

Atomi imprastiati de soare par Ly-Lee, http://fav.me/dwz6nqAtomi imprastiati de soare, par Ly-Lee

On a poussé les tables contre les murs, balayé les boulettes de papier et les serpentins dans un coin, on danse. Quelqu’un met, « C’est la chenille qui se prépare / En voitur’ les voyageurs / La chenill’ part toujours à l’heure / Accroch’ tes mains à ma taille. »

— Il faut qu’ils dansent avec nous !

— Mais ils ont disparus !

— Où sont-ils ? Il faut les retrouver !

my SECRET by let-it-di - http://let-it-di.deviantart.com/art/my-SECRET-79883108My SECRET, par let-it-di

Ils contournent l’arbre. Le chemin rejoint la berge et ils marchent main dans la main, dans le bruissement de l’eau. Des toiles d’araignées palpitent dans les buissons, les bords du chemin sont couverts d’une herbe fine comme cheveux. Elle se baisse pour la caresser.

Elle le regarde dans les yeux, « Nous avons fait l’amour sur cette herbe. »

Il l’attire contre lui, « Ma chérie. »

ghosts by PumpkinMelody - http://fav.me/dosxlrGhosts par PumpkinMelody

— Viens, dit Joël à Laurence, je sais où ils sont.

— Mais les autres ?

— Ne leur dit rien surtout. Viens !

excuse me by PumpkinMelody - http://fav.me/dog7cjExcuse me, par PumpkinMelody

Il lui montre de l’autre côté de la rivière le mur neuf entourant la prairie qui s’emplira dans les années à venir de tombes, prenant la suite de l’ancien cimetière au pied de l’église. Leur caveau est déjà ici, grès moucheté de bleu.

— Notre château, dit-il avec un sourire moqueur.

Le chemin s’enfonce à nouveau dans les arbres. Ils marchent si près l’un de l’autre que l’on ne distingue entre eux qu’une fente de jour flottant dans la lumière de la forêt au gré de leurs pas, fente si étroite par moments que la couleur de leurs vêtements se mêle alors en une couleur nouvelle et hésitante, opacifiée par la lumière du chemin et nimbée de feuilles et d’écorces et de ciel.

Fading away like... by Viscosa - http://viscosa.deviantart.com/art/Fading-away-like-104570848Fading away like…, par Viscosa

Quand ils les ont aperçus au loin dans le chemin, Joël et Laurence se sont arrêtés.

Maintenant, ils les regardent s’éloigner lentement sur le chemin qui s’insinue entre les arbres et la rivière si doucement qu’au bout on ne sait plus lequel est l’un, lequel est l’autre, et que, renonçant à les démêler, on les unit en une seule personne.

— Tu crois que tu fêteras tes noces d’or, toi ? demande Laurence à son frère.

— Je les aime tu sais, dit-il.

pola 34 by osquibb - http://osquibb.deviantart.com/art/pola-34-72626423Pola 34, par osquibb

Parmi les acacias en fleur sous lesquels ils vont, elle soulève sa main entraînant avec elle la main de son mari pour l’appuyer sur son cœur.

— Tu sens ?

Il incline à demi la tête. Ses narines une seule fois se gonflent, puis il souffle doucement par ses lèvres entrouvertes, et l’air qui en sort ne fait pas plus de bruit qu’eux s’éloignant sur ce chemin, si doucement qu’il leur faut un long temps pour se fondre l’un en l’autre, pour constituer une silhouette complètement unie. Ils sont une flamme de bougie dans une atmosphère à peine troublée parfois par la brise venue de la rivière, et ce mouvement les rapproche encore.

Longtemps, leur fille et leur fils les regardent s’éloigner entre les arbres, devenir un doigt, puis une brindille, une graine, se fondant peu à peu au chemin.

Gilles Bertin


Texte publié initialement en 2011 lors de Vases communicants avec Jean-Yves Fick sous le titre Nous n’étions pas mariés.

Toutes les images (photos, polaroïds, collages) sont des créations d’artistes partagées sur DeviantArt, l’occasion de vous faire connaître ce remarquable lieu. Leurs références :

Portrait de François, ton voisin de bureau — La Femelle du Requin n°46

La revue La femelle du Requin publie dans son n°46 mon texte Portrait de François, ton voisin de bureau. Texte écrit en 2000 et 2016, vous comprendrez pourquoi en le lisant. Un extrait et où se procurer la revue.

Rencontre vendredi soir 4 novembre à La maison de la Poésie à Paris autour d’un des auteurs auquel est consacré ce numéro, Éric Vuillard. J’y serai.

La femelle du requin n°46

Extrait de Portrait de François, ton voisin de bureau :

Vous étiez une dizaine d’hommes, chacun examinait chaque jour des centaines de lignes de code conçues vingt ans plus tôt dans un langage informatique obsolète, le COBOL. Vous n’aviez pas le moindre espoir de terminer cette tâche écœurante avant les derniers jours de l’année 1999. Le temps se déroulait, uniforme et monotone comme le ruban d’un rouleau de papiers toilette, mesurable à la seule aune de vos pauses café et déjeuner.

François a passé l’an 2000. Il est de ces deux siècles, le vingtième et vingt-et-unième, évaluable, mesurable, prévisible, de la taille exacte d’une cellule Excel, additionnable, multipliable, fractionnable. Chaque jour dans son fauteuil, il continue d’accomplir sa part, il travaille sur d’autres correctifs logiciels, tant d’autres crises ont éclaté depuis le bug de l’an 2000, la bulle Internet, la grippe aviaire, les subprimes, le krach de 2008, la dette grecque.

La Femelle du Requin a vingt ans. Revue française de littérature créée en 1995 par des étudiants de Paris III. Trois numéros par an sont publiés autour d’un thème et d’un ou plusieurs auteurs ainsi que des contributions extérieures (fictions, poèmes, illustrations NB…). Pour le n°46, Éric Vuillard et Antoine Volodine.

Où trouver La Femelle du Requin ?

  • En librairie : voir la liste à Paris (une trentaine dont L’écume des pages, La Hune, Comme un Roman, Le Merle moqueur), Lyon (Le bal des ardents), Toulouse (Ombres Blanches, Oh les beaux jours), etc.
  • En PDF (sur tablette, magnifique mise en page) : ici

Le site web de la revue : http://lafemelledurequin.org

 

Combien de choses sais-tu par instinct

« Pourquoi
Parce qu’il sait qu’il va mourir
Il ne sait rien rien
Si c’est instinctif
Combien de choses sais-tu par instinct* » au-delà de toute raison, dans ce continent sans cartographie. Il le sait depuis si peu qu’il pense qu’il ne s’habituera jamais à cette idée. Il a les jambes tremblantes parfois, des perles minuscules d’eau dans les poils de sa moustache et de ses favoris aux premiers brouillards, quand il va chez sa fille à vélo, garder son petit-fils pendant qu’elle s’accorde du temps pour elle. Il joue avec Adrien, ils s’entendent bien tous deux. Durant ces moments, il oublie celle dont on ne prononce pas le nom, il est longtemps arrivé en retard, a longtemps remis à demain, elle est là, invisible dans ce continent mystérieux sous leurs pieds où les mots sont insolubles et sur lequel ils jouent ensemble.

Sténopé de cabane et vélo

Puis il rentre à vélo, il pédale lentement, pensant à pas grand chose, le soir tombe, des ronciers et des haies vient une odeur tenace. Il range son vélo contre le mur et s’il ne fait pas trop froid s’assied dehors, regarde le paysage sans le détailler, la maison de sa fille et d’Adrien est dans cette masse d’ombres et de pointillés de lumières, une obscurité vivante comme son chien assoupi, il plisse des yeux, son cœur pourrait s’arrêter maintenant, demain.

sur un extrait de La route des Flandres de Claude Simon

Gilles Bertin


* Citation liminaire (en italiques) : Claude Simon, La route des Flandres

Photo : sténopé, Gilles Bertin