Maman courait en tête

Tout était prêt quand je rentrais
une assiette avec une entrée ou sur la gazinière une casserole de soupe
toute petite la casserole avec son couvercle brillant
j’allumais dessous il y avait aussi un bol sur la table
quand je versais le contenu de la casserole dedans
la soupe arrivait pile au bord
ni plus bas ni en excès
elle était comme ça maman
exacte

Il y avait trois tranches de pain enveloppées dans la serviette
pour qu’elles soient fraîches
une pomme ou un autre fruit des noix une banane
une portion de fromage blanc à ma mesure
et un plat de résistance dans le poêlon prêt lui aussi sur la gazinière
chaque récipient avait la dimension ad hoc
la casserole de soupe le bol le poêlon et pour la pomme une soucoupe
elle était comme ça maman
exacte

J’étais le dernier d’une fratrie
je prenais cette exactitude pour de l’attention
maman m’aime pensais-je
j’ai dépassé l’âge qu’elle avait
j’ai essayé différentes vies
ces derniers temps j’ai changé d’avis
ce n’était ni amour ni exactitude
maman courait en tête
pour que je sois rassuré me dis-je
et être rassurée de savoir où j’allais comme ça

A-t-elle été heureuse
la course nécessite un perpétuel déséquilibre
Je vis avec une autre femme
tout est prêt quand je rentre
je croyais mon enfance si loin
elle voulait être comme ça maman
devant

Carreaux 1

Ma famille en marche

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Sur cette photo,
ce sont mes deux grands-mères,
elles marchent ensemble bras dessus bras dessous,
c’est un jour de fête de famille,
elles vont à la salle des fêtes,
discutant.

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Ma grand-mère paternelle a une canne, elle avance avec difficulté et ne sourit pas. Mon autre grand-mère a une tête de moins mais elle continuera une quinzaine d’années. Elle a tout le bonheur du monde sur son visage. Leurs maris, mes grands-pères, sont morts depuis quelques années.

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Ce serait bien de les revoir toutes deux ensemble, côte à côte, un jour d’été, elles qui ne sont plus là depuis un bon moment.
Quelle chance d’avoir ce carré de photo pris entre une église et une salle des fêtes, un jour de communion solennelle.
De les regarder des années après, l’une allant au rythme de l’autre, absorbées dans leur conversation, ne me voyant pas les photographiant, prélever un instant de ce jour ensemble.

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Désormais c’est au tour de ma mère de marcher ainsi. Elle n’en a pas peur, non.
C’est de ne plus avoir sa mère qui la fait souffrir,
d’être seule devant.

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Ensuite, ce sera à moi.

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Nous aurons fait l’un après l’autre, nous suivant, un bon bout de chemin.

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Voilà à quoi je pense devant cette photo, ma famille en marche.
Moi. Mes enfants. Ma mère. Et mes deux grand-mères.
Je les vois encore, ce jour-là, vingt ans de ça au moins, allant bras dessus bras dessous.

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Gilles Bertin

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Texte initialement publié le 4 décembre 2009 dans les « Vases Communicants » chez Enfantissages

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