Printemps 18

Un hoquet troubla le ronron de matou là-haut
Marius leva la tête
Une fumée noire s’échappait de l’avion
Il lâcha la poignée de la scie
Qu’est-ce que tu fais ? demanda sa mère
elle n’avait rien entendu elle était moitié sourde

Chacun à un bout de la scie passe-partout
ils coupaient un arbre
Regarde cria-t-il bras tendu dans le ciel bleu
Elle regarda secoua la tête et dit
Si ça continue tu partiras à ton tour

Avion et parachute - Plane and parachutist - Image from page 1459 of "The literary digest" (1890)

On était au printemps dix-huit
Il aurait dix-huit ans le neuf juin
Il était né à Paris
sa mère l’avait abandonné à treize jours à l’assistance publique
et son père les avait abandonnés tous deux

Deux points noirs montèrent le long d’une ligne invisible
Les détonations leur parvinrent plusieurs secondes après
L’avion tomba comme une pierre
C’est un boche dit Marius il a une croix noire
Il y eut une explosion
Si ça continue répéta-t-elle tu vas partir

Une corolle de lin éclata dans l’azur
Ah ça ! dit Marius
Et elle, En voilà un affûtiau !
Quelque chose se balançait dessous
Et tout ça descendait en hésitant
pareil aux graines ailées des érables
ils n’avaient jamais vu ce spectacle

C’est un homme cria-t-il, c’est l’aviateur
Il s’élança dans la prairie
Méfie-toi si c’est un boche cria-t-elle dans son dos
La corolle hésita au-dessus du sol
à la surface d’une eau invisible
et s’affaissa doucement recouvrant l’herbe de la prairie

Marius réapparut penché sur l’homme
son bras soutenant ses reins il le relevait
et appuyés l’un à l’autre ils marchèrent vers elle
traînant dans l’herbe derrière eux la corolle blanche
sous le ciel bleu désormais vide

Gilles Bertin


Image from page 1459 of « The literary digest » (1890), lien — Aucune restriction de droit d’auteur connue.

de si loin

c’est de la terre froide et c’est le lait que tu as donné,
c’est sourire dans les pleurs,
le cœur qui chute et remonte,
l’hiver dans le printemps,
le printemps dans hier,

l’hiver et l’été où tu donnais vie,

c’est le sablier cassé, sable sur la table,

c’est être ton enfant de si loin.

Gilles

 

5 oiseaux dans le ciel après la préparation de la cérémonie pour maman

 


photos, Bois Saint-Romain 11 et 12 décembre, Tavernay et Autun 13 décembre 2018

J’ai vu

J’ai vu
J’ai vu les bœufs mutiques les bœufs blancs qui cavalaient au Bois Saint-Romain et qui meuglaient en fanfares
Et mon cœur, comme le corniaud derrière, calte encore derrière ces bœufs

Brume au matin envahissant le paysage ensoleillé

Au Tocro 10 000 mayettes archiséchaient bottes de foin
J’ai moissonné les embouches du Courtegland
Et au Mongin nous avons trouvé un troupeau de moutons roux
J’ai vu dans les herbages des groins avides des bestiaux qui pissaient à vastes torrents
Et les grêles froudoyantes hachaient partout et mutilaient les cieux arides
L’orage était sur toutes les toisons dans tous les ventres
Des cornes folles saccageaient toutes les haies
Et sous la force de la vie les cuisses vibraient comme des agrès
Dans toutes les prairies on bouffait tous les regains
Et j’ai vu
J’ai vu des troupes de 60 taurillons qui s’échappaient à toutes pattes enferrés par les collines en chaleur et des hordes de corneilles qui s’égaillaient incurablement après
Disparaître
Dans le ventre du Morvan.

 


D’après Blaise Cendrars, Prose du transibérien (Pléiade page 29)

Photo : Bois Saint-Romain par Gilles Bertin

plus jamais parler d’elle

Elle était toute en bleu, grunge, pantalon déchiré
grosses joues de bonne fille
Elle tira de son sac une fiche de consultation
au logo de l’Assistance Publique
la relut plusieurs fois
frottant la commissure de ses yeux
pourtant elle ne pleurait pas elle fit ça longtemps
Soudain eut un sourire mystérieux
un printemps sur son visage
Pile à ce moment le soleil joua sur elle
le tatouage de cheval sur son bras galopa
un hôpital de l’Assistance publique défilait avec ses pavillons serrés
il ressemblait à celui d’où elle venait
elle regarda de l’autre côté
Ce fut le fleuve jeté en travers du métro
qu’il franchit avec elle guettant la liste des stations au-dessus des portes
Elle prit sous le siège où elle l’avait rangée une béquille
le rouge de ses ongles était écaillé

plus-jamais-parler-d-elle-600

Dehors
elle tira du grand sac plat à son épaule un dossier
d’un geste précis le mit dans la gueule d’une poubelle
examina la plaque de la rue
celle de la fausse adresse qu’elle avait donnée pour le dossier
au 126
ou au 127
elle ne savait pas exactement de quel côté
il y avait tant de possibilités
C’était une histoire finie avant d’avoir commencé
à peine inventée
une des multiples histoires qui aurait pu avoir lieu dans cette ville aux couches multiples comme une moussaka
Derrière elle un homme aux cheveux coupés courts cinquantaine polo gris rayé de blanc avait la main dans la gueule de la poubelle
il tourna les pages du dossier
un formulaire de l’Assistance Publique
« Service des enfants assistés »
Il le rangea dans son cartable
La béquille contre la poubelle ressemblait à un étai
La femme avait disparu

Gilles Bertin

Paris, métro lignes 6 et 8, 4 septembre 2015

Lu par Myriam Linguanotto
Photo : Gilles Bertin


Ce poème a initialement été publié ici voici plus de deux ans, le 4 septembre 2015.

Les poèmes de métro publiés ici sont regroupés sous #poemes-de-metro

La forme Poèmes de métro a été inventée par Jacques Jouet, membre de l’Oulipo.