Le démon a la banane

Beasty, The BSD daemonAnge déchu, esprit du mal, diable, Abaddon, Baal, Belphégor, Belzébuth, Lilith, Lucifer, Moloch, Satan… tous oldies, vintage ! Le démon est défait : la mondialisation, la science, les boîtes de nuit et la contraception ont eu sa peau. L’est loin le temps du curé d’Ars ! Harangait ses ouailles ainsi Jean-Marie Baptiste Vianney :

« Voyez, mes frères, voyez ! les personnes qui entrent dans un bal laissent leur ange gardien à la porte. Et c’est un démon qui le remplace ; en sorte qu’il y a bientôt dans la salle autant de démons que de danseurs. »

Pourtant…

Le démon, Sigmund Freud l’Abel et bien repeint cinquante ans après Ars. Une OPA en bonne et due forme :

« Le diable n’est pas autre chose que l’incarnation des pulsions anales érotiques refoulées. »

« Le père serait […] le modèle primitif et individuel aussi bien de Dieu que du Diable. »

À propos du père, justement, Carl Jung renvoie papa Sigmund dans ses corners : « Bien et mal sont consubstantiels, sont des mythes et non des métaphores… » Si le démon est, il n’est pas littéraire. Fini le démon ! À sa place, la fosse des Mariannes de l’absence de sens. Comment combler cette béance dans l’occidentale way of life ? Dans L’arrache-coeur (et non L’attrape-coeurs, bande de mécréants!), Jacquemort s’y colle :

L'arrache-coeur - Boris Vian« Je suis vide. Je n’ai que gestes, réflexes, habitudes. Je veux me remplir. C’est pourquoi je psychanalyse les gens. Mais mon tonneau est un tonneau des Danaïdes. Je n’assimile pas. Je leur prends leurs pensées, leurs complexes, leurs hésitations, et rien ne m’en reste. […] Je veux faire une psychanalyse intégrale. Je suis un illuminé. […] Celui que je psychanalyserai comme ça, il faudra qu’il me dise tout. »

Quel benêt !… Les gens du coin n’ont pas besoin de psychanalyse. Ils ont La Gloïre :

– Qu’est-ce qui vous est arrivé ? demanda Jacquemort. Vous êtes tombé de la barque ?

– Je faisais mon travail, dit l’homme (La Gloïre). On jette les choses mortes dans cette eau pour que je les repêche. Avec mes dents. Je suis payé pour ça.

– Mais un filet ferait aussi bien l’affaire, dit Jacquemort.

– Il faut que je les repêche avec mes dents, dit l’homme. Les choses mortes ou les choses pourries. On les jette pour cela. Souvent on les laisse pourrir exprès pour pouvoir les jeter. Et je dois les prendre avec mes dents. Pour qu’elles crèvent entre mes dents. Qu’elles me souillent le visage.

– On vous paie cher pour cela ? demanda Jacquemort.

– On me fournit la barque, dit l’homme, et on me paie d’honte et d’or.

Au mot « honte », Jacquemort fit un geste de recul et s’en voulut.

– J’ai une maison, dit l’homme qui avait remarqué le mouvement de Jacquemort et souriait. On me donne à manger. On me donne de l’or. Beaucoup d’or. Mais je n’ai pas le droit de le dépenser. Personne ne veut rien me vendre. J’ai une maison et beaucoup d’or, mais je dois digérer la honte de tout le village. Ils me paient pour que j’aie des remords à leur place. De tout ce qu’ils font de mal et d’impie. De tous leurs vices. De leurs crimes. De la foire aux vieux. Des bêtes torturées. Des apprentis. Et des ordures. »

La Gloïre mourira (oui, il mourira !) 17 ans plus tôt que Jacquemort. Ni l’un, ni l’autre ne savent que « l’espérance de vie des égoutiers parisiens est de 17 ans inférieure à la population de référence nationale… Les égoutiers décèdent prématurément de cancers et d’infections contractés à cause de leur activité professionnelle dans les égouts. » Si Jacquemort avait eu connaissance des conclusions de cette étude de l’INSERM de 2010, il aurait eu encore davantage honte de sa honte (le pied, non ?).

Le démon - Hubert Selby

1976…

Le démon est new-yorkais, cadre en pleine ascension sociale, mais quelque chose le tenaille :

« Ses amis l’appelaient Harry. Mais Harry n’enculait pas n’importe qui. Uniquement des femmes… des femmes mariées. »

Préalablement à ce premier paragraphe de The Demon (in french, Le démon), Hubert Selby s’est fendu de cette autocitation : « Un homme obsédé est un homme possédé du démon. » Le résumé de Wikipedia :

« L’histoire de The Demon est celle de Harry White, cadre efficace promis à une brillante carrière dans une entreprise new-yorkaise, fils modèle vivant chez ses parents. Harry a donc tout pour être heureux et réussir, mais il a en lui un démon. Au début du livre, ce démon le pousse à coucher avec des femmes, mariées de préférences, afin d’éviter qu’elles ne s’attachent à lui, mais aussi pour augmenter son excitation sachant qu’il peut être découvert par l’époux. Harry parvient à vivre ainsi, entre ses pulsions et sa vie de cadre célibataire. Mais le démon devient de plus en plus fort et il a de plus en plus de mal à le gérer, cela finit par déborder sur son travail à plusieurs reprises. Malgré ses pulsions, Harry parvient à grimper dans la hiérarchie de son entreprise, tout en donnant l’image de la réussite. Cependant, alors que les apparences montrent un succès fulgurant, l’état psychologique de Harry se détériore. Coucher avec des femmes mariées ne lui suffit plus, il couche alors avec des femmes alcooliques plus ou moins en marge de la société puis, cela ne lui apportant plus le frisson qu’il recherche, il se met à voler, et lorsque le vol n’assouvit plus son démon, il se met à tuer. » (Le démon, Source Wikipedia)

BSD daemonLe démon ne cesse de se réincarner. Un de ses derniers avatars littéraires, le daemon (notez le passage du « é » au « æ ») :

Quand Hiro a écrit les algorithmes concernant les combats au sabre à l’intérieur de Soleil Noir – ils ont été repris ensuite et adoptés dans tout le Métavers – il s’est aperçu qu’il n’existait pas de manière optimale de traiter l’après-vie. Les avatars ne sont pas censés mourir. Ils ne sont pas censés se décomposer. Les créateurs du Métavers n’ont pas eu l’esprit assez morbide pour prévoir une demande dans ce domaine. Mais le but d’un combat au sabre est de trancher son adversaire pour le tuer. Il a donc fallu que Hiro concocte un programme qui empêche le Métavers de se retrouver, un jour ou l’autre, jonché d’avatars inertes, démembrés ou imputrescibles.

Snow crash - Le Samouraï virtuel - Neal StephensonL’évacuation des avatars morcelés est le travail des daemons fossoyeurs, une nouvelle catégorie du Métavers que Hiro a dû inventer. Ce sont de petits êtres agiles vêtus de noir des pieds à la tête, comme des ninjas, sans même une ouverture pour les yeux. Ils sont rapides et efficaces. Au moment même où Hiro s’écarte des tronçons de son ex-adversaire, il sortent par des trappes invisibles ménagées dans le sol du Soleil Noir pour converger sur le Japonais terrassé. En quelques secondes, ils ont fourré les morceaux dans des sacs noirs et disparaissent par le même chemin dans les galeries secrètes de leur monde inférieur. Deux ou trois clients curieux essaient de les suivre en forçant l’ouverture des trappes, mais leurs doigts d’avatars ne trouvent rien d’autre qu’une surface lisse et noire. Le réseau de galeries n’est accessible qu’aux daemons fossoyeurs.

Et à Hiro, accessoirement. Mais il se sert rarement de ce privilège.

Le Soleil Noir est le bar réservé à l’élite du Métavers, un univers virtuel accessible uniquement par ordinateur, bien avant Second Life et Facebook. Le sous-sol du Métavers grouille de daemons. Comme La Gloïre dans L’Arrache-coeur, ils nettoient les saletés des habitants de leur monde, et en silence, s’il vous plaît ! Hiro Protagoniste, le héros bien nommé de Snow Crash, roman culte de Neal Stephenson, (mal traduit en français en Le Samouraï virtuel), les a programmé : le démon est devenu un logiciel.

La Chute de Simon le magicien, Gislebertus, l'un des chapiteaux de cathédrale d'Autun

Or donc, le monde est toujours une pastèque tranchée en deux parts. En front-office, le bien, l’efficacité, le management proactif, les chartes qualité, le tri des déchets, la vie sans tabac, le blabla durable. En back-office, dans les caves, les caniveaux, sous les divans, des galops  de diablotins.

Mais au Moyen-Âge alors ? Ce temps de tous les diables. Des peurs. Sans culture. Ce creux dépressif de l’Occident, entre les Grecs et les Lumières. Ce démon médiéval serré comme un expresso à une terrasse romaine doit être horrifique. Mais non, en 1130, Gislebertus, sculpteur de Cluny, d’Autun et de Vézelay lui donne une gueule hilare, une trogne de bourguignon mettant les tonneaux en perce, de libertin en chasse. Le démon a déjà la banane. « N’ayez pas peur », dixit Jean-Paul II.

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L’arrache-cœur, Boris Vian, éditions Jean-Jacques Pauvert, 1962

Le démon, Hubert Selby Jr, trad. par M. Gibot, éd. Les Humanoïdes associés, 1976, rééd. 10/18.

Le Samourai virtuel (Titre originel : Snow crash, 1992), Neal Stephenson, éd. Le Livre de Poche

Beasty, The BSD daemon, https://www.google.fr/search?hl=fr&safe=off&q=Beastie…

De tels tailleurs de crayons

L'année-sabbatique - Pascal-GarnierLévy signait chez Gibert Saint-Michel ce jeudi. La veille Jenny avait reçu le Goncourt. L’avant-veille Charlie deux cocktails molotov. La Grèce sauvée perdue resauvée reperdue. Les bourses re-remontaient. Le monde était n’importe quoi et ça se voyait. À dix-neuf heures pétantes, Lévy est parti laissant esseulés une dizaine de ses groupies en tailleurs et costumes sombres. Ils ont continué à discuter entre eux – mais de quoi pouvaient-ils parler ? À la lettre G, dans le rayon du bas, au raz du sol – il faut s’agenouiller pour l’atteindre – Pascal Garnier et Romain Gary étaient côte-à-côte. Leur voisinage réintroduisait un  peu d’ordre dans le n’importe quoi. Parmi la quinzaine de livres de Pascal Garnier serrés l’un contre l’autre, il y en avait un jamais là habituellement, L’année sabbatique. Une édition P.O.L. de 1986. Des nouvelles. Couverture vintage. Photo de Doisneau. Un vieux couple lourd comme la pendule sur le marbre de la commode. Leur photo de mariage, ils étaient minces. Tellement Doisneau. La première phrase du recueil :

Ils n’avaient nulle part où aller, alors, ils y allèrent.

Ce jeudi, plus personne ne croyait à rien, sauf ceux qui avaient encore un dieu et s’y cramponnaient. Côté anglophone, à la lettre M, il y avait les Lettres de Katherine Mansfield.

Lettres - Katherine-MansfieldOh ! que j’ai envie de bonheur — d’un monde qui ne soit pas toujours détraqué ! Vivre constamment sur la défensive, que c’est fatigant ! Pourquoi les gens ne veulent-ils pas vivre plus librement et plus largement ? Non, ils sont là, recroquevillés comme de petites plantes dans de petits pots qu’on aurait dû mettre en terre depuis des années et des années.

Katherine Mansfied écrivait cette lettre le 22 août 1918.

 N’est-ce pas que « David Copperfiled » est adorable ? […] Oui, Charles Dickens rend nos hommes plus petits que jamais, n’est-ce pas, et de tels tailleurs de crayons !…

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Lettres, Katherine Mansfield, Bibliothèque Cosmopolite, éd. Stock.

L’année sabbatique, Pascal Garnier, éd. P.O.L.

Les nouvelles, Katherine Mansfield — Préface de Marie Desplechin

Les nouvelles, Katherine Mansfield« Et puis, après six ans, elle le revit. Il était assis à une de ces petites tables de bambou, décorées d’un vase japonais avec des narcisses de papier. Un compotier de fruits devant lui, il pelait une orange avec grand soin, d’une manière toute spéciale, qu’elle reconnut aussitôt. »

La « touche » Katherine Mansfield que lui enviait Virginia Woolf est dans ce premier paragraphe d’Un picckle à l’aneth, comme dans toutes ses autres nouvelles. Une façon d’intriquer objets et personnages, sensations et émotions, sans que jamais, absolument jamais, n’apparaisse l’auteur. Un biais imperceptible, quasi magique, qui permet de prendre pied, derechef, dans ces dizaines de nouvelles écrites entre 1911 et 1920, d’être Vera, à l’entrée de ce salon de thé, face à cet homme qu’elle n’a pas vu depuis six ans, de le reconnaître à sa manière de peler un fruit :

« Tandis qu’il parlait, elle leva la tête, comme si elle buvait quelque chose ; l’étrange bête dans sa poitrine se mit à ronronner.

– Je vous sentais plus solitaire que qui que ce fût, continua-t-il, et cependant vous étiez peut-être la seule personne au monde réellement, sincèrement vivante, née hors de son époque – murmura-t-il, et il caressa le gant –, marquée par le destin.

Ah Dieu ! qu’avait-elle fait ? Comment avait-elle osé refuser semblable bonheur ; le seul homme qui l’eût jamais comprise ! Était-ce trop tard ? Pouvait-il être trop tard? Elle était ce gant qu’il tenait entre ses doigts… »

Katherine Mansfield
Katherine Mansfield

La violence des sentiments de Vera affleure brutalement parmi toutes ses sensations, comme une bulle plus grosse qu’une autre crevant à la surface d’une confiture en train de cuire.

Katherine Mandsfield manie la cruauté avec la science, la précision et la sensibilité d’un créateur de parfum. Une cruauté qui jaillit au cœur de chacun de ses textes, jamais gratuite car elle vient d’un manque. Celui de la rencontre amoureuse que se refusent à six ans d’intervalle les protagonistes d’Un picckle à l’aneth ; celui du partage d’un jouet entre gamines dans La maison de poupée ; voire dans beaucoup de ses nouvelles d’une absence traînante, informulable ni par le narrateur, ni par le protagoniste, quelque chose qui a été impossible, l’est et le sera définitivement. Cette absence, ce manque proviennent d’un refus. Un refus qui peut aller jusqu’à l’oubli comme celui du directeur dans La mouche, négation raffinée de la mort de son fils consommée dans la torture de cette mouche :

À ce moment, le directeur remarqua qu’une mouche était tombée dans son large encrier ; elle essayait faiblement, mais avec l’énergie du désespoir, d’en sortir en grimpant sur le bord. […] Le directeur prit une plume, sortit la mouche de l’encre et, d’une petite secousse, l’envoya sur une feuille de papier buvard. […] redressant péniblement son petit corps trempé, elle entreprit l’immense tâche d’enlever l’encre de ses ailes. […] Elle y réussit enfin, et s’asseyant, elle commença comme un petit chat à se nettoyer le visage, puis les petites pattes de devant parurent se frotter l’une contre l’autre, légèrement, joyeusement. L’horrible danger était passé. Elle y avait échappé, elle était prête à revivre.

Mais, juste à ce moment, le directeur eut une idée. Il replongea sa plume dans l’encre, appuya son robuste poignet sur le buvard et, au moment où la mouche essuyait ses ailes, une grosse goutte lourde s’abattit sur elle.

Deux fois encore la mouche se nettoiera, à chaque fois le directeur… Sans doute, cela peut faire penser à la vie de Katherine Mansfield, scandée de désastres, deuils, maladie, exil. Pourtant non !… Ni apitoiement, ni tristesse. Il émane et il reste de ses nouvelles un sentiment solaire, une joie inaltérable qui rayonnent dans chaque ligne, chaque détail, comme de cette minuscule lampe du salon de La maison de poupée :

Mais ce que Kezia aimait par-dessus tout, ce qu’elle aimait à la folie, c’était la lampe. Une exquise petite lampe couleur d’ambre, surmontée d’un globe blanc, qui se dressait au milieu de la table, dans la salle à manger. Elle était même remplie, toute prête à être allumée, mais naturellement on ne pouvait pas l’allumer. Il y avait à l’intérieur un liquide qui ressemblait à de l’huile et remuait lorsque l’on agitait la lampe.

Le père et la mère poupées étaient dans le salon, étendus tout raides, comme évanouis ; leurs deux petits enfants dormaient au premier étage. À vrai dire, ils étaient trop gros pour la maison de poupée, ils ne paraissaient pas chez eux. Mais la lampe était idéale. Elle semblait sourire à Kezia, elle semblait dire : « J’habite ici. » Elle était vraie.

Ce que produit l’écriture de Katherine Mansfield est — au moins pour moi — exprimé dans ce « Elle était vraie. »  Et je me plais à croire que cette phrase s’applique aussi à Katherine Mansfield elle-même. Je ne vois d’ailleurs pas d’autre explication à ce que suscite sa lecture. Une sincérité que j’aimerais atteindre. Sensible, brutale, musicale, l’écriture de Katherine Mansfield est vraie.

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La préface de Marie Desplechin

est à la hauteur de ce recueil, vibrante de sensibilité, profonde sans certitude, piquante de justesse… Son évocation de la poussière à propos de l’écriture de Katherine Mansfield l’une des plus belles métaphores de la littérature qui soit  :

Je progressais dans ma lecture, séduite et abandonnée illico, sans parvenir à fixer le souvenir de ce que je venais de lire. J’avançais dans un brouillard d’impressions, dissipées aussitôt qu’approchées, et j’ai longtemps pensé qu’il m’en restait peu de choses. De la poussière.

Bien des années après, quand Marie Desplechin à son tour se sera mise à écrire :

C’est là que j’ai retrouvé la poussière. Partout où je passais, je soulevais des nuages qui s’élevaient et se dispersaient dans l’air avant de retomber. Katherine Mansfield, qui n’occupait dans ma mémoire aucune place distincte, s’était glissée dans toutes.

Les nouvelles, Katherine Mansfield, éd. Stock, collection La Cosmopolite, 946 pages, 88 nouvelles, 24 euros.

A noter aussi la grande qualité des traductions de André Bay, Geneviève Brisac, Clémence Boulouque, J.-G. Delamain, Agnès Desarthe, Marthe Duproix, Marguerite Faguer, Madeleine T. Guéritte, Luba Jurgenson, Charles Mauron, Didier Merlin, Sylvie Robic, Claude Seban, Alice Seelow.


La Tribut du Verbe, le slam dépote

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La Tribut du Verbe sur scène (c) Romain Etienne

Quand les quatre slameurs de La Tribut du Verbe sont sur scène, il se passe quelque chose. Punch, qualité d’écriture, sens de la mise en scène. Ils étaient le 13 mars au Périscope (très bonne salle !) à Lyon, pour le Printemps des Poètes :

Voici ma peau — hérésie
Sur le ring de l’avanie
Je brasse et boxe, c’est frontal
Que dans mes cordes ces veaux calent !

Leur écriture a évacué la « moraline » et les tics du rap qui plombent trop souvent les textes de slam en jouant du second degré et de l’humour. On rit (beaucoup et énorme !) en les écoutant et on se régale de leurs allitérations et de leurs rimes riches scandées comme on se régalait de celles de Claude Nougaro. Voici la fin du monde :

Là !
Dans le coca, le chocolat
Elle est là !
Dans le cana, sous la burka,
Elle est là !
Les acariens dans ton matelas
Elle est là !
Les chamallows ou les mollahs
les chalumeaux, les chiens errants
H1N1, H5N1, H1N1, H5N1, H1N1, H5N1
Et bientôt Et bientôt Et bientôt Et bientôt
H6N8

Ils jouent de leur quatuor et de leur virilité pour refiler à chacun de leur morceau une tension ininterrompue, relançant sans arrêt les textes par leur voix et leur jeu. Ça ressemble à une pluie d’étoiles en août.

Chacun des quatre est différent, attachant, tous complices, ça se sent, et les bougres sont bigrement beaux, corps et esprit, quatre mecs qui font bander dur la poésie.

La Tribut du Verbe - (c) Romain Etienne
La Tribut du Verbe - (c) Romain Etienne

Leurs compositions ondoient et se déploient comme des serpents qui, lorsqu’ils butent contre les murs, pirouettent et quadrillent tout le territoire :

J’mets mes fantasmes à plat, c’est bon
Puis je mate tes strings en streaming contre un orgasme placebo
Pour toi, ma puce… sera mon cerveau
Un copié-collé, sur fond de zouk
Et j’ferais plus le nerveux sur Scarface-book

Ils ont réunis les textes de ce spectacle dans le recueil Château de cartes publié par La Passe du Vent, éditeur rhônalpin de récits, nouvelles, romans, théâtre, poésie. C’est un petit livre costaud qu’on a envie de lire après les avoir vus sur scène :

  • le 19 mars pour La nuit du Slam à Toulouse
  • le 23 mars pour La nuit du Slam à Reims
  • le 26 mars à Saint-Bel
  • le 17 avril à Lausanne

Château de cartes, éd. La Passe du Vent, 135 pages, 10 euros + 2 euros de frais de port sur le site de la Tribut

Infos sur www.latributduverbe.com

Lune captive dans un oeil mort, Pascal Garnier

19 août 2014 : je republie ce billet de 2010 pour le seul plaisir de la jouissance éprouvée à lire Pascal Garnier.

Toute sa vie elle avait fait où on lui avait dit de faire […] parce qu’elle pensait sincèrement que si l’on prenait la SNCF comme exemple pour organiser son existence, on pouvait faire son chemin, au travail comme à la maison.

Lune captive dans un oeil mort, Pascal GarnierC’est Odette qui pense, mais ça pourrait être son mari Martial, ou Maxime et Marlène. Deux couples qui ont investis dans  une résidence sécurisée, Les Conviviales, en Provence, à l’écart de tout village. Portail, gardien, piscine, vidéo-surveillance… Le rêve du retraité aisé début vingtième-et-unième siècle ? Manque de chance, ça se met en travers… comme le climat. Pourquoi ? Faut pas le dire sous peine de gâcher l’infini plaisir procuré par ce roman à la vivacité de gardon. Le genre dont on étire la lecture pour la savourer, la goûter, la garder en bouche.

Dans ce livre « petit mais costaud » écrit bien avant la chasse aux Roms, ceux-ci jouent un rôle non négligeable, à leur corps défendant, épouvantant les habitants de la résidence, dans des passages jubilatoires.

Ils faisaient chier ces gitans !… Mais qu’est-ce qu’ils étaient beaux, les hommes, les enfants, les femmes…Ils n’étaient ni crasseux, ni dépenaillés. […] Ils semblaient chez eux sous le soleil.

Pascal Garnier, parti en juillet 2010, avait un humour noir extraordinaire. Le sens rare de la comparaison qui ne tombe ni à côté du potage, ni dans la mollesse de l’édredon. Un sacré abattage.

Le végétal, j’aime, c’est fiable, ça cause pas, ça gesticule pas, ça prend son temps, ça se développe en loucedé sous la terre, et quand c’est bien enraciné dans l’enfer, ça ressort et ça étouffe tout, comme un anaconda, un python, un seul gros muscle autour de la planète et couic !… On n’en parle plus. Evidemment que ça allait foirer leur truc de mettre des vieux ensemble, mais ça aurait été pareil avec des jeunes.

Brèves n°93
Brèves n°93

Isolés dans cette résidence, à distance du présent et de leur passé, leur vie leur revient dans la gueule. Leurs rêves de départ et ce qu’ils n’en ont pas fait. Leur aisance matérielle a un goût très amer et, dans ce huis-clos aseptisé comme un comprimé de Lexomil, ils vont se foutre les uns sur les autres. Et, en dépit de leur cruauté imbécile, le lecteur en rit. Car Pascal Garnier a à la fois le talent des personnages et des situations. Ainsi que l’art du rebondissement. Le dernier numéro de Brèves, qui lui rend hommage, permet de découvrir son talent à travers plusieurs de ses nouvelles et des textes de personnes qui l’ont bien connu.

Lune captive dans un oeil mort est un roman noir désopilant, « garanti sans moraline », pour reprendre le titre d’un autre talent de l’humour noir, Patrick Declerck. Ses personnages, alors qu’ils sont tous des ratés, restent longtemps dans la tête. C’est qu’en plus de très bien écrire, Pascal Garnier avait un regard acéré et tendre.

Lune captive dans un oeil mort, Pascal Garnier, éd. Zulma, 157 pages, 16 euros et cinquante centimes (Zulma vient de rééditer tous ses romans sous sa belle jaquette « Z »)

Brèves n°93, éd. Du Gué, 144 pages, 12 euros (revue de nouvelles disponible dans certaines très bonnes librairies)