Chroniques martiennes

Chroniques martiennes - Dyptique #381 #382

AOÛT 2002

Rencontre nocturne

 

Avant de s’engager dans les montagnes bleues, Tomás Gomez s’arrêta pour prendre de l’essence à la station isolée.
— Tu te sens pas un peu perdu ici, petit père ? dis Tomás.
Le vieil homme essuyait le pare-brise de la camionnette.
— Je ne me plains pas.
— Ça te plaît, Mars, petit père ?
— Tu parles. On y voit toujours du neuf. Quand je me suis décidé à venir l’an dernier, j’étais prêt à ne rien attendre, à ne rien demander, à ne m’étonner de rien. Il faut qu’on oublie la Terre est ce qui s’y passait. Regarder autour de soi, ici, voir comme tout est différent. […]

— T’as raison, vieux, dit Tomás, ses mains tannées posées sur le volant. Il se sentait en forme. Il venait de travailler dans l’une des nouvelles colonies pendant dix jours d’affilée et maintenant il avait deux jours de liberté et se rendait à une petite fête.
— Rien ne peut plus m’étonner, dit le vieux. […] Tu sais ce que c’est, Mars ? Pour moi, c’est un truc qu’on m’a donné à Noël, il y a soixante–dix ans, t’en a peut-être jamais vu — ça s’appelait un kaléidoscope, des bouts de verre ou de tissu, des perles, avec des chouettes couleurs. On tenait ça ça dans le soleil et on regardait à travers. Ça te coupait le sifflet. Tous ces dessins que ça faisait. C’est comme ça, Mars. Faut en profiter. Prendre le pays comme il est. Bon sang ! tu te rends compte que cette route, ici, a été construite par les Martiens il y a près de deux mille ans et qu’elle est encore en bon état ? Bon. Ça fait un dollar cinquante. Merci et bonne nuit.
Thomas démarra et partit le long de la vieille route, un sourire tranquille aux lèvres.

Chroniques Martiennes, Ray Bradbury (extraits)


Chroniques Martiennes, Ray Bradbury, première parution en 1954, éd. Denoël, collection Présence du futur, traduction de l’anglais (États-Unis) par Jacques Chambon et Henri Robillo

Dyptique : Chroniques martiennes #381-382, Gilles Bertin — À gauche Gaz d’Edward Hopper, à droite Traces du robot Spirit (source : Wikimedia)  sur les pages 118 et 119 des Chroniques Martiennes. Technique : cyanotype.

Il est absolument vain et absurde de vouloir comprendre quelque chose à sa propre vie, Carlos Liscano

Passant 315, Gilles Bertin

Je suis l’invention d’un petit jeune homme dont les racines se trouvent au coin d’une rue, dans une maison qui existe encore, près d’un arbre énorme qui existe lui aussi. Dans un quartier où tout le monde n’avait pas l’eau potable, où il y avait un seul téléphone pour un grand nombre de maisons à la ronde, et des adultes étrangers qui parlaient espagnol avec difficulté. En face de ma maison il y avait un robinet d’où les riverains tiraient leur eau et où avec les autres enfants je me douchais l’été, et aussi des chevaux en liberté qui ouvraient le robinet avec les dents pour boire. Le chemin qui va de ce coin de rue à la création de l’écrivain a été lent, laborieux, plein d’erreurs. Le parcourir a demandé au petit jeune homme plus de trente ans. Je tente ici de me raconter ce voyage. J’essaie de commencer et je ne sais pas encore comment faire. Parce que je ne trouve pas les mots justes, les mots précis pour dire pourquoi je suis vivant et pour quoi faire. Je ne trouve pas les mots qui diraient « c’est ainsi », comme un poing qui frapperait sur la table. Si je réussis à me raconter ça j’aurai compris. Parce que je sens qu’il est nécessaire de comprendre, bien que je sache aussi qu’il est absolument vain et absurde de vouloir comprendre quelque chose à sa propre vie. Une explication justifie tout et son contraire. Or, ce que je pourrais faire de mieux ce soir c’est aller dans un bar parler avec le premier venu et ne rien lui demander, comme il se doit. Aller au Santa Catalina manger le veau au four de Lourdes et regarder les Péruviens taciturnes qui dorment assis et passent la nuit appuyés à la table parce qu’ils n’ont pas de lit pour les accueillir.

Carlos Liscano, L’écrivain et l’autre (texte n°20)

Carlos Liscano est né en Uruguay en 1949. Condamné pour raisons politiques par le régime militaire à l’âge de vingt-deux ans, il passe treize années en prison, durant lesquelles il subit la torture. Libéré en 1985, il a alors trente-cinq ans. Liscano s’exile en Suède, où il exerce les professions de traducteur, journaliste, professeur d’espagnol et écrivain. Il rentre en Uruguay en 1996. Depuis, il vit entre Montevideo et Barcelone.
C’est pendant son incarcération que Carlos Liscano se met à écrire : des nouvelles, deux romans, un recueil de poèmes, des pièces de théâtre ; une œuvre profondément influencée par ses deux maîtres, Kafka et Céline. Lui-même parle de « littérature de la pauvreté » pour définir son travail, et son style dépouillé, laconique, cru, n’en est pas moins profondément poétique.

Présentation de Carlos Liscano sur le site de Belfond, son éditeur français (extrait)


Carlos Liscano, L’écrivain et l’autre, éditions Belfond, traduction de Jean-Marie Saint-Lu, parution février 2010, prix en poche chez 10/18 : 10€

Photo : Passant#315 — Gilles Bertin

Histoires (presque) vraies, Marlène Tissot

L'atelier, fragment 271 - Sténopé Gilles Bertin

Qu’est-ce qui se passe dans ta tête
lorsque tu t’assois là
rigide
sec de gestes et de mots
est-ce que tu sais le temps que j’ai perdu
à tenter de déchiffrer tes silences ?
à lire l’absence de sentiments sur
la pierre de ton visage ?
qu’est-ce qui se passe dans ta tête
dans ta peau
dans cet habit prison que tu t’es fabriqué ?
est-ce que tu me le diras un jour ?
est-ce que tu me parleras
une fois, rien qu’une fois
avant que ta bouche devienne poussière ?
est-ce que tu me regarderas
comme tu regardes ta bière ?
est-ce que tu me crieras ta joie
comme à ce joueur de foot dans la télévision ?

Papa Tango Charlie (extrait), page 75

Un jour, quand j’avais huit ans
papa m’a demandé « Qu’est-ce que tu fais ? »
j’ai répondu « Un bonhomme de neige »
c’était sur la plage, en juillet

Histoires (presque) vraies # 2 (extrait), page 18

J’ai aimé le recueil Histoires (presque) vraies, de Marlène Tissot, découvert lors du Marché de la poésie 2015 de Paris, dans la collection poésie dirigée par Frédérick Houdaer chez les éditions Le pédalo ivre.


Marlène Tissot, Histoires (presque) vraies, éditions Le pédalo ivre, collection poésie, 77 pages, parution mai 2015, prix : 10€

Photo : L’atelier, fragment 271 – Gilles Bertin

Portrait d’une ombre, Jacques Chessex

Atelier fragment 6184 — Photo Gilles Bertin

Pourquoi me suis-je tu quand tu vivais ? Pourquoi n’ai-je pu, une seule fois, explicitement, t’assurer, te rassurer, te donner clairement la confiance et l’affection dont je regorgeais ? Nous subsistons dans l’implicite, l’allusion, le non-dit. Nous sommes des bêtes taciturnes au regard plein de larmes. Depuis j’ai appris à ne pas cacher ma tendresse ou ma colère, mais je l’ai appris sans toi. De cette faiblesse, de ce manquement, je souffrirai sans doute à jamais.

Jacques Chessex dans Portrait d’une ombre

Présentation de l’éditeur : Jacques Chessex a écrit Portrait d’une ombre en 1976, vingt ans après le suicide de son père. Il y dit la peine, le regret de l’irrémédiable. Il parle à la présence qui se manifeste sans cesse à lui et porte son écriture. Ce texte, où alternent la prose poétique et les vers, reprend l’un des thèmes principaux de l’écrivain, né en 1934 dans le canton de Vaud, et qui a reçu le Prix Goncourt en 1973, pour son roman, L’Ogre.

Portrait d’une ombre, Jacques Chessex, éditions Zoé, collection Mini Zoé, 48 pages, parution 1999, prix : 3,60€

Photo : L’atelier, fragment 6184, multi exposition, Gilles Bertin

Lieux parisiens de Voyage de noces de Patrick Modiano

Voyage de noces, Patrick Modiano, prix Nobel 2014 — Lieux
Relevé des principaux lieux parisiens de « Voyage de noces » de Patrick Modiano, prix Nobel 2014 — Il aurait fallu aussi relever les lieux du roman sur la Côte d’Azur et à Milan. Et les doter d’une troisième dimension « temps ».

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Rue Spontini

Une voix de femme m’a dit « qu’on n’avait pas vu M. Rigaud depuis longtemps ». Est-ce que je pouvais lui écrire ? « Si vous voulez, Monsieur. Je ne vous garantis rien. » Alors, je lui ai demandé l’adresse de KLÉBER 83–85. C’était un immeuble d’appartements meublés, rue Spontini.

20, boulevard Soult

Je me suis contenté de m’asseoir sur le banc, à la hauteur du numéro 20. Les lampadaires se sont allumés. Je ne quittais pas des yeux la façade de l’immeuble, et l’entrée de l’allée latérale. Au premier étage, une seule fenêtre était éclairée maintenant, ses deux battants ouverts à cause de la chaleur. Quelqu’un habitait ce petit appartement que j’imaginais composé de deux pièces vides. Rigaud ?

Hôtel Dodds, Porte Dorée

J’avais donc prévu de changer d’hôtel tous les huit jours et de les choisir dans ces quartiers périphériques de Paris que je fréquentais autrefois. Du Dodds, porte Dorée, je comptais me transporter à l’hôtel Fieve, avenue Simon-Bolivar. Je devais partir ce soir mais je n’ai pas demandé ma note. Moi qui avais parcouru tant de kilomètres entre les divers continents, la perspective d’un trajet en métro de la porte Dorée aux Buttes-Chaumont m’a fait peur.

3, rue de Tilsitt

En tout cas, le 3 de la rue de Tilsitt avait été le domicile de la mère de Rigaud, et l’endroit où Rigaud habitait au moment où il avait fait la connaissance d’Ingrid : elle m’avait dit sa surprise quand Rigaud l’avait emmenée dans cet appartement où il vivait seul, pour quelques semaines encore, et le sentiment de sécurité que lui avaient inspiré les meubles anciens, les tapis qui étouffaient les pas, les tableaux, les lustres, les boiseries, les rideaux de soie et le jardin d’hiver…

La cité Véron

J’ai profité du 14 juillet pour me glisser dans notre appartement de la cité Véron sans attirer l’attention de personne. J’ai emprunté l’escalier qu’on n’emploie plus, derrière le Moulin-Rouge. Au troisième étage, la porte donne accès à un cagibi. Avant mon faux départ pour Rio de Janeiro, j’avais pris la clé de cette porte – une vieille clé Bricard dont Annette ne soupçonne pas l’existence – et laissé ostensiblement sur ma table de nuit la seule clé qu’elle connaisse, celle de la porte principale de l’appartement.

et aussi

  • Zoo de Vincennes, Rocher au Chamois, le narrateur s’assied face au lac Daumesnil.
  • Rue Jouffroy, l’agence de voyage, où le narrateur achète un billet d’avion pour Milan aller-retour.
  • Rue de Rivoli, un grand hôtel où le narrateur entre, ayant « éprouvé le besoin de téléphoner à KLÉBER 83-85. »
  • Rue du Faubourg Saint-Honoré, L., une illustre maison de couture où Annette fut modèle.
  • 19 Rue de l’Atlas, où enfant habitait Ingrid avec son père
  • Rue d’Armaillé, le restaurant Chez Moitry
  • Rue Championnet, l’hôtel  où a résidé le narrateur avec Annette, « cet hiver du début des années soixante, où il a fait si froid à Paris »
  • 39 Boulevard Ornano où réside le père d’Ingrid quand il publie une annonce la recherchant.
  • Avenue Duquesne, l’appartement de Cavanaugh, l’amant d’Annette et le collègue du narrateur.

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Voyage de noces, Patrick Modiano, éditions Gallimard, 1990

Les citations ci-dessus sont tirées de la version électronique au format ePub que l’on peut se procurer par exemple chez Decitre au prix de 5,99€.