Vases communicants “Lignes de vie et arbres” avec Jean-Yves Fick

Jean-Yves m’a contacté après avoir mis en ligne le n°3 de l’un de ses projets photo intitulé “Lignes de vie”. Il voulait savoir si cela me gênait qu’il porte le même nom que ce blog. Voici comment est né ce Vases communicants « Lignes de vie et arbres ».

Mon texte Nous n’étions pas mariés est là, chez Jean-Yves. A toi, Jean-Yves :

Sept lignes de vie

de Jean-Yves Fick

Il a ouvert les yeux, la chambre est blanche et nue, il ne se souvient pas de ce qui l’a amené là, son corps est un cœur d’atonie qui rend le monde plus léger. Il tourne la tête, quelque chose qu’il ne comprend pas découpe un grand rectangle bleu ébloui, des branches nues bougent, qui tracent des lignes dans le visible en grands mouvements lents. Il est auprès d’un arbre, il repose, il revient à lui. Au bout des rameaux, il ne voit pas qu’éclosent des feuilles dans un jour neuf. Il respire.

***

Il pleure, il vient de tomber. A côté de lui, les visages d’autres enfants se penchent, s’inquiètent ou lui sourient. Son souffle est coupé par la chute. Les copains lui disent que ce n’est rien, qu’il a heurté ou une souche ou une grosse racine, peut-être la branche qui est là; il ne comprend pas trop ce qu’on lui dit, sur le chemin sablé de frais il se redresse, s’assied et regarde. Il respire plus aisément, regarde les feuillages bouger dans le vent tiède, ses mains touchent le guidon de son premier vélo « de grand », il est faussé.

Ils sortaient d’un bus, on les attendait, on leur montra tout du lieu où reposaient d’immenses billes de bois résineux frais coupé. Il entra avec les autres enfants dans la scierie, le vacarme déchirant des lames en mouvement couvrait tout de ce qu’on leur expliquait. Il ne percevait qu’une seule chose, chaque étape de la coupe libérait une autre odeur de bois. Il était déjà un « chien de lisard », mais ne le savait pas. Plus loin, plus au calme, on leur montra des lames faussées par les « bois mitraillés ». On leur offrit des éclats de laiton mordus par les scies, il ignorait qu’on l’obligerait à connaître l’odeur de la poudre, de la peur, et toute l’obscurité des ombres terrifiantes qu’il portait aussi en lui.

***

Avant de s’immobiliser dans le gel, le torrent avait recouvert de glace tout le versant où passait leur chemin. Ils étaient désorientés en un lieu familier, le brouillard épaississait, les températures chutaient, la nuit s’annonçait. Ils suivirent l’abrupt sec, noir, écharpé, d’une barre rocheuse pour quitter le mauvais pas où ils s’étaient fourvoyés. Ils cherchaient à retrouver les champs de neige qui plus haut recouvraient des alpages. Aux pins minuscules et torturés qui s’accrochaient à la roche, succédèrent des bois de hêtres. Ils arrivèrent quand la lumière quittait le versant qui leur faisait face. On y voyait des formes d’arbres couvertes par le givre, une vague semblait laisser déferler son écume dans la lumière du soir. Tout s’éteignit.

Il aimait que sa main nue touche le fil du bois vieux, sa sinuosité, sa chaleur et ses lignes lorsqu’il s’occupait à restaurer un meuble. L’odeur forte de la térébenthine – il l’employait à dissoudre de vieilles cires sèches et ternes – l’étourdissait tant, qu’il ne sentait plus les échardes lui déchirer la main droite. Les plus longues d’entre elles s’enfonçaient profondément dans les chairs qu’elles déchiquetaient. Il ne songeait qu’au parfum de la cire chaude, si proche du miel, qui ferait luire le bois doucement, près des lampes où il aimait à venir travailler, tard le soir venu ou très tôt dans les aubes sans sommeil.

***

Il conduisait toujours un peu trop vite lorsqu’il doublait les longues files de camions sur l’autoroute. Il venait d’accélérer, savait qu’il lui faudrait se rabattre bientôt, les chauffeurs n’avaient pas cru bon laisser plus d’un mètre entre leurs masses de métal. Devant lui, il perçut, plus qu’il ne vit, la chute d’un madrier qui rebondissait sur l’asphalte. Il freina, comprit qu’il ne pourrait échapper à l’impact, impossible de se dévier ou à droite ou à gauche, il commença à compter absurdement. Lorsque sa voix prononça le chiffre sept, un choc sourd, puis un second tout proche secouèrent l’habitacle. Le disque qu’il écoutait sauta, les voix reprirent une cantate de Bach, elles disaient « Aus der Tiefe ». Il poursuivit, passa devant un noyer immense qui poussait là, presque en plein champ.

Dehors une nuit glaciale. Alors qu’il rentre, il passe auprès de la colonne torse que font certains platanes au long du chemin, dans chacun de ses jours. Il a songé à d’autres arbres en d’autres lieux. Il en avait vu quelques-uns, dont la présence l’accompagnerait toujours, au gré de ses errances. Deux d’entre eux étaient flottés sur un rebord d’Océan, vingt années les séparaient. Quand il était au plus fort de l’éloignement, il venait tout auprès d’eux. Deux marques vives sur deux rivages où vivre l’avait mené. Sa main a allumé des lampes, au passage, elle a effleuré une table en noyer plusieurs fois centenaire. Elle est bien trop basse pour qu’il s’y puisse tenir et écrire. Il regarde la flamme d’une chandelle, elle fait danser les ombres et les ors d’un arbre de vie.

Ce soir il se demande ce qui reste du visible quand on ferme les yeux.

Jean-Yves Fick

Mon texte est chez Jean-Yves Fick : http://jeanyvesfick.wordpress.com/2011/01/06/2582/

Les vases communicants de janvier :

Vases communicants avec Brigitte Célérier

Suis fier ce mois d’échanger avec la relieuse des vases communicants sur nos blogs http://brigetoun.blogspot.com et https://www.lignesdevie.com/

Un texte

de Brigitte Célérier

Dans le café sur la place, il y avait une jeune femme.

Elle était entrée, avait dit bonjour, n’avait pas eu de réponse – le cafetier était en discussion avec ses habitués – elle s’était assise à une table, près d’une fenêtre, un peu en retrait, sur la gauche. De là elle voyait l’esplanade, le parking devant l’église, un bout du marché.

Dans le café sur la place, la jeune femme regardait, ses mains relevaient le col de son manteau sur son cou, elle avait un blanc visage immobile.

L’esplanade devant l’église brillait d’un soleil froid. Le parking était plein, de voitures et de leurs occupants, qui restaient là, en petits groupes, qui semblaient attendre, et, près des marches du porche, une femme et deux jeunes-filles, un garçon, serrés, comme pour tenir les uns par les autres – de temps en temps les nouveaux arrivés venaient à eux, les embrassaient, et le garçon parlait.

Dans le café sur la place, la jeune femme avait commandé un chocolat, elle tenait la tasse dans ses mains, elle regardait.

Elle regardait une des jeunes filles, une petite brune, ratatinée dans son imperméable violet sombre. Elle tendait le visage, pour essayer de la mieux voir. Et puis, comme le silence s’était fait dans le café, elle s’est retournée, a vu leurs yeux sur elle, ou la fenêtre, et s’est redressée. Elle a ouvert son sac. Elle a sorti une lettre. Elle lisait, relisait sans doute. Il lui parlait de la petite brune, sa seconde fille, celle qu’il appelait son amie, il écrivait « tu verras, je suis certain que, toutes les deux, vous… ».

Il y a eu du mouvement sur la place. Elle a levé la tête, en pliant la lettre.

Dans le café sur la place, la jeune femme regardait. Elle a levé la tasse devant son visage, a bu, s’est étranglée un peu. Elle l’a reposée, a baissé les yeux sur ses mains, a joué avec une bague, l’a enlevée, rangée dans son sac, dans la poche à fermeture éclair.

Un fourgon est arrivé. Avec une ébauche de garde-à-vous, les gens se sont un peu écartés, figés. Et des hommes en noir ont sorti un cercueil, l’ont porté dans l’église. La femme a suivi, avec les jeunes filles et le garçon, et puis tous les autres.

Dans le café sur la place la jeune femme regardait ses mains, la table. Elle a murmuré « quelle idiote ! »

Les hommes en noir ont déchargé des couronnes, des bouquets. Il y en avait beaucoup. Cela a fait un petit va et vient entre le fourgon et l’église.

Dans le café sur la place, les conversations ont repris, le patron et l’un des vieux ont dit le nom de l’homme qui était dans le cercueil, et puis un peu de bien – il était connu, c’était un notable –, il y a eu une ou deux phrases discordantes ou ironiques, ils ont changé de sujet. La jeune femme regardait les réclames sur le mur, près de la porte. Elle leur tournait le dos. Elle avait les mains entrelacées, jointures blanches, sur ses genoux.

Le chauffeur, et les porteurs, sont sortis de l’église, ils attendaient, battaient la semelle, certains fumaient.

Vases communicants avec Brigitte CélérierDans le café, la jeune femme a pris un paquet dans son sac, un briquet, s’est souvenue que non, plus maintenant, s’est levée. Sur le trottoir – la rue entre elle, les voitures, le fourgon et puis, plus loin, le marché où les commerçants commençaient à ranger leurs étals – elle a sorti un cigarillo, l’a allumé, visage dans le vide. Elle a frissonné. Une nausée : chocolat, froid, tabac, autre chose. Elle est rentrée, raide, a cherché des yeux l’écriteau, est partie, titubant un peu, vers les toilettes. Elle s’est offert une destruction désespérée, véhémente, un anéantissement bref et total, le vide.

Sur la place un homme est sorti de l’église, portant un bébé qui criait. Puis une femme, la mère peut-être, et deux ou trois garçons qui se sont immédiatement mis à fumer. Ils parlaient. Ils attendaient.

Dans la salle le patron a vu la jeune femme revenir, pas ferme, bouche rouge, visage creux. Il lui a demandé si ça allait. Elle a eu un recul, puis un sourire, a répondu « oui, merci », a demandé confirmation de l’horaire du prochain car pour la ville, et puis ce qu’elle devait, a payé, a dit « merci, au revoir », et ils l’ont saluée par un bourdonnement bienveillant.

Sur la place, le fourgon, lentement, attaquait la petite côte vers le cimetière et les gens s’ébranlaient, le petit groupe toujours bien serré en tête, les autres dans le désordre des conversations. La jeune femme, sans regarder, est descendue vers l’abri, au bord de la route.

Brigitte Célérier

Mon texte est chez Brigitte Célérier : http://brigetoun.blogspot.com

Les vases communicants de décembre :

  1. Daniel Bourrion http://www.face-terres.fr/ et Urbain trop urbain http://www.urbain-trop-urbain.fr/
  2. François Bon http://www.tierslivre.net et Michel Volkovitch http://www.volkovitch.com/
  3. Christine Jeanney et Kouki Rossi http://koukistories.blogspot.com/ http://tentatives.eklablog.fr/ce-qu-ils-disent-c138976
  4. Anthony Poiraudeau http://futilesetgraves.blogspot.com/ et Clara Lamireau http://runningnewb.wordpress.com/
  5. Samuel Dixneuf-Mocozet http://samdixneuf.wordpress.com/ et Jérémie Szpirzglas http://www.inacheve.net/
  6. Pierre Ménard http://www.liminaire.fr/ et Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/
  7. Michel Brosseau http://www.àchatperché.net et Jean Prod’hom http://www.lesmarges.net/
  8. Lambert Savigneux http://aloredelam.com/ et Silence http://flaneriequotidienne.wordpress.com
  9. Olivier Guéry http://soubresauts.net/drupal/ et Joachim Séné http://joachimsene.fr/txt/
  10. Maryse Hache http://semenoir.typepad.fr/ et Cécile Portier http://petiteracine.over-blog.com/
  11. Anita Navarrete Berbel http://sauvageana.blogspot.com/ et Landry Jutier http://landryjutier.wordpress.com/
  12. Anne Savelli http://www.fenetresopenspace.blogspot.com/ et Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/
  13. Feuilly http://feuilly.hautetfort.com/ et Bertrand Redonnet http://lexildesmots.hautetfort.com
  14. Arnaud Maïsetti http://www.arnaudmaisetti.net/spip et KMS http://kmskma.free.fr/
  15. Starsky http://www.starsky.fr/ et Random Songs http://randomsongs.org/
  16. Laure Morali http://lauremorali.blogspot.com/ et Michèle Dujardin http://abadon.fr/
  17. Florence Trocmé http://poezibao.typepad.com/ / et Laurent Margantin http://www.oeuvresouvertes.net/
  18. Isabelle Buterlin http://yzabel2046.blogspot.com/ et Jean Yves Fick http://jeanyvesfick.wordpress.com/
  19. Barbara Albeck http://barbara-albeck.over-blog.com/ et Jean http://souriredureste.blogspot.com/
  20. Kathie Durand http://www.minetteaferraille.net/ et Nolwenn Euzen http://nolwenn.euzen.over-blog.com/
  21. Juliette Mezenc http://www.motmaquis.net/ et Loran Bart http://noteseparses.wordpress.com/
  22. Shot by both sides http://www.shotbybothsides.org/ et Playlist Society http://www.playlistsociety.fr/
  23. Gilles Bertin https://www.lignesdevie.com/ et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com

Vases communicants avec Anna de Sandre

Anna de Sandre m’a invité pour ces Vases communicants d’août (le premier vendredi de chaque mois, des auteurs s’invitent dans un échange de textes sur leur blog). J’ai accepté aussitôt, j’aime son écriture sans morale ni fanfreluche, “couillue” et sensuelle. Vous pouvez me lire ici, sur le site d’Anna.

Voici donc :

L’essayage

de Anna de Sandre

.

C’était à la fois étrange et reposant de glisser dans ses vêtements, de les essayer un à un en remontant le décolleté d’un col en V sur mes seins trop gros ou en tournant une jupe un peu flottante à ma taille. Ses chaussures étaient entassées sans distinction dans un sac poubelle. Je chaussais deux pointures au-dessus et ne souhaitais pas les donner à quiconque.

Un peu de givre sur la fenêtre durcissait avec la fin de la journée et ma respiration sortait en volutes dans la chambre comme d’une opportune cigarette. Les radiateurs éteints depuis ces jours derniers ne m’indisposaient pas. La succession des essayages laissait même une fine sueur sur le haut de mon corps qui alourdissait l’odeur de mon parfum. J’enchaînais les gestes devant les glaces de l’armoire avec rapidité, non pas à la sauvette mais sous l’impulsion d’une frénésie. Je n’attendais rien de mon reflet qui renvoyait mon image affublée de ses fringues. Juste mon sourire dont je ne savais plus s’il était victorieux ou gêné, un peu des deux je crois, en remarquant les moitiés de son lit que je partageais en me tenant debout trois pas devant. J’avais baisé sur sa couette en satin avec un voisin qui n’en demandait pas tant après m’avoir aidée à porter quelques-uns de ses meubles à la déchetterie. Je n’avais pas osé aller jusqu’à ouvrir sa couche pour me tordre et hurler dans ses draps inchangés depuis qu’on l’avait enlevée.

C’était la semaine précédente seulement et j’avais l’impression de rouvrir sa chambre après avoir vécu une longue vie loin de son appartement, ailleurs que dans cette ville où j’avais enchaîné des jobs lamentables pour l’entretenir et lui payer ses putains de médicaments.

Son téléphone bleu, assorti au monochrome de la chambre, prenait la poussière. Elle fut la seule à s’en servir, rarement. En entrant ici, on faisait rapidement le tour de ses possessions, de ses propriétés. Un territoire petit et mal entretenu qu’elle quittait à regret, pressée par tout ce qui pour elle était une obligation. La décence lui interdisait tout juste le pot de chambre et la toilette de chat, et je la croisais quelquefois dans ses peignoirs et ses robes de chambre. Rarement vêtue pour sortir. J’étais sa meilleure domestique et j’expédiais ses affaires courantes sans jamais faillir, j’avais trop peur d’en mourir.

Les cloches de Saint-Bénigne sonnèrent l’heure. J’adressai un adieu muet au téléphone, au lit et aux miroirs qui me montraient dans son manteau-redingote favori d’un agréable vert bouteille, je humai un reste de son parfum à l’ylang-ylang accroché sur son pull à col-boule en cachemire gris perle et je sortis de mon sac à main un échantillon de bois de cade pur jus que j’ouvris et répandis par frottements sur le chambranle de sa porte. Il chasse les sorcières à tous coups et je ne souhaitais pas qu’elle me jouât un nouveau tour, même à présent que je l’avais vaincue.

L’oncle Jacques, impatient de se recueillir une énième fois au pied de son lit, apparut dans l’embrasure.

L’effroi lisible sur son visage fut une nouvelle victoire.

Anna de Sandre

Mon texte La lame est ici, chez Anna.

Vases communicants de Marianne Jaeglé

« …pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre ? Suis sûr qu’on y découvrirait des nouveaux sites… ». Ainsi sont nés les vases communicants.

Aujourd’hui, Marianne Jaeglé et Lignes de vie s’invitent réciproquement. Voici donc :

Le cauchemar de Nathalie Dessay

de Marianne Jaeglé

En atelier, Camille a imaginé et écrit un rêve fait par Nathalie Dessay. Le texte s’ouvre alors que la cantatrice s’apprête pour un récital ; nerveuse, angoissée, elle se prépare fébrilement à entrer en scène. Sera-t-elle à la hauteur, ce soir encore, devant le public parisien si exigeant ? Elle cherche son costume, s’inquiète de ne pas le trouver. Le temps passe et, en dépit de ses efforts, Nathalie Dessay n’est toujours pas prête. Lorsqu’enfin elle parvient à enfiler sa robe et son grand chapeau, le costume dans lequel elle doit faire son entrée, elle se sent quelque peu tranquillisée ; elle va pouvoir affronter son public sereinement. Le régisseur lui fait alors un signe convenu depuis la coulisse et voici qu’elle entre sur la scène de l’Opéra de Paris. Elle ouvre alors la bouche pour entonner l’un des grands airs qui ont fait son succès dans le monde entier. Mais à sa grande stupeur, ce n’est pas ce qui sort de sa bouche. Sur la scène, devant le public médusé, Nathalie Dessay s’entend alors beugler avec entrain « Tata Yoyo, qu’est-ce qu’il y a sous ton grand cha-peau ! »

Le texte de Camille était plaisant à entendre, mais il tranchait sur sa production habituelle, et il m’a surprise sans que je réussisse à comprendre ce qu’il signifiait. La jeune femme qui l’a produit écrivait d’ordinaire des textes acides, humoristiques et enlevés au sujet de sa famille juive, et de l’incompréhension dont elle avait souffert étant enfant. Elle avait un projet autobiographique en cours, qui me semblait solide et dans lequel elle paraissait assez investie.

Quelques séances après avoir écrit le rêve de Nathalie Dessay, à ma grande surprise, Camille a annoncé sa décision de quitter l’atelier. Elle allait arrêter d’écrire. « Dans le fond » m’a-t-elle expliqué, « je ne me sens pas véritablement impliquée ». Ecrire – prétendait-elle, n’avait donc pas de sens réel, pas de véritable nécessité pour elle. Aucun de ces arguments ne m’a convaincue, mais Camille est partie. J’en ai été aussi étonnée que déçue. Puis j’ai repensé au rêve de Nathalie Dessay et mieux compris ce que, mis en relation, le texte et le départ de Camille pouvaient signifier.

Pour chacun d’entre nous, entendre notre propre voix d’écrivain est souvent une expérience déstabilisante et douloureuse. Nous nous rêvons Châteaubriand, Duras ou Nathalie Dessay ; nous nous découvrons auteurs de petits textes amusants, ou de fragments autobiographiques que nous jugeons sans envergure ni intérêt. Notre voix nous semble faible, pauvre, tremblotante ou au contraire vulgaire et peu mélodieuse.

Bien souvent, notre écriture est non seulement très en-deçà de ce que nous espérions, mais il arrive aussi qu’elle ne coïncide pas du tout avec ce que nous avions imaginé. Il arrive que nous nous surprenions avec dégoût à fredonner « Tata Yoyo » quand nous voudrions interpréter avec brio Un bel di, vedremmo, l’un des grands airs de Madame Butterfly.

L’écriture nous confronte à nous-mêmes avec une très grande force. A nous-mêmes, c’est-à-dire à ce que nous sommes mais aussi à tout ce que nous croyons être, à ce que nous voudrions être. Illusions, certitudes, image rassurante de soi ; tout cela vole parfois en éclat dans la pratique de l’écriture. Les plus grands ont été frappés par ce décalage entre ce qu’ils rêvaient de produire et ce qu’ils écrivaient en réalité : « La parole humaine est un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles » a écrit Flaubert, dans Madame Bovary.

Parfois, ce décalage est si difficile à admettre qu’on peut être tenté de renoncer à l’écriture. Tu t’en doutes, lecteur, je ne considère pas cela comme une solution.

Ceci est en extrait de mon livre en cours, Duras, Proust et toi, à paraître en septembre 2010, aux Carnets de l’Info éditions.

Marianne Jaeglé

Le blog de Marianne est ici : http://mariannejaegle.over-blog.fr/

Les autres vases communicants :

Vases communicants de Balmolok

« …pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre ? Suis sûr qu’on y découvrirait des nouveaux sites… ». Ainsi sont nés les vases communicants. Aujourd’hui, Balmolok et Lignes de vie s’invitent réciproquement.

Hammam

Texte de Balmolok et illustration de Cali Rezo

J’ouvre une première porte vers l’humidité, tiède, enveloppante.
Mes lèvres restent closes.
J’avance sans regarder, juste éveillée aux perceptions cutanées.
Le silence bourdonne, quelques voix l’accompagnent sporadiques.
La douche me fait du bien, l’eau glisse, me recouvre et s’en va.
Elle ne reste pas, elle se tait de me lire.
En douceur elle passe sur ce qui reste sensible, encore…
C’est trop tôt pour oublier.
Le savon m’apporte de nouvelles senteurs inconnues,
boisé, épicé comme dans des bras masculins.
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J’ouvre la deuxième porte.
J’avance sans réfléchir, parce que c’est le sens qu’il faut suivre,
et que ça fait du bien de se laisser aller dans le courant,
portée, allégée.
Le brouillard est plus dense et plus chaud déjà.
Cette chaleur…
Je reste debout, je ne veux pas me poser, je tourne, je touche…
Les parois, ma serviette, la faïence… Je lis.
Mes pages se tournent, j’ai le vertige.
Appuyée contre une colonne, je ferme les yeux, retrouve l’équilibre.
Mon corps s’est habitué à la chaleur, je poursuis ma progression, lente.
Je ne veux pas m’arrêter.
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Je pousse la troisième porte.
J’avance toujours, encore.
Le manteau est intense, fort.
Je me blottis en lui, enfin rassurée.
Je ne vois plus rien, ni de la pièce ni de moi.
Je ne vois plus mes «aspérités»,
juste… je les sens, douloureuses, marquées, profondes, amères.
Je m’imprègne de cette humide brûlure, la respire.
Elle est sur moi, elle est en moi.
Mes maux transpirent, mes mots se taisent.
Chaque pore de ma peau expulse, chaque expire me libère.
Je me replie en tendresse sur le sol,
je laisse vagabonder mes rêves.
Ils s’envolent et respirent, légers, fous.
Je les aime, ils me tiennent.
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hammam2
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Le temps s’est écoulé; pas assez mais…
Je sors.
J’avance.
L’huile d’argan,
sa caresse…
Je rentre dans un parfum.
«Koublaï Khan»
Comme le titre d’un livre,
il m’emporte vers quelques aventures délicieuses.
Je m’en imprègne, je le fais mien, nouveau sillage,
nouvelles sensations, demain…
Mon visage tourné du bon côté, abîmé, maquillé, caché.
Je ne me regarde pas, me ressentir me suffit.
Je renais, mes sens éveillés par ce bain.
Accouchée du brouillard que j’ai du mal à quitter,
je me déplie, je respire, je vais, je vis…
separateur-paragrapheLes autres participants aux vases communicants :