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Photos : Gilles Bertin, DR
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Photos : Gilles Bertin, DR
c’est de la terre froide et c’est le lait que tu as donné,
c’est sourire dans les pleurs,
le cœur qui chute et remonte,
l’hiver dans le printemps,
le printemps dans hier,
l’hiver et l’été où tu donnais vie,
c’est le sablier cassé, sable sur la table,
c’est être ton enfant de si loin.
Gilles
photos, Bois Saint-Romain 11 et 12 décembre, Tavernay et Autun 13 décembre 2018
Et pourtant, une porte s’était bel et bien ouverte, de manière inattendue et dans un endroit fort improbable : l’atelier de Hobie. « Aider » pour la chaise (ce qui avait signifié pour l’essentiel rester planté là pendant que Hobie dégarnissait le siège pour me montrer les dommages de l’usure, les réparations bâclées et autres horreurs cachées sous la tapisserie) s’était vite transformé, chaque semaine après les cours, en deux ou trois après-midi curieusement absorbants : étiqueter des bocaux, mélanger de la colle à base de peau de lapin, trier des boîtes d’appliques pour tiroirs (« les bouts délicats ») ou parfois juste le regarder façonner des pieds de chaises sur le tour. La boutique en haut restait sombre, avec les volets métalliques baissés, mais dans l’arrière-boutique les comtoises tictaquaient, l’acajou luisait, la lumière s’immisçait en une flaque dorée sur les tables de salle à manger, la vie de la ménagerie d’en bas se poursuivait.
Le chardonneret, Donna Tartt
Tu ne peux pas toujours adopter une perspective aussi sombre de l’existence, tu sais, c’est très mauvais pour toi.
Le chardonneret, Donna Tartt
Le chardonneret, Donna Tartt, éd. Plon, 795 pages — Titre original : The Goldfinch
Photos : fragments n°6042 et n°8047 de l’atelier, Gilles Bertin
« Durant quelques mois, vers la fin de l’adolescence, Jean-Benoît Hépron éprouva de grandes difficultés à s’endormir. Chaque soir, il demeurait allongé sur le dos, sentant entre ses omoplates le drap devenir moite au fil de la nuit qui avançait mutique, des espèces de baudruches multicolores se dilataient directement à l’intérieur de son cerveau, prenant progressivement la taille de montgolfières, repoussant ses globes oculaires contre ses paupières qu’il maintenait obstinément fermées pour tenter malgré tout de s’endormir, jusqu’à ce qu’en n’en pouvant plus, il les ouvre pour chasser ces images oppressantes. Les ballons revenaient chaque soir l’envahir, dans un silence qu’il ne connut plus jamais ensuite, repoussant toute autre pensée que la conscience hypertrophiée d’eux-mêmes, il devenait ces ballons, son cerveau tassé et fuyant entre les plaques de sa boîte crânienne, souillant la taie d’une gelée flaccide.
Cela cessa brusquement. Et, comme tout changement qui affecte l’être en positif, Jean-Benoît Hépron oublia aussitôt ces hallucinations. Si on les lui avaient racontées, il en aurait été étonné. Elles n’avaient jamais eu lieu, elles étaient devenues totalement, absolument et définitivement imaginaires. »
Jean-Benoît Hépron, Autofictions
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Photo : Gilles Bertin, mars 2017
Il se leva brusquement et se mit à courir, fonçant dans le mur, sa tête sonna contre avec un bruit terrible, et il s’écroula au pied, un trou dans le crâne d’où s’échappa une coulée brillante qui s’obscurcissait à mesure qu’elle se mêlait à l’herbe sous lui.
L’art ne peut être si bien servi que par une pensée négative. Ses démarches obscures et humiliées sont aussi nécessaires à l’intelligence d’une grande oeuvre que le noir l’est au blanc. Travailler et créer « pour rien » sculpter dans l’argile, savoir que sa création n’a pas d’avenir, voir son oeuvre détruite en un jour en étant conscient que
profondément cela n’a pas plus d’importance que de bâtir pour des siècles, c’est la sagesse difficile que la pensée absurde autorise. Mener de front ces deux tâches, nier d’un côté et exalter de l’autre, c’est la voie qui s’ouvre au créateur absurde. Il doit donner au vide ses couleurs.In « Le mythe de Sisyphe » A. Camus. éd. Gallimard 1942, cité par Gil Bensmana dans sa série de collages Éloge de la fuite série de collages sauvages sous forme de tentatives de fuite (avec arrestations), Gil Bensmana
Tant que mes jambes me permettent de fuir, tant que mes bras me permettent de combattre, tant que l’expérience que j’ai du monde me permet de savoir ce que je peux désirer, nulle crainte : je puis agir. Mais lorsque le monde des hommes me contraint à observer ses lois, lorsque mes mains et mes jambes se trouvent emprisonnées dans les fers implacables des préjugés, alors je frissonne, je gémis et je pleure. Espace je t’ai perdu et je rentre en moi-même. Je m’enferme au faîte de mon clocher où, la tête dans les nuages, je fabrique l’art, la science et la folie.
Henri Laborit dans Éloge de la fuite, cité par Gil Bensmana dans son travail Éloge de la fuite série de collages sauvages sous forme de tentatives de fuite (avec arrestations), Gil Bensmana
Citations
Le titre de ce billet est inspiré d’une inscription au dos d’une œuvre d’Eugen Gabritschevsky (ci-dessus) exposée à la Maison rouge jusqu’au 18 septembre 2016 : “La vie était bruyante et elle est partie”
Texte liminaire : nouvelle en cours d’écriture, Gilles Bertin
Les autres textes sont tirés de : Éloge de la fuite série de collages sauvages sous forme de tentatives de fuite (avec arrestations), Gil Bensmana — sur le site web de l’artiste
Images
#1 : copie d’écran de Courrier International, 8 septembre 2016
# 2 et 3 : Œuvres d’Eugen Gabritschevsky : Exposition à La Maison Rouge, Paris du 8 juillet 2016 au 18 septembre 2016 — sur le site web de la Maison rouge
# 4 : Le Monde avec AFP, 31 août 2016 — sur le site web du Monde
À lire
Murs et frontières, revue Hermès, 2012/2 (n° 63) — revue Hermès consultable en ligne