La Tribut du Verbe, le slam dépote

TributduVerbe-cRomainEtienne.jpg
La Tribut du Verbe sur scène (c) Romain Etienne

Quand les quatre slameurs de La Tribut du Verbe sont sur scène, il se passe quelque chose. Punch, qualité d’écriture, sens de la mise en scène. Ils étaient le 13 mars au Périscope (très bonne salle !) à Lyon, pour le Printemps des Poètes :

Voici ma peau — hérésie
Sur le ring de l’avanie
Je brasse et boxe, c’est frontal
Que dans mes cordes ces veaux calent !

Leur écriture a évacué la « moraline » et les tics du rap qui plombent trop souvent les textes de slam en jouant du second degré et de l’humour. On rit (beaucoup et énorme !) en les écoutant et on se régale de leurs allitérations et de leurs rimes riches scandées comme on se régalait de celles de Claude Nougaro. Voici la fin du monde :

Là !
Dans le coca, le chocolat
Elle est là !
Dans le cana, sous la burka,
Elle est là !
Les acariens dans ton matelas
Elle est là !
Les chamallows ou les mollahs
les chalumeaux, les chiens errants
H1N1, H5N1, H1N1, H5N1, H1N1, H5N1
Et bientôt Et bientôt Et bientôt Et bientôt
H6N8

Ils jouent de leur quatuor et de leur virilité pour refiler à chacun de leur morceau une tension ininterrompue, relançant sans arrêt les textes par leur voix et leur jeu. Ça ressemble à une pluie d’étoiles en août.

Chacun des quatre est différent, attachant, tous complices, ça se sent, et les bougres sont bigrement beaux, corps et esprit, quatre mecs qui font bander dur la poésie.

La Tribut du Verbe - (c) Romain Etienne
La Tribut du Verbe - (c) Romain Etienne

Leurs compositions ondoient et se déploient comme des serpents qui, lorsqu’ils butent contre les murs, pirouettent et quadrillent tout le territoire :

J’mets mes fantasmes à plat, c’est bon
Puis je mate tes strings en streaming contre un orgasme placebo
Pour toi, ma puce… sera mon cerveau
Un copié-collé, sur fond de zouk
Et j’ferais plus le nerveux sur Scarface-book

Ils ont réunis les textes de ce spectacle dans le recueil Château de cartes publié par La Passe du Vent, éditeur rhônalpin de récits, nouvelles, romans, théâtre, poésie. C’est un petit livre costaud qu’on a envie de lire après les avoir vus sur scène :

  • le 19 mars pour La nuit du Slam à Toulouse
  • le 23 mars pour La nuit du Slam à Reims
  • le 26 mars à Saint-Bel
  • le 17 avril à Lausanne

Château de cartes, éd. La Passe du Vent, 135 pages, 10 euros + 2 euros de frais de port sur le site de la Tribut

Infos sur www.latributduverbe.com

Fête du livre de Bron n°25

« Un quart de siècle », ça fait vieux et 25 ans, jeune. C’est l’âge de la Fête du livre de Bron, juste à côté de Lyon (on y va en tram depuis le centre ville). Cet anniversaire quart de séculaire est le prétexte pour sélectionner 50 des livres qui ont comptés depuis le début de la fête : Rimbaud le fils de Pierre Michon, Des hommes de Laurent Mauvignier, Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq. Ce sera lors de la soirée d’ouverture, ce jeudi 10.

Guy Coffette, Laurent Maviginier, Florence Auvenas - ©Christine Chaudagne
Guy Coffette, Laurent Maviginier, Florence Aubenas – ©Christine Chaudagne

Vendredi 11, samedi 12 et dimanche 13 février, une cinquantaine d’écrivains participeront à des rencontres, seul ou deux par deux, et signeront : Tatiana Arfel et François Taillandier, François Bon, Yves Bonnefoy et Jean-Pierre Siméon, Javier Cercas et Mathias Enard, Charles Dantzig, Eric Faye, Philippe Forest, Régis Jauffret et Patrick Lapeyre, Linda Lê, Claude Arnaud et Jean Rouaud, Will Self, Tanguy Viel, Antoine Volodine, Bernard Lahire et Frédéric Martel (sur la culture « mainstream »), etc.

Une des rencontres 2010 - Photo ©Christine Chaudagne
Une des (nombreuses) rencontres 2010 – Photo ©Christine Chaudagne

Cette fête est un beau moment où l’on a le temps de prendre son temps… lire, écouter, se sentir bien, riche d’humanité (oui !) ,de beauté (oui !), vivre des moments de grâce. Une fête lente et douce.

Merci à toute l’équipe de Bron et en particulier à Colette Gruas et Brigitte Giraud.

Programme complet de la fête du livre de Bron 2011 : cliquez ici.

Angèle et Tony, un premier film fort et pudique

Les personnages de ce film parlent très peu… forcément, ils ne font que parler d’amour ! D’amour barré, empêché. L’amour entre Angèle et son fils. Elle sort de prison, on lui interdit de le voir et lui aussi ne veut plus. L’amour empêché aussi entre Angèle et Tony, un marin-pêcheur d’un port normand. Tony est formidablement joué par Grégory Gadebois. Des silences, de la pudeur, des retraits. Mais quand il parle, ça cogne dedans.

Angèle et Tony d'Alix Delaporte avec Clotilde Hesme et Grégory Gadebois

Tony (Grégory Gadebois) et Angèle (Clotilde Hesme)

Leur histoire, je vous laisse la découvrir. L’essentiel de ce film est dans la justesse des personnages, autant des principaux, Angèle très bien jouée par Clotilde Hesme que Tony, que des personnages secondaires. La mère de Tony (formidable aussi avec des dialogues qu’on a envie de prendre en note), le fils d’Angèle, les habitants de ce port. La magie opère tout au long du film et culmine dans quelques scènes. Car la mise en scène d’Alix Delaporte est à la fois coulante et têtue. Le temps coule au rythme de l’histoire, sans interférence, nous sommes avec les personnages. Têtue dans son obstination à les amener à ces confrontations marquantes, toujours à des moments prosaïques, sur un stand de mareyage, autour d’une table de cuisine, dans les coulisses d’un théâtre… pour dire l’essentiel de ce que nous cherchons tous, tout le temps, l’amour. Avec ses difficultés. Un beau film, profond, qui a choisi un cadre fort (de très belles images de bord de mer) pour parler d’intemporel.

Angèle et Tony, d’Alix Delaporte avec Clotilde Hesme et Grégory Gadebois, au cinéma depuis le mercredi 26 janvier.

Angèle et Tony d'Alix Delaporte

Angèle et Tony

Clotilde HesmeClotilde Hesme

Pour aider ton conjoint en 2011

Au réveil, ce matin 31 décembre 2010, ton compagnon te joue son grand numéro hebdomadaire : tout va mal, il est nullard de chez nullard, tellement fatigué. Youkaïdi-kaïda, tu tentes de le rassurer. Tu adores ce rôle : tu es sa béquille,  son déambulateur, son fauteuil roulant vers  le bonheur. Du lit, vous passez à la table du petit déjeuner. Devant le café, il t’explique qu’il ne croit à Rien. Il  prononce Rien comme un calotin prononce le mot Dieu.

— Cette façon de faire est un moyen pour me détruire,  je ne suis pas le seul… Tous ces gens qui ne mangent pas, qui tombent malade exprès (il insiste, « exprès»), qui boivent ou qui jouent.  La mort ne me fait pas peur. De toute façon, j’aurai une retraite si faible qu’il vaut mieux que je meure avant.

The Labyrinth of memory
Creative Commons License photo credit: Mister Kha

Tu comptes le nombre de fois où il t’a joué Suicide, mode d’emploi en 2010. Tu imagines tout 2011 comme ça, 52 fois la même blague.  Que fais-tu avec cet emplâtré ? Néanmoins, comme ces camions toupies qui inlassablement amènent du béton liquide sur les chantiers, tu reviens à l’assaut de sa sinistrose.  Cette fois avec du lénifiant de chez lénifiant, l’estocade finale, Michel Drucker ferait pas mieux. Tu te plantes devant la fenêtre et tu désignes le SDF qui dort en bas, sous le porche de la supérette en faillite, sur un canapé défoncé comme lui. Ton conjoint a de la chance ! Mais il flaire le chausse-trappe. Tel Bonaparte à la bataille de Castiglione, il opère un mouvement tournant :

— Comment peux-tu me donner des leçons ? Toi aussi, ta vie tu la rates !… Au cheval, tu n’as jamais dépassé les sélections régionales. Et ta peinture, même pas exposée. Je ne te parle pas des enfants… tu n’as pas pu en avoir !… tu ne te demandes pas pourquoi ?

Mug de café dans les paumes, tu demeures immobile, présentant à ton conjoint un profil stoïque. C’est décidé, en 2011 tu le quittes. Mais plus tard dans la journée, rongée de remords, tu ressors ton vieux Propos sur le bonheur, Folio Essais n°21, 2 euros en occase. Il y a 89 ans, le 21 décembre 1921, Alain écrit :

Montrer partout le visage de l’ennui et s’ennuyer des autres. S’appliquer à déplaire et s’étonner de ne pas plaire. Chercher le sommeil avec fureur. Douter de toute joie ; faire à tout triste figure et objection à tout. De l’humeur faire humeur. En cet état, se juger soi-même. […] Se faire bien laid et se regarder dans la glace. Tels sont les pièges de l’humeur.

Une malhumeur… ça doit être ça la maladie de ton conjoint. La malhumeur, c’est une tumeur stationnaire. Ça ressemble à une nappe de pétrole, ça ne tue pas mais ça fait chier.

Et si tu essayais l’arme ultime ?… La poésie !

Let me dream
Creative Commons License photo crédit : Éole

Tiens par exemple, Oeil pour oeil de Norge, le seul poète optimiste du 20ième siècle :

Norge

Tes petits cris dans l’azur,
Tes craquements de fémur,
Sont tes amours les plus sûrs
Passés, présents et futurs.

Bouvreuil, chevreuil, écureuil,
Le monde est là, sur ton seuil,
Tu n’as que toi pour accueil,
Tu n’as que ton œil pour œil.

[…]

Serre-toi dans ta hantise
Goûte-toi dans ta bêtise,
Tu n’as que toi pour chemise,
Pour jeu, pour cœur et pour guise.

C’est en poche chez Gallimuche : Poésies 1923-1988, Norge, collection Poésie/Gallimard, n°237, pages 60 et 61. Allez courage en ce dernier jour de 2010 ! Un petit dernier pour la route afin d’aider ton conjoint à se préparer à 2011 :


LA GRANDE SOPHIE – Du courage

PaternitéPas d'utilisation commercialePartage selon les Conditions Initiales Paternité, Pas d’utilisation commerciale, Partage selon les Conditions Initiales

Une minute encore

Un homme court sur un tapis roulant d’entraînement. Son staccato évoque celui des rails des trains de déportés qui convergent de toute l’Europe vers l’Allemagne. Sa course, la course incessante des prisonniers, fouettés par les SS. Sa performance athlétique les théories nazies sur la culture physique. En courant, cet homme, l’acteur et metteur en scène Thomas Germaine, dit un montage d’extraits des textes de Charlotte Delbo, l’une des 230 femmes qui dans le convoi du 24 janvier 1943 part pour Auschwitz. Les textes de Charlotte Delbo constituent une trilogie Auschwitz et après éditée chez Minuit.
Cette course sur ce tapis si moderne, emblématique de notre société qui, elle aussi, voue un culte au corps, par ce jeune homme en pleine santé est un magnifique travail d’acteur, de mise en scène, de théâtre qui sert le texte de Charlotte Delbo vibrant de vie, d’humanité, d’espoir, de révolte tendue vers nous – lecteurs et spectateurs – avec justesse, sans pathos.
Si vous avez la chance et le privilège de pouvoir aller au festival d’Avignon cette année, allez voir ce spectacle. Il est bouleversant.

Infos pratiques :

  • Tous les jours du 7 au 27 juillet à 14h20 sauf les 8, 12, 15, 22 et 26 où le film Le Convoi du 24 janvier 1943 est projeté
  • La Manufacture – Réservations : 04 90 85 12 71