cendrillon sans pantoufles, par Angèle Casanova — les vases communicants

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pour la soirée
je suis dispensée
de corset

cendrillon sans pantoufles
je porte
des sandales
un tee-shirt légèrement ajusté
une mini-jupe plissée

je vais à la boum
celle où tout le monde va
j’y vais et ce soir
je ne serai pas différente
et ridicule
je serai comme les autres
en uniforme de gamine
jambes nues
sandales aux pieds
cheveux lâchés
gauche et timide
mais comme eux

j’y vais
je me montre
et je me rends compte
qu’être comme les autres
ce n’est rien
qu’attendre
comme les autres
de vivre

avec mes quilles
ma poitrine menue
mes regards en dessous
mes doigts serrés
je suis encore plus nue
ainsi

nulle carapace
nulle
protection
pour me faire croire qu’il y a un obstacle entre moi
et ma vie

non
plus rien
que ce corps
nu
fragile
qui me fait définitivement
basculer
dans la visibilité

Angèle Casanova

Photo : Angèle Casanova, lien vers la photo grand format


Angèle m’a invité à échanger avec elle pour ces Vases communicants d’avril 2015, j’ai accepté avec plaisir. Le principe des vases communicants ? Deux partenaires qui écrivent l’un chez l’autre le premier vendredi du mois. La liste de tous les échanges est ici, grâce justement à Angèle.

Mon propre texte est sur Gadins et bouts de ficelle, le site d’Angèle : Coupure

Nous avons eu envie de donner une expression féminine et une expression masculine de ce moment de l’adolescence où, d’un coup, l’on se sent devenu une femme ou un homme.

Confusions

— 1 —

17A-18A-En-cité, Lyon, mars 2015 — Sténopé Gilles Bertin

Vous avez rendez-vous. Il ne te reconnaît pas te rends-tu compte alors que tu avances vers lui, avec un sourire engageant.
— Bonjour, lui dis-tu, espérant que ta voix lui rappellera qui tu es.
— Bonjour Monsieur, te répond-il et il se met à te parler, mais comme à quelqu’un d’autre, quelqu’un avec qui visiblement il te confond.
Tu attends qu’il se rende compte de sa confusion par lui-même. D’ailleurs, tu n’as pas envie de te le mettre à dos. Et il tchatche et il tchatche, et tout en te parlant jette des regards là-bas, tu comprends qu’il guette ton arrivée, alors que tu es ici, devant lui.
In petto, tout doucettement, tu ris de la situation. Un peu jaune, tout de même… Tu te mets dans sa tête, à sa place, et un instant tu vois avec ses yeux la situation à l’envers, de son point de vue. Comment peut-il donc ne pas te reconnaître ?… Quand tu vas lui révéler qui tu es, c’est lui qui va être gêné !

— 2 —

La vendeuse est très différente de la fille de ta boulangerie habituelle, elle a de grands yeux bruns. Au moment de commander, tu ne sais que lui dire. Tu finis par trouver dans une étagère vide au fond de ton cerveau : tu veux un pain au raisin, oui… ou ce chausson. Première fois que tu passes par cette rue. Les portes cochères sont ouvertes sur des cours bosselées ; des vélos accoudés aux murs ; quelques bacs avec des arbustes penchés ; un homme téléphone, épaule contre le chambranle d’un porche ; une femme sort dans la rue portant une cage pour chat avec, glissé au fond contre la grille de la porte, un lapin les oreilles couchées ; tu devines les capuches vertes et jaunes des poubelles de tri à travers le feuillage d’une glycine couvrant une pergola au centre d’une cour, comme à Berlin ou à Bruxelles. Depuis des années, tu arrivais par une autre rue, tu traversais le marché, l’âme de ce quartier, odeurs de menthe, de mimosa, de fraises, de volaille grillée, à travers les diables chargés de caisses de carottes, de choux-fleurs, de salades. Ce matin, tu as fait autrement. Tu as pris cette longue rue en retrait du marché. Tout y est différent comme si tout, à nouveau, était possible.

— 3 —

Tu frappes. Personne n’ouvre. Tu frappes à nouveau. Tu insistes ! La porte reste close. Pas de voix derrière qui te dise d’entrer. Tu appuies sur la poignée. Pousses. La serrure résiste.
Panique, ton cœur cogne trois ou quatre coups brutaux. Durant quelques secondes, tu ne sais plus où tu es.
Que se passe-t-il donc ?
Tu comprends : c’est ta porte ! Tu viens de toquer à la porte de ton propre bureau !
Personne ne te répond… Évidemment puisque tu n’es pas dans ton bureau mais dehors, dans le couloir. Cela n’aurait pas de sens de se dire à soi-même « Entrez » alors qu’on est dehors.
Puis tu te souviens de tes clefs. Elles sont dans ta poche. Tu avais mis la serrure en sortant. Quand tu te rassieds dans ton fauteuil, tout redevient normal. Tu reprends ton travail, à nouveau concentré sur ta tâche, comme tu sais le faire.

Gilles BERTIN

Ce texte a été initialement publié en août 2012 chez Christine Leininger, sur son site Les embrassés, dans les Vases communicants.

Photo : sténopé GB, mars 2015

Le mot qui te manque, Béatrice Libert

Sténopé Gilles Bertin, CC-BY-NC-ND — Lyon, quais de Saône, passerelle Saint Vincent

Quel mot te manque à la jointure du soir ?
Celui où prendre appui ?
Où perdre nuit ?
[…]
As-tu prononcé les mots qu’il fallait ?
Alors quel est celui qui te manque
à la jointure du soir et dont tu ne sais rien ?
[…]
Il ne vient pas. Il faudra dormir sans. Tu le devines.
Quelque chose te dit même que ce ne sera pas facile.
Que tu auras plus froid.

Trois extraits d’un poème du recueil de Béatrice Libert, Un chevreuil dans le sang, page 31, recueil que je présenterai sans doute prochainement ici.


Béatrice Libert, Un chevreuil dans le sang, Éditions l’Arbre à paroles, collection Anthologies, 2014, ISBN : 978-2-87406-583-5, 148 pages, 15€

Photo : sténopé Gilles Bertin — Droits : CC-BY-NC-ND — Passerelle Saint Vincent, Lyon, octobre 2014