Combien de choses sais-tu par instinct

« Pourquoi
Parce qu’il sait qu’il va mourir
Il ne sait rien rien
Si c’est instinctif
Combien de choses sais-tu par instinct* » au-delà de toute raison, dans ce continent sans cartographie. Il le sait depuis si peu qu’il pense qu’il ne s’habituera jamais à cette idée. Il a les jambes tremblantes parfois, des perles minuscules d’eau dans les poils de sa moustache et de ses favoris aux premiers brouillards, quand il va chez sa fille à vélo, garder son petit-fils pendant qu’elle s’accorde du temps pour elle. Il joue avec Adrien, ils s’entendent bien tous deux. Durant ces moments, il oublie celle dont on ne prononce pas le nom, il est longtemps arrivé en retard, a longtemps remis à demain, elle est là, invisible dans ce continent mystérieux sous leurs pieds où les mots sont insolubles et sur lequel ils jouent ensemble.

Sténopé de cabane et vélo

Puis il rentre à vélo, il pédale lentement, pensant à pas grand chose, le soir tombe, des ronciers et des haies vient une odeur tenace. Il range son vélo contre le mur et s’il ne fait pas trop froid s’assied dehors, regarde le paysage sans le détailler, la maison de sa fille et d’Adrien est dans cette masse d’ombres et de pointillés de lumières, une obscurité vivante comme son chien assoupi, il plisse des yeux, son cœur pourrait s’arrêter maintenant, demain.

sur un extrait de La route des Flandres de Claude Simon

Gilles Bertin


* Citation liminaire (en italiques) : Claude Simon, La route des Flandres

Photo : sténopé, Gilles Bertin

plus jamais parler d’elle

Elle était toute en bleu, grunge, pantalon déchiré
grosses joues de bonne fille
Elle tira de son sac une fiche de consultation
au logo de l’Assistance Publique
la relut plusieurs fois
frottant la commissure de ses yeux
pourtant elle ne pleurait pas elle fit ça longtemps
Soudain eut un sourire mystérieux
un printemps sur son visage
Pile à ce moment le soleil joua sur elle
le tatouage de cheval sur son bras galopa
un hôpital de l’Assistance publique défilait avec ses pavillons serrés
il ressemblait à celui d’où elle venait
elle regarda de l’autre côté
Ce fut le fleuve jeté en travers du train
qu’il franchit avec elle guettant la liste des stations au-dessus des portes
Elle prit sous le siège où elle l’avait rangée une béquille
le rouge de ses ongles était écaillé

plus-jamais-parler-d-elle-600

Dehors
elle tira du grand sac plat à son épaule un dossier
d’un geste précis le mit dans la gueule d’une poubelle
examina la plaque de la rue
celle de la fausse adresse qu’elle avait donnée pour le dossier
au 126
ou au 127
elle ne savait pas exactement de quel côté
il y avait tant de possibilités
C’était une histoire finie avant d’avoir commencé
à peine inventée
une des multiples histoires qui aurait pu avoir lieu dans cette ville aux couches multiples comme une moussaka
Derrière elle un homme aux cheveux coupés courts cinquantaine polo gris rayé de blanc avait la main dans la gueule de la poubelle
il tourna les pages du dossier
un formulaire de l’Assistance Publique
« Service des enfants assistés »
Il le rangea dans son cartable
La béquille contre la poubelle ressemblait à un étai
La femme avait disparu

Gilles Bertin

Paris, métro lignes 6 et 8, 4 septembre 2015

Lu par Myriam Linguanotto
Photo : Gilles Bertin


Les poèmes de métro publiés ici sont regroupés sur le tag poemes-de-metro

La forme Poèmes de métro a été inventée par Jacques Jouet, membre de l’Oulipo.


Le vrai lieu, Annie Ernaux — Fragments d’atelier 515 et 516

Atelier fragment 515 - Sténopé

Mes parents vivaient toujours dans la peur, la crainte de « retomber ouvriers », disaient-ils, mais c’était beaucoup plus vaste, une peur ancienne, viscérale, une certitude de leur limitation. Je suis passée dans un monde qui n’a pas le même ethos, les mêmes façons d’être, les mêmes façons de penser. Ce bouleversement reste toujours en moi. Même physiquement. Il y a des situations où je me sens… Non, ce n’est pas de l’ordre de la timidité, ni du mal-être. De la place. Comme si je n’étais pas à ma vraie place, que j’étais là sans être réellement là.
Ce sont des situations mondaines la plupart du temps. Des situations où je suis amenée à côtoyer un monde qui, par lui-même, nie d’une certaine manière mon premier monde, le monde dominé. Le monde de ceux qui n’en sont pas, voilà.

Atelier fragment 516 - Sténopé

Le lieu où tout cela n’existe pas, c’est l’écriture. C’est un lieu, l’écriture, un lieu immatériel. Même si je ne suis pas dans l’écriture d’imagination, mais l’écriture de la mémoire et de la réalité, c’est aussi une façon de m’évader. D’être ailleurs. L’image qui me vient toujours pour l’écriture, c’est celle d’une immersion. De l’immersion dans une réalité qui n’est pas moi. Mais qui est passée par moi. Mon expérience est celle d’un passage et d’une séparation du monde social. Cette séparation existe dans la réalité, séparation des espaces, des systèmes éducatifs, ces enfants qui vont quitter l’école à 16 ans en sachant si peu de choses, et d’autres qui continuent jusqu’à 25. Il y a une homologie entre la séparation du monde social et celle qui a traversé mon existence, une forme de coïncidence qui fait qu’écrire pour moi ce n’est pas m’intéresser à ma vie mais saisir les mécanismes de cette séparation.

Extraits de Le vrai lieu, Annie Ernaux, Michelle Porte

Dans ces entretiens avec Michelle Porte, Annie Ernaux évoque comment l’écriture lui a permis de comprendre la relation entre d’où elle vient et où elle a été (d’abord par son éducation, puis par l’écriture elle-même). Ce qui donne à ces entretiens l’impression d’une vie bouclée et cohérente, sur l’écriture, l’écriture de ce passage. Ce livre d’entretiens l’éclaire parfaitement, Annie Ernaux a réussi à travers son écriture ce « dire ».  Une question m’a poursuivi durant cette lecture, quelle auteur de fiction aurait été Annie Ernaux ? Ce désir de la connaître sous un autre angle demeure vivace alors que je rédige cette mini note de lecture. Russel Banks, a lui, Histoire de réussir, titre métaphorique, choisi la fiction.


Annie Ernaux, Michelle Porte, Le vrai lieu, Entretiens avec Michelle Porte, éd. Gallimard, 120 pages, ISBN : 9782070145966, 12,90€ et 8,99€ en version ePub.

Photos : Gilles Bertin, fragments 515 (en haut) et 516 (en bas)

Histoire de réussir, Russel Banks — Fragments 428 et 439

Fragment 439, Bois Saint-Romain
J’arrivai à un stop, jetai un coup d’œil dans le rétroviseur et je vis mes propres yeux qui me regardaient. Seulement, pour la première fois, ce n’étaient pas mes yeux mais ceux de mon père, les yeux bleus d’un homme adulte, effrayé et secret, furieux et hantés par la culpabilité, un regard dont avait disparu toute trace d’innocence. Et instantanément ils devinrent les yeux de l’espèce entière, appartenant tout autant à Art et à Donna qu’à mon père et à ma mère, au père et à la mère d’Eleanor Hastings, et même, enfin, à moi et à la femme que j’avais l’intention d’épouser. Je vis à ce moment que je pouvais infliger chacune des terribles blessures dont ils avaient souffert, et que je pouvais souffrir de chacune des terribles blessures qu’ils étaient capables d’infliger — abandon, trahison, duperie, tout cela. Nos péchés nous décrivent et nos interdits décrivent nos péchés. Je le savais, j’avais bafoué chacun de mes interdits. J’étais un être humain aussi, enfin, et pas des meilleurs non plus, plus simple, plus bête, moins imaginatif que les bons.

Fragment 428, Bois Saint-Romain
Le souffle me quitta, puis revint, et immédiatement mon esprit s’emplit de rêves de fuite. Voilà le genre d’homme que j’étais. Je retournerais à l’appartement, jetterais dans ma voiture mon sac et les quelques affaires que j’avais déjà préparées, encaisserais un chèque en bois à l’épicerie du coin et je prendrais la direction du nord, la Géorgie et les Caroline, ou mieux j’irai à l’ouest, dans des endroits comme l’Arkansas ou l’Oklahoma, des régions où s’évanouissent depuis des siècles les tueurs américains, fuyant moins les lois qu’eux mêmes.


Russel Banks, Histoire de réussir, traduit de l’américain par Pierre Furlan et Pascale Musette, éd. 10/18, parution 2000 (première parution chez Actes Sud en 1994), parution en langue anglaise en 1986 sous le titre Success Stories.

Photos : Gilles Bertin, fragments 439 (en haut) et 428 (en bas)

Lâchons les chiens, Brady Udall — Atelier fragments 530 et 522

Atelier-fragment-530

Goody Yates était dans un triste état. Il titubait au bord de la route, les épaules voûtées, la bouche en sang, la tête cotonneuse et les tempes battantes. Il souffrait et délirait. Il ignorait où il se trouvait, ce qu’il faisait, il savait à peine qui il était. Par contre, il savait que si la douleur qui lui embrasait le crâne, pareille à une bête crachant le feu, ne diminuait pas bientôt, il allait se jeter sous les roues de la première voiture qui passerait pour en finir une bonne fois avec cette vacherie.

Lâchons les chiens, Brady Udall
(premières lignes de la nouvelle éponyme)

Atelier fragment 522


Lâchons les chiens, Brady Udall, éditions 10/18, parution française 1998

Photos : Atelier fragment 530 & Atelier fragment 522, Gilles Bertin