Hallucination

« Durant quelques mois, vers la fin de l’adolescence, Jean-Benoît Hépron éprouva de grandes difficultés à s’endormir. Chaque soir, il demeurait allongé sur le dos, sentant entre ses omoplates le drap devenir moite au fil de la nuit qui avançait mutique, des espèces de baudruches multicolores se dilataient directement à l’intérieur de son cerveau, prenant progressivement la taille de montgolfières, repoussant ses globes oculaires contre ses paupières qu’il maintenait obstinément fermées pour tenter malgré tout de s’endormir, jusqu’à ce qu’en n’en pouvant plus, il les ouvre pour chasser ces images oppressantes. Les ballons revenaient chaque soir l’envahir, dans un silence qu’il ne connut plus jamais ensuite, repoussant toute autre pensée que la conscience hypertrophiée d’eux-mêmes, il devenait ces ballons, son cerveau tassé et fuyant entre les plaques de sa boîte crânienne, souillant la taie d’une gelée flaccide.

Cela cessa brusquement. Et, comme tout changement qui affecte l’être en positif, Jean-Benoît Hépron oublia aussitôt ces hallucinations. Si on les lui avaient racontées, il en aurait été étonné. Elles n’avaient jamais eu lieu, elles étaient devenues totalement, absolument et définitivement imaginaires. »

Jean-Benoît Hépron, Autofictions

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Photo : Gilles Bertin, mars 2017

la vie [mur Mauer wall] bruyante

Il se leva brusquement et se mit à courir, fonçant dans le mur, sa tête sonna contre avec un bruit terrible, et il s’écroula au pied, un trou dans le crâne d’où s’échappa une coulée brillante qui s’obscurcissait à mesure qu’elle se mêlait à l’herbe sous lui.

Mardi 6 septembre, le gouvernement britannique a confirmé la construction d’un mur de part et d’autre de la rocade menant au port de Calais. “Nous avons construit des clôtures, désormais nous construisons un mur”, a déclaré Robert Goodwill, secrétaire d’État chargé de l’Immigration du Royaume-Uni. Prévu pour s’étendre sur 1 kilomètre, l’ouvrage coûtera 2,7 millions d’euros au Royaume-Uni, qui a promis d’en financer la construction. Il complétera les dispositifs existants pour empêcher les migrants de monter à bord de camions à destination de l’Angleterre.
Mardi 6 septembre, le gouvernement britannique a confirmé la construction d’un mur de part et d’autre de la rocade menant au port de Calais. “Nous avons construit des clôtures, désormais nous construisons un mur”, a déclaré Robert Goodwill, secrétaire d’État chargé de l’Immigration du Royaume-Uni. Prévu pour s’étendre sur 1 kilomètre, l’ouvrage coûtera 2,7 millions d’euros au Royaume-Uni, qui a promis d’en financer la construction. Il complétera les dispositifs existants pour empêcher les migrants de monter à bord de camions à destination de l’Angleterre.
Eugen Gabritschevsky
Eugen Gabritschevsky, gouache sur papier, vers 1947

L’art ne peut être si bien servi que par une pensée négative. Ses démarches obscures et humiliées sont aussi nécessaires à l’intelligence d’une grande oeuvre que le noir l’est au blanc. Travailler et créer « pour rien » sculpter dans l’argile, savoir que sa création n’a pas d’avenir, voir son oeuvre détruite en un jour en étant conscient que
profondément cela n’a pas plus d’importance que de bâtir pour des siècles, c’est la sagesse difficile que la pensée absurde autorise. Mener de front ces deux tâches, nier d’un côté et exalter de l’autre, c’est la voie qui s’ouvre au créateur absurde. Il doit donner au vide ses couleurs.

In « Le mythe de Sisyphe » A. Camus. éd. Gallimard 1942, cité par Gil Bensmana dans sa série de collages Éloge de la fuite série de collages sauvages sous forme de tentatives de fuite (avec arrestations), Gil Bensmana

Eugen Gabritschevsky, 1923 - La vie était bruyante et elle est partie
Eugen Gabritschevsky, 1923 – La vie était bruyante et elle est partie

Tant que mes jambes me permettent de fuir, tant que mes bras me permettent de combattre, tant que l’expérience que j’ai du monde me permet de savoir ce que je peux désirer, nulle crainte : je puis agir. Mais lorsque le monde des hommes me contraint à observer ses lois, lorsque mes mains et mes jambes se trouvent emprisonnées dans les fers implacables des préjugés, alors je frissonne, je gémis et je pleure. Espace je t’ai perdu et je rentre en moi-même. Je m’enferme au faîte de mon clocher où, la tête dans les nuages, je fabrique l’art, la science et la folie.

Henri Laborit dans Éloge de la fuite, cité par Gil Bensmana dans son travail Éloge de la fuite série de collages sauvages sous forme de tentatives de fuite (avec arrestations), Gil Bensmana

Le droit de construire un mur


Citations

Le titre de ce billet est inspiré d’une inscription au dos d’une œuvre d’Eugen Gabritschevsky (ci-dessus) exposée à la Maison rouge jusqu’au 18 septembre 2016 : « La vie était bruyante et elle est partie »

Texte liminaire : nouvelle en cours d’écriture, Gilles Bertin

Les autres textes sont tirés de : Éloge de la fuite série de collages sauvages sous forme de tentatives de fuite (avec arrestations), Gil Bensmana — sur le site web de l’artiste

Images

#1 : copie d’écran de Courrier International, 8 septembre 2016

# 2 et 3 : Œuvres d’Eugen Gabritschevsky : Exposition à La Maison Rouge, Paris du 8 juillet 2016 au 18 septembre 2016 — sur le site web de la Maison rouge

# 4 : Le Monde avec AFP, 31 août 2016 — sur le site web du Monde

À lire

Murs et frontières, revue Hermès, 2012/2 (n° 63) — revue Hermès consultable en ligne

Le vrai lieu, Annie Ernaux — Fragments d’atelier 515 et 516

Atelier fragment 515 - Sténopé

Mes parents vivaient toujours dans la peur, la crainte de « retomber ouvriers », disaient-ils, mais c’était beaucoup plus vaste, une peur ancienne, viscérale, une certitude de leur limitation. Je suis passée dans un monde qui n’a pas le même ethos, les mêmes façons d’être, les mêmes façons de penser. Ce bouleversement reste toujours en moi. Même physiquement. Il y a des situations où je me sens… Non, ce n’est pas de l’ordre de la timidité, ni du mal-être. De la place. Comme si je n’étais pas à ma vraie place, que j’étais là sans être réellement là.
Ce sont des situations mondaines la plupart du temps. Des situations où je suis amenée à côtoyer un monde qui, par lui-même, nie d’une certaine manière mon premier monde, le monde dominé. Le monde de ceux qui n’en sont pas, voilà.

Atelier fragment 516 - Sténopé

Le lieu où tout cela n’existe pas, c’est l’écriture. C’est un lieu, l’écriture, un lieu immatériel. Même si je ne suis pas dans l’écriture d’imagination, mais l’écriture de la mémoire et de la réalité, c’est aussi une façon de m’évader. D’être ailleurs. L’image qui me vient toujours pour l’écriture, c’est celle d’une immersion. De l’immersion dans une réalité qui n’est pas moi. Mais qui est passée par moi. Mon expérience est celle d’un passage et d’une séparation du monde social. Cette séparation existe dans la réalité, séparation des espaces, des systèmes éducatifs, ces enfants qui vont quitter l’école à 16 ans en sachant si peu de choses, et d’autres qui continuent jusqu’à 25. Il y a une homologie entre la séparation du monde social et celle qui a traversé mon existence, une forme de coïncidence qui fait qu’écrire pour moi ce n’est pas m’intéresser à ma vie mais saisir les mécanismes de cette séparation.

Extraits de Le vrai lieu, Annie Ernaux, Michelle Porte

Dans ces entretiens avec Michelle Porte, Annie Ernaux évoque comment l’écriture lui a permis de comprendre la relation entre d’où elle vient et où elle a été (d’abord par son éducation, puis par l’écriture elle-même). Ce qui donne à ces entretiens l’impression d’une vie bouclée et cohérente, sur l’écriture, l’écriture de ce passage. Ce livre d’entretiens l’éclaire parfaitement, Annie Ernaux a réussi à travers son écriture ce « dire ».  Une question m’a poursuivi durant cette lecture, quelle auteur de fiction aurait été Annie Ernaux ? Ce désir de la connaître sous un autre angle demeure vivace alors que je rédige cette mini note de lecture. Russel Banks, a lui, Histoire de réussir, titre métaphorique, choisi la fiction.


Annie Ernaux, Michelle Porte, Le vrai lieu, Entretiens avec Michelle Porte, éd. Gallimard, 120 pages, ISBN : 9782070145966, 12,90€ et 8,99€ en version ePub.

Photos : Gilles Bertin, fragments 515 (en haut) et 516 (en bas)

Histoire de réussir, Russel Banks — Fragments 428 et 439

Fragment 439, Bois Saint-Romain
J’arrivai à un stop, jetai un coup d’œil dans le rétroviseur et je vis mes propres yeux qui me regardaient. Seulement, pour la première fois, ce n’étaient pas mes yeux mais ceux de mon père, les yeux bleus d’un homme adulte, effrayé et secret, furieux et hantés par la culpabilité, un regard dont avait disparu toute trace d’innocence. Et instantanément ils devinrent les yeux de l’espèce entière, appartenant tout autant à Art et à Donna qu’à mon père et à ma mère, au père et à la mère d’Eleanor Hastings, et même, enfin, à moi et à la femme que j’avais l’intention d’épouser. Je vis à ce moment que je pouvais infliger chacune des terribles blessures dont ils avaient souffert, et que je pouvais souffrir de chacune des terribles blessures qu’ils étaient capables d’infliger — abandon, trahison, duperie, tout cela. Nos péchés nous décrivent et nos interdits décrivent nos péchés. Je le savais, j’avais bafoué chacun de mes interdits. J’étais un être humain aussi, enfin, et pas des meilleurs non plus, plus simple, plus bête, moins imaginatif que les bons.

Fragment 428, Bois Saint-Romain
Le souffle me quitta, puis revint, et immédiatement mon esprit s’emplit de rêves de fuite. Voilà le genre d’homme que j’étais. Je retournerais à l’appartement, jetterais dans ma voiture mon sac et les quelques affaires que j’avais déjà préparées, encaisserais un chèque en bois à l’épicerie du coin et je prendrais la direction du nord, la Géorgie et les Caroline, ou mieux j’irai à l’ouest, dans des endroits comme l’Arkansas ou l’Oklahoma, des régions où s’évanouissent depuis des siècles les tueurs américains, fuyant moins les lois qu’eux mêmes.


Russel Banks, Histoire de réussir, traduit de l’américain par Pierre Furlan et Pascale Musette, éd. 10/18, parution 2000 (première parution chez Actes Sud en 1994), parution en langue anglaise en 1986 sous le titre Success Stories.

Photos : Gilles Bertin, fragments 439 (en haut) et 428 (en bas)

Lâchons les chiens, Brady Udall — Atelier fragments 530 et 522

Atelier-fragment-530

Goody Yates était dans un triste état. Il titubait au bord de la route, les épaules voûtées, la bouche en sang, la tête cotonneuse et les tempes battantes. Il souffrait et délirait. Il ignorait où il se trouvait, ce qu’il faisait, il savait à peine qui il était. Par contre, il savait que si la douleur qui lui embrasait le crâne, pareille à une bête crachant le feu, ne diminuait pas bientôt, il allait se jeter sous les roues de la première voiture qui passerait pour en finir une bonne fois avec cette vacherie.

Lâchons les chiens, Brady Udall
(premières lignes de la nouvelle éponyme)

Atelier fragment 522


Lâchons les chiens, Brady Udall, éditions 10/18, parution française 1998

Photos : Atelier fragment 530 & Atelier fragment 522, Gilles Bertin