La disparition de mon père

La boîte grise du cercueil a glissé en silence, poussée par un vérin invisible. Je dis « grise » car j’en suis sûr et « vérin » car je le suppose. La scène était filmée en noir et blanc, comme par une caméra de surveillance, très loin d’ici, dans un entrepôt. Nous étions tous debout, serrés dans une pièce minuscule, sauf ma mère, assise devant moi, je lui tenais les épaules, elle ne pleurait pas. Nos regards étaient braqués sur l’écran accroché en hauteur dans un coin de la pièce, comme dans un bistrot. Il n’y avait pas un son. Au milieu de l’image vidéo, une ouverture rectangulaire sombre découpée dans un mur blanchâtre. Le cercueil y est entré sans ralentir. J’avais remarqué en bas de l’écran deux lettres affichées en rouge, R et M. L’une d’elles a changé en silence, devenant verte.

Nous avons attendu la flamme.

Du moins je suppose que nous attendions tous sur cet écran une manifestation tangible du début de la crémation. J’emploie ce mot bizarre : crémation. Je le répète encore une fois pour m’assurer que mon père a réellement disparu, était en train de disparaître, allait disparaître. Crémation. Mon père avait disparu. Je devrais dire notre père, je n’étais pas son seul enfant regardant cet écran où rien ne bougeait.

— Ça doit être fini, a dit Thomas, il ne va plus rien se passer d’autre.

Nous nous sommes regardés, raides comme si nous avions un torticolis.

—   On peut sortir, a dit encore Thomas s’adressant à nous tous.

Nous n’étions plus qu’une vingtaine, nous sommes allés à la maison de mes parents, de ma mère maintenant, comme c’est la coutume, pour un café, un verre de vin, d’eau gazeuse, des brioches, des mots, nous retrouver avant de nous séparer.

Jean-Benoît Hépron, Autofictions (2017)

Mise au tombeau, cathédrale Saint Corentin, Quimper


Photos : Gilles Bertin

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