Il est absolument vain et absurde de vouloir comprendre quelque chose à sa propre vie, Carlos Liscano

Passant 315, Gilles Bertin

Je suis l’invention d’un petit jeune homme dont les racines se trouvent au coin d’une rue, dans une maison qui existe encore, près d’un arbre énorme qui existe lui aussi. Dans un quartier où tout le monde n’avait pas l’eau potable, où il y avait un seul téléphone pour un grand nombre de maisons à la ronde, et des adultes étrangers qui parlaient espagnol avec difficulté. En face de ma maison il y avait un robinet d’où les riverains tiraient leur eau et où avec les autres enfants je me douchais l’été, et aussi des chevaux en liberté qui ouvraient le robinet avec les dents pour boire. Le chemin qui va de ce coin de rue à la création de l’écrivain a été lent, laborieux, plein d’erreurs. Le parcourir a demandé au petit jeune homme plus de trente ans. Je tente ici de me raconter ce voyage. J’essaie de commencer et je ne sais pas encore comment faire. Parce que je ne trouve pas les mots justes, les mots précis pour dire pourquoi je suis vivant et pour quoi faire. Je ne trouve pas les mots qui diraient « c’est ainsi », comme un poing qui frapperait sur la table. Si je réussis à me raconter ça j’aurai compris. Parce que je sens qu’il est nécessaire de comprendre, bien que je sache aussi qu’il est absolument vain et absurde de vouloir comprendre quelque chose à sa propre vie. Une explication justifie tout et son contraire. Or, ce que je pourrais faire de mieux ce soir c’est aller dans un bar parler avec le premier venu et ne rien lui demander, comme il se doit. Aller au Santa Catalina manger le veau au four de Lourdes et regarder les Péruviens taciturnes qui dorment assis et passent la nuit appuyés à la table parce qu’ils n’ont pas de lit pour les accueillir.

Carlos Liscano, L’écrivain et l’autre (texte n°20)

Carlos Liscano est né en Uruguay en 1949. Condamné pour raisons politiques par le régime militaire à l’âge de vingt-deux ans, il passe treize années en prison, durant lesquelles il subit la torture. Libéré en 1985, il a alors trente-cinq ans. Liscano s’exile en Suède, où il exerce les professions de traducteur, journaliste, professeur d’espagnol et écrivain. Il rentre en Uruguay en 1996. Depuis, il vit entre Montevideo et Barcelone.
C’est pendant son incarcération que Carlos Liscano se met à écrire : des nouvelles, deux romans, un recueil de poèmes, des pièces de théâtre ; une œuvre profondément influencée par ses deux maîtres, Kafka et Céline. Lui-même parle de « littérature de la pauvreté » pour définir son travail, et son style dépouillé, laconique, cru, n’en est pas moins profondément poétique.

Présentation de Carlos Liscano sur le site de Belfond, son éditeur français (extrait)


Carlos Liscano, L’écrivain et l’autre, éditions Belfond, traduction de Jean-Marie Saint-Lu, parution février 2010, prix en poche chez 10/18 : 10€

Photo : Passant#315 — Gilles Bertin

Publié par

Gilles Bertin

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4 thoughts on “Il est absolument vain et absurde de vouloir comprendre quelque chose à sa propre vie, Carlos Liscano”

  1. Je les vois bien ces chevaux qui boivent au robinet.

    J’ai déjà cherché tous ces mots qu’on voudraient évidents et éloquents autant que « des coups de points sur la table…. »

    Les mots justes …
    Il les a, précisément, lui, pour nous en dire la difficulté

    Merci d’avoir partagé Liscano

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