Le vol du bourdon — …la fin

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Le début est ici

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– Elle s’appelait Syrinx…

– …elle était belle, très belle. Presqu’autant que ta femme… Presque ! (Merk regarde Nikita qui nage) En ce temps-là – c’était bien avant Jésus – tout était mélangé : les dieux, les animaux, les hommes… des centaures, des demi-dieux, des sphinx, des minotaures… Tout ça n’était pas encore très net, pas fini si tu veux, comme un brouillon du monde à venir. Il n’y avait pas encore de théâtre, ni de cinéma, tu t’en doutes ! pas de télé, ni de musique, ni le téléphone… RIEN ! Sauf les poètes ! Ce sont eux qui se tapent tout le taf artistique en ce temps-là. Mais ils n’ont pas à se forcer ou à exagérer vu que le monde est formidablement beau et neuf. C’est un temps lumineux où chaque étoile, chaque source, chaque forêt, chaque rocher a son histoire et sa nymphe et son satyre. Dans le ciel grouille une ribambelle d’êtres divins, aussi nombreux et tordus que les personnages d’une série télé. Sous terre aussi. Dans la mer et les fleuves. Les forêts. Les poètes racontent aux hommes les petites et les grandes histoires de ces êtres mythiques. Mais ce sont des hommes dont ils parlent, évidemment, de leur histoire qui commence.

– Cette fille, Syrinx, vivait dans une région montagneuse, faite de cascades et de forêts profondes. Elle était selon une légende l’une des nombreuses filles du dieu en chef de l’Olympe, le boss de tous les autres, les Grecs l’appelaient Zeus. Elle avait une attirance particulière pour tout ce qui était sources, torrents, rivières ; on la voyait à la rosée se rouler dans les prairies, ses longs cheveux bouclés dans l’herbe humide ; elle aimait l’eau du ciel et, à chaque orage, courait nue en chantant sous la pluie. Elle était si belle, si pure, encore enfant dans ses jeux mais déjà tellement femme dans son corps, qu’elle attirait tous les satyres du coin, les vieux libidineux, les obsédés, les vicieux.

– Comme Forty-One ? demande Gary.

– Oui ! Comme Forty-One (et comme toi, pense Merk) mais elle avait toujours réussi à leur échapper grâce à son agilité. Elle avait un corps de gymnaste, fine et musclée, qu’elle cultivait en vivant comme Diane, une bien MLF, qui régnait sur les forêts et la montagne, chassant avec un arc d’or aussi brillant que le croissant de la Lune. On aurait pu les confondre toutes les deux tellement Syrinx imitait Diane, sauvageonne jusque dans la chasteté, refusant tout ce qui venait des hommes, mariage et sexe.

– Un jour où elle rentre de pèlerinage du Lykaion, la montagne où serait né Zeus, elle croise Pan. Il est facile à reconnaître, il a des pieds et des jambes de bouc et des cornes. Il est tellement laid que sa mère effrayée par son aspect s’est enfuie après sa naissance et qu’il préfère vivre dans les bois, où personne ne peut se moquer de son corps repoussant.

– Pan voit Syrinx. Il en tombe amoureux. Il lui fait des avances très précises, elle s’enfuit. Elle court si vite qu’il ne parvient pas à l’attraper. Elle arrive à une rivière et y disparaît. Désespéré, Pan s’assied au bord de l’eau, parmi les roseaux, les arrache par poignées en se lamentant, et se met à dire ce poème que tu as sans doute appris à l’école, Gary, il y a bien longtemps, et que tu as oublié parce que ce n’est pas la vocation des hommes de retenir les poèmes, mais seulement de les écouter comme tu le fais en ce moment avec mon histoire.

– Voici ce que Pan dit ce jour là, et qu’un grand poète, amoureux lui aussi, a écrit bien plus tard pour une autre femme disparue :

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,

Que les parfums légers de ton air embaumé,

Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire,

Tous disent : Il a aimé !

– Voici ce que dit Pan, assis au bord de cette rivière. Ses larmes tombent à la fois dans les eaux du poème et dans celles de ce fleuve, et les cercles qu’elles y font vont s’élargissant comme sa peine. Il souffle si fort, il est si malheureux, que cela produit un son léger dans les roseaux au milieu desquels il est assis, une sorte de plainte qui monte dans le soir. Pan trouve ce son modulé si joli, si émouvant, qu’il se dit que c’est la meilleure façon de continuer à converser avec Syrinx, par-delà cette séparation. Il réunit des roseaux, les assemble avec de la cire d’abeille et tout le reste de sa vie il en jouera, pour Syrinx.

Merk soulève la flûte et la montre à Gary mais les yeux de Gary sont fermés, il s’est endormi, une main serrant la télécommande de ses écrans, l’autre le mégot d’un joint.

– Voilà d’où vient cette flûte, fait Merk à voix basse, et pourquoi parfois encore on l’appelle Syrinx. »

Il glisse son index dans le tuyau le plus long de l’instrument, en dégage une lame d’acier, longue et fine comme une brochette, dépose la flûte sur le sol et s’approche de Gary. Son corps se soulève régulièrement, animé par le souffle de sa respiration. Merk attend d’être sûr d’avoir repéré au soulèvement de la peau dans le cou l’endroit où passe la carotide externe.

Il enfonce la lame brillante.

Le sang jaillit sur le sol immaculé, éclaboussant les écrans vidéos et le teck des bains de soleil. Un deuxième jet gicle. Quand le flot de sang tarit, Merk tourne la tête. Les deux chiens et leurs maîtres sont toujours assoupis. La flaque de sang qui se dirigeait vers eux s’est figée. Il ôte sa casquette rasta.

Dans la piscine, Nikita le mate.

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Fin

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La version numérique en ePub (ou ebook) a été créée avec le service Polifile de C&F éditions présenté au Salon du Livre 2011. La couverture est filigranée car le service est encore en test (au 5 mars 2011).

Mes impressions sur Polifile sont très favorables : grande simplicité d’utilisation, aucune connaissance informatique, quelques copier/coller depuis OpenOffice ou Word suffisent.

Merci à C&F.

Publié par

Gilles Bertin

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19 réflexions au sujet de « Le vol du bourdon — …la fin »

  1. Comme quoi le chant de Pan a encore ses vertus … ça parait si simple cette mort, une suite naturelle.
    J’aime bien Nikita comme Syrinx, ça va continuer non ?

  2. Hello Kouki, tu as raison, je ne peux pas laisser Nikita barboter ad vitam eternam dans cette piscine. Ni à faire le coup « Ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants. »

  3. Et Pan ! Bien joué Gilles, tu mérites les galons que tu as gagné en étant publié dans brèves. Tu auras l’insigne honneur de ve,irme chercher à la gare :0)

  4. En Rolls ! Une grande écrivain british se déplace en Rolls, isn’t it ? Une Rolls rose pâle.

  5. Ah, la fin est à la hauteur de mes espérances! Bravo Gilles! J’espère que Nikita va encore nous ravir ou Syrinx: c’est tout à fait ce que j’aime.

  6. Merci Babeth, ça me fait plaisir venant d’une lectrice de coeur et de tête.
    Perso, j’ai une préférence pour Nikita 😉

  7. Hello Richard, je vois que tu es toujours fan de chants d’oiseaux (et d’oiselles) et là, c’est la saison des za, des za…

  8. Aïe, on vous a pas dit ?
    « Certains auteurs nous assurent que, peu de temps avant la victoire du christianisme, une voix mystérieuse courait sur les rives de la mer Egée disant: « le grand Pan est mort. »… (tout cela est expliqué dans « la sorcière  » de Michelet. Je m’en remets à peine)

  9. @Thaddhée : N’était-ce pas plutôt Plutarque que Mimiche ? Il est vrai qu’en écrivant cette nouvelle, je pensais à Giono dont je continue à aimer le paganisme, comme celui de Vincenot (même si celui-ci était un brin réac), des paganismes qui sont des philosophies sensibles. A part ça, Dieu aussi est mort, ah ah.

  10. @Frédérique : Et un taxi parisien avec un chauffeur qui écoute « Les grosses têtes » ou « Rires et chansons » juste pour t’inspirer une future chronique ?

  11. @Souri7 : Merci pour la piste… en l’occurrence, chez Luc cela ressemble plutôt à un petit Pan, voire un Peter Pan 😉

  12. @Frédérique : Bon, je conduirai moi-même en lisant de grandes oeuvres 😉 Un oeil sur le « large volant », l’autre dans le volume approprié de la Pléiade.

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