Cendrars par Modigliani

J’ai saigné, Blaise Cendrars

1915. En Champagne. Un hôpital. Blaise Cendrars n’a plus de bras droit. On lui a coupé. Il s’est engagé, volontaire pour cette guerre. On le trimballe dans un taxi avec d’autres soldats.

– Maman !… maman !… gueulait l’homme couché au-dessus de moi. O Maman !…

On l’emmène dans une maison religieuse qui sert de lieu de convalescence ou de mouroir, c’est selon. Là, la misère de cette guerre. La machine à commander, la machine à panser, la machine à survivre. Tout le monde révèle son humanité, pour quelques personnes parmi celles qui souffrent ou qui soignent elle est sublime :

Et l’infirmière sortait pleine de foi, vaquer à ses autres travaux, pour revenir deux, trois heures après faire risette à l’homme-poupon et recommencer à lui réapprendre tout par le commencement avec une merveilleuse, une angélique, une inépuisable et radieuse patience.

Cendrars par Modigliani
(c) Archives Littéraires Suisses, Bern

Blaise a pour compagnon de chambre un berger landais qui a reçu 72 éclats dans le bas des reins, autant de plaies, dont une traversante infectée par les matières fécales. Partout, tout le temps, sans cesse, la douleur.

Pauvre gosse ! C’est ce petit berger des Landes qui m’a fait comprendre que si l’esprit humain a pu concevoir l’infini c’est que la douleur du corps humain est également infinie et que l’horreur elle-même est illimitée et sans fond.

Au milieu de ce capharnaüm, de cette litanie de cris, la puissante vitalité de Blaise Cendrars prend les commandes. Il se met à boxer avec son moignon. Son bras cicatrise à une vitesse-record. Puis il jongle dans son lit avec des oranges, de menus objets, apprenant à se servir de sa main gauche et de son moignon. Plus tard, dans la vie civile, il pratiquera des sports violents.

grâce à quoi, aujourd’hui, je pilote aussi bien mon automobile de course que j’écris à la machine ou sténographie de la main gauche, ce qui me vaut de la joie.

Cette force de vie, on la retrouve dans toute l’oeuvre de Cendrars. Dans son style où il mêle réel et imaginaire. Ici, dans ce court récit, elle raconte deux choses essentielles.  Mieux que tout documentaire historique : l’absolue horreur de la guerre. Et l’absolue nécessité de choisir la vie. L’aventurier, le reporter, l’écrivain  fera ce choix avec entièreté, toute sa vie. Et dans son écriture. Avec une seule main, mais quel homme, quel style !

J’ai saigné, Blaise Cendrars, éd. Mini Zoe, 3 euros 50, 56 pages


A propos de cette rubrique « Petits livres costauds »

J’ai saigné, Blaise Cendrars est le premier billet d’une série consacrée à de petits livres de moins de 80 pages. Le genre de bouquins qui tombe au fond des rayons de bibliothèques, qui tient dans une poche de chemise, qui coûte quelques euros, qui se lit en moins de deux heures.

Ce seront toujours des petits livres coups de poing.

Des petits livres costauds.

Publié par

Gilles Bertin

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17 thoughts on “J’ai saigné, Blaise Cendrars”

  1. Il est de ces petits livres que l’on avale en une seule fois, digestes et cependant nourrissants, qui ne nous laisse pas sur notre faim et qui ouvre malgré tout et encore plus notre appétit de lecteur…
    Un beau morceau choisi!

  2. Blaise Cendrars! Il y avait bien longtemps que je n’avais pensé à lui. Merci Gilles car ce fut un grand monsieur. Si ma mémoire est bonne, je dois avoir Rhum dans ma bibliothèque.

  3. Très tentant, de quoi se réconcilier avec l’auteur de L’Or,un roman que je n’ai jamais aimé.

  4. Ah! Blaise, un de mes amours de jeunesse. J’ai tout lu à l’époque et celui là, tiens, je vais me l’offrir (c’est pô cher) in mémoriam

  5. Magali et Babeth, moi c’est Rhum auquel je n’ai pas accroché, j’aime (j’adore !) le style mais pas moyen d’accrocher à l’histoire.

    Zoë, J’ai saigné est un livre magnifique, sublime. Qui reste.

    Anna, dire que je n’ai jamais lu Bartleby ! Honte sur moi.

    Pour les petits livres, j’en ai quelques autres sous le coude pour ces prochaines semaines. Littérature et économie, si si.

  6. Arf, il y a des bons gros. Je viens de me faire La montagne en sucre de Stegner, 960 pages, yes !

  7. Quelle excellente idée Gilles que cette chronique des petits livres costauds ! Tu connais mon amour du bref et de l’intense. Je lui souhaite longue vie et grande audience.

  8. ah! je regarde des trucs sur cendrars et bien sûr je tombe sur vous, que j’ai croisé par ailleurs, sur d’autres bateaux-blogs, et je retrouve ceux que je lis chaque jour… c’est ça les voyages avec Blaise!
    Pas lu celui-là, mon préféré c’est ma main coupée, le plus vivant des vivants, et les pâques à new york. Je vais flâner dans votre blog..

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