Dix mille francs
Mes textes et nouvelles #travail Le 10 janvier 2010 par Gilles Bertin | 26 commentaires
Je suis la paille au cul des vaches : trois dents noires m’ont arrachée à la botte serrée, m’ont secouée au long de la rigole rectangulaire où, tapies, les raclettes de la chaîne de curage attendent de pousser devant elles bouse et pisse. L’odeur des moissons monte dans l’étable. Deux couches jaune blé courent, parallèles, de chaque côté du trottoir, souillées de larges auréoles sombres comme la terre mouillée des premières gouttes de l’orage. À l’autre extrémité de ce bâtiment, symétrique à cette étable, la maison d’habitation. Derrière l’une de ses fenêtres, une ombre scrute la nuit.
Je suis la vitre sous le rideau. Une face noire, froide, côté nuit ; l’autre face dorée par la lampe de chevet. Devant cette vitre, un garçon.
Je suis ce garçon. J’ai onze ans. Pieds nus sur la terre cuite granuleuse et glacée des tomettes, je regarde par la fenêtre en jouant avec mon gros orteil à faire basculer le coin d’un carreau descellé. Du dos de mes ongles, je caresse mon pyjama pelucheux. J’introduis l’extrémité de mon index dans une fissure du mastic et, d’un coup sec, le tire. Apparaît l’angle du verre, tranchant, glacé, noir comme la nuit. Derrière la vitre embuée, le chemin.
Je suis le chemin qui va de la ferme à la grand route. Deux sentes parallèles pour les roues de la voiture et du tracteur. Entre elles, la longue motte d’herbe, épaisse comme une tartine. Au bout, le bitume de la route.
Je suis le camion qui tangue en s’engageant sur le chemin. Les ridelles claquent. Les deux phares alignent leurs pinceaux pisseux avec les haies et les ornières. Une ligne droite, un virage, une descente, un autre virage, la montée vers la ferme. Glissent sur l’ébonite noire du volant les cals des mains du maquignon. À chaque trou, à chaque pierre du chemin remontent par les roues, leur essieu et la crémaillère de direction, de longues saccades sèches comme dans les poignets du cavalier les secousses des rênes de sa monture. Le père regarde les phares venir.
Je suis le manche de la fourche. Le père a les deux mains sur le bois poli par le travail. Il a entendu le camion dans le chemin. Il l’attend devant l’écurie. Il a dit à la mère, Le voilà.
Je suis les phares qui balaient la cour, qui éclairent le père devant l’étable, la grange. Je projette sur la façade de l’habitation l’ombre longue du puits qui met son doigt en passant sur la bouche à la fenêtre et lui intime, Tais-toi, ne dis rien, il fait nuit, tu devrais dormir.
Je suis le père et je suis le maquignon. Je les guide pour amener l’arrière du hayon devant la porte de l’étable. Je manœuvre par à-coups successifs le large volant plat. Je fais signe avec les bras, à gauche, à droite, doucement. Extinction des phares, crissement du frein à main, dernier hoquet du moteur, soupir des amortisseurs quand le maquignon se laisse tomber du marchepied.
Je suis la rampe d’accès du camion. Quatre mains m’empoignent par mes oreilles de métal, me tirent de sous le plancher du camion, me déposent au sol, pont entre l’étable et l’intérieur obscur du camion. Une botte de paille jetée sur les planches. Les deux ficelles se détendent tour à tour tranchées par la lame du couteau. La botte s’abandonne, accordéon lâché. Les dents de la fourche la secouent. Chemin de paille jusqu’à l’étable. Béton et bois dissimulés. Portes de l’étable contre le cul du camion formant un couloir.
Je suis les chaînes des colliers qui tombent des cous des vaches. Bruit métallique sur le ciment des maillons tièdes. Meuglements.
Je suis la rampe d’accès du camion, piétinée. Cognent sur le bois couvert de paille les sabots à la corne dure comme acier. Claquent les portes sur les génisses.
Je suis le verre de vin que boit le maquignon à la cuisine avec le père. Ils se parlent prudemment. Essuient leurs bouches du revers du poignet. Retournent au camion où les entendant s’agitent les génisses. Leurs deux silhouettes sont plus sombres que le ciel éclairci. Le maquignon met sa main dans sa veste. La ressort. Met quelque chose dans la main du père.
Je suis les génisses qui s’en vont, arquées sur leurs pattes, serrées les unes contre les autres dans la bétaillère. Je suis le pigeonnier au-dessus de la porte de la grange. Je suis le buis au jardin. Je suis les mains de la mère sur le torchon. Je suis la vitre où j’ai vu. Je suis le garçon qu’appelle son père.
– Viens, me dit-il, regarde.
Debout dans l’entrée de la cuisine, il ouvre ses mains. Une liasse de larges billets. Ocres pâles. Ils sont neufs.
– Vingt billets de cinq cent, me dit-il.
Ses yeux brillent, fiers.


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Très beau texte. Ce qui se passe dans les camions à la campagne est terrible.
J’en reste sans voix… Je découvre votre blog via celui d’Epamin’, et ce texte d’une rare beauté m’a littéralement scotché… Magnifique !
J’aime vraiment beaucoup beaucoup ce texte. Je m’y suis sentie comme chez moi, dans un lien que je perçois avec mes propres textes et dans ce que tu as exprimé dans tes derniers commentaires.
Bravo!
j’ai été les yeux qui étaient tout cela, et l’esprit qui admirait la construction, et la lectrice qui aimait simplement
Alma, Tambourin, Juliette, Brigitte, c’est à mon papa que je dédie vos dithyrambes (au premier et noble sens du mot) : il souffre dans son corps d’avoir tant travaillé (ma maman aussi n’a pas donné sa part aux chiens !).
Si les traders étaient la paille au cul des vaches, la face de hareng du monde serait ce qu’elle doit être et pas cette violence interminable depuis la nuit des temps.
très beau oui
passe par chez vous via et grâce à juliette zara et son twitt
révérence à votre sensible identification entre ce qui touche au plus profond et nous-mêmes, animal, végétal, objets, humains
révérence à cette force de vérité que vous nous offrez dans ce texte
révérence à cette grandeur du travail auquel vous rendez hommage
merci
Old Gibi, pendant que vous êtes, nous vous suivons. C’est votre texte le mieux écrit je trouve. En tapant Old Gibi dans Google je ne trouve pas votre bibliographie chez le moindre éditeur. Les éditeurs sont donc des incompétents. Laisser passer une pépite pareille…
(Et merde ! j’ai quarante-douze blogs à lire mais je vais quand même relire ce texte. Plusieurs fois.)
Comme le dit Anna, une seule lecture ne suffit pas tant l’émotion nous submerge au fil des scènes mises en images par tes mots…
On lit, on relit, pour mieux voir, pour mieux sentir, pour mieux vivre ces instants de vie paysanne, rude et fière…
Merci pour ce billet.
magnifique, merci.
De la belle ouvrage, Gilles. Je me souviens trés bien de ce texte qui a maintenant trouvé sa voix définitive.
Je suis ému.
Je me joins aux autres. Ce texte est fascinant de précision et authenticité. Bravo.
@Tous : Un vieux texte de mes débuts que j’ai dépoussiéré. Merci de vos généreuses lectures.
@Frédérique : Tu as bonne mémoire.
&Anna : Chi va piano, va sano e va lontano.
@Brigetoun : La construction, oui. J’ai eu la chance de “tomber” sur celle-ci dès le départ sans l’avoir cherchée et la deuxième chance qu’elle soit en harmonie profonde avec l’histoire que j’avais à raconter.
Toujours à propos de construction, merci aussi à Jean-Noël Blanc.
Je découvre grâce à Tant-Bourrin, une perle rarissime, comme quoi internet ça n’est pas QUE de la merde… Pardon de la bouse.
Ô Gibi, mes salutations joyeuses, et mille fois merci pour ce splendide voyage dans le Palais de ta Mémoire.
il m’a fallu presque un mois pour arriver jusqu’ici. Je n’y suis que depuis ce matin, mais déjà je my sens tellement chez moi : c’est ça,la magie des mots ; ils ouvrent les portes.
Mrci Gilles, et bravo, la cadence de ce texte n’a rien à envier auxplus grands. Oui, les éditeurs sont incompetents, mais pas tous. Il faut continuer.
Surtout, ne pas perdre le rythme.
Euh Lise, ne pas dire du mal des éditeurs qui pour la plupart font un métier difficile et à qui nous devons tant de bonheur. J’en citerai un seul parmi tous ceux qui m’ont donné de ce bonheur : Christian Bourgois.
Et puis, pour être édité, encore faut-il envoyer ses textes aux éditeurs…..
ah oui, mais Christian Bourgeois est spécial – quelle chance de le connaitre !
OK, c’est vrai, c’est unmetier difficile et il y a de TRES BONS EDITEURS AUSSI.
[...] Lire la suite [...]
j’ai relu. j’ai aimé le tangage avec je suis (être) et je suis (suivre) … me suis laissé balancer. Du coup bruits peau et textures donnent tout leur effet. Fort.
J’ai beaucoup aimé ce texte, l’idée est excellente pour faire avancer le récit et changer la perspective.
Et c’est si peu souvent qu’on écrit au cul des vaches, l’audace et l’originalité payent.
J’aime bien aussi le texte L’argent.
Admirativement,
Maryse
Ce texte est superbe, il a quelque chose d’oppressant et en même temps de libérateur dans son écriture… je ne sais pas comment dire ça. Il est très beau – bravo!
@GAIm : Merci de votre lecture. J’ai découvert votre blog il y a très peu (via une recherche sur Katherine Mansfield) et je vais mettre un peu de temps à le parcourir étant donné sa richesse. A très bientôt de vous lire.
Je n’ai jamais lu un texte de cette sorte. En lisant tous les commentaires qui en sont faits, je me sens dans le même état qu’eux tous. Abasourdie, admirative. Heureuse surtout d’avoir lu. Et reconnaissante du bonheur donné. J’y inclus le texte sur la banque.
Merci, Gilles Bertin.
Merci Michèle de votre lecture, je suis heureux d’avoir publié ce texte ici où il peut trouver ses lecteurs sans attendre. Vos retours comptent pour moi.