Ma veste (suite et fin)

Lire D’ABORD la 1ière partie de ce VERIDIQUE conte de Noël

Un collègue Père Noël est juché sur la selle d’une Vespa. Autour de lui quelques dizaines d’hommes et de femmes, casques à courroies de cuir suspendus à leurs coudes, l’applaudissent. Devant eux, campés sur leurs béquilles, leurs calandes plates et rondes comme des nez de poissons, une rangée de scooters de tous les âges, de toutes les couleurs. Ce doit être un rassemblement d’addicts du scoot, bonjour la Dolce Vita nostagie.

Marie n’a pas hésité. Elle a bondi sur une machine et l’a démarrée d’un coup de poignet expert : déjà elle zigzague entre les rails du tram. Coup de chance pour moi, les groupies de la Vesta se précipitent derrière elle abandonnant leur Père Noël qui, sans soutien, tel Abraracourcix lâché par ses porteurs, du haut de sa selle de skaï choit.

Je me précipite sur une bécane, la débéquille et la pousse de toutes mes forces. Elle tousse comme une fumeuse quinquagénaire mais finit par démarrer. Je plonge à mon tour dans la foule compacte régurgitée par les boutiques fashion victimes. Le pékin alourdi de butin empaqueté papier cadeau ONG humanitaire pullule. Ca crise, ça crie, je frôle le désastre à chaque seconde. Pour passer, je suis obligé de la jouer slalom freestyle mais mon scoot lui la joue asthmatique, il a des baisses de régimes inquiétantes. Pour garder le contact avec Marie, je n’hésite plus, je fonce comme au bon vieux temps des livraisons de pizzas, trottoirs, feux rouges, sens interdits.

Devant le parc Mistral, au lieu de prendre la direction de l’autoroute, Marie s’engage à contresens dans l’avenue Perrot. Déchaînement de klaxons et d’appels de phares. Dans leurs carosses 48 mensualités, les braves gens jouent de la manette. L’un d’eux se trompe de corne de brume et je reçois une grosse giclée de son lave-glace. Ethanol et glycol, bonjour les yeux. Je n’y vois plus rien et tant bien que mal, à l’aveuglette, je m’arrête pour m’essuyer. Quand je remets la gomme, j’aperçois Marie tout au bout de l’avenue qui vire en direction de la Maison de la Culture. Malraux, nous voilà !

Je prends le virage couché à gauche, Besancenot ferait pas mieux, mais quand je débouche dans l’avenue des Jeux Olympiques, une masse noire est en travers de la route.

Marie !

Montage fête des lumières 2009 et photos Lignes de vie

Son scooter par terre.

– Marie !

– MARIE !

Elle ne réagit pas. Je suis penché sur elle, impuissant. Si seulement je l’aurais faite ma prépa médecine, moi le branleur du lycée, le poète de l’intérim, je les saurais les gestes pour la sauver Marie.

Des loquedus se ramènent déjà, les mêmes qui klaxonnaient tout à l’heure. L’un d’eux dégaine son téléphone de son étui de ceinture. Le bâtard de sa mère, il va nous photographier ! Pas tous les jours qu’il peut se caler un père Noël infirmier sur son écran de pomme à l’eau. Sûr que sur Facebook ça va être le total success assuré, du velours, du lourd de chez lourd pour les mandibules de la confrérie web des suceuses et suceurs de sang.

Les lèvres de Marie bougent. Elles sont grenat, un filet de sang en coule, descend sur son menton. Je m’approche pour l’écouter.

– … mon sac à dos.

Son sac à dos est attaché devant elle, sur sa poitrine, comme ces touristes qui ont peur de se faire rançonner à leur insu dans les transports en commun.

– Sac à dos, répète-t-elle dans un souffle.

– Bouge pas Marie !

En cas d’accident ne pas bouger le corps, attendre les spécialistes.

Ses lèvres bougent à nouveau. Mais il n’en sort rien. Elle s’arrête, puis elle recommence avec une voix un peu plus forte, blanche.

– Il est pourri cet argent… Fais pas n’importe quoi avec, …

Sa poitrine se soulève, une bulle violacée se forme au coin de sa bouche, gonfle, se rétrécit, puis se remet à gonfler, hésite, se couche sur son visage comme une fumée rabattue par le vent, puis, soudain, explose sans bruit. Elle a du sang sur tout le visage.

– Marie, on va s’occuper de toi.

– Joseph, promets-moi, me dit-elle dans un râle.

L’impression que son corps est rempli de sang maintenant jusqu’au larynx.

– Quoi Marie, dis-moi, que je te promette quoi ?

Elle soulève sa tête.

– Le maire.

La vérité m’aveugle enfin : je comprends vite moi, suffit de m’expliquer, c’est le secret de ma brillante réussite dans la vie. Je revois l’image du maire, quand j’étais gamin, dans ce foyer socio-cul où il était venu avant son élection, en jean comme nous, et dessus, sa veste, cette veste que j’ai achetée ce matin sur le marché de Saint Bru.

Trop cool alors le remeu, il allait s’occuper de nous, promis ! Il l’a fait, oui : il l’a fermé notre foyer. Son sourire, je le vois des fois à la téloche, vers trois heures du mat’, quand ils rediffusent des docus sur les poissons carnassiers des grands fonds.

– C’est sa veste ? je demande à Marie.

Ses lèvres bougent mais il n’en sort plus aucun son. Elle ouvre les yeux, nos regards se soudent aussi fort que les rails où elle est couchée.

– La tienne, elle me dit.

Sa tête retombe sur le béton.

La pluie bruine sur nous, sur les rails luisants du tram. Lent, loin, un coeur bat : le tip tap boum de Marie s’en va sans moi. Les mains des beaufs autour de nous sont blanches comme des os de seiche, comme des couches de nouveaux-nés, comme des cartouchières d’infirmiers psys. Les halos humides des guirlandes de la rue et des fenêtres des immeubles se fondent sur nos visages. J’ôte mon manteau carmin – le Père Noël, c’est fini, il n’existera plus – et j’en recouvre Marie. Je la quitte, je te cache, t’en recouvre, fini tes jolis bas fluos, tes nénés taille poupée, ta jupette qui ce tantôt m’ont rendu bête.

Cette sensation de sécheresse sur ma main quand elle s’est refermée dans ton sac à dos sur cette veste matelassée de billets. C’est elle que je porte aujourd’hui, 24 décembre, un an après, pour t’écrire.

L’argent, Marie : la braise, la fraîche, la monnaie, le blé, la thune. Tu veux que je t’en parle ? Que je te dise ? Quoi donc Marie ?

Publié par

Gilles Bertin

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13 thoughts on “Ma veste (suite et fin)”

  1. CHUTE EPOUSTOUFFLANTE
    bravo très beau
    je suis scotchée parautantdetalent, de justes motsetpuis cette quantité vde sentiments qui sentent forts qui se la jouent pour de vrai
    merci

  2. @Lilia : Heureux que ce texte vous aie donné le plaisir de la lecture, j’en ai eu beaucoup à l’écrire.

    @Depluloin : C’est pas joli la jalousie, même à titre postérieur 😉 😉 😉 😉 😉

  3. Une fin surprenante pour une histoire à la fois moderne et très « titi parisien » ! un très bon moment. 🙂

  4. C’est bizarre, j’adore et je déteste à la fois les histoires qui s’achèvent par une question…

    Du beau, comme d’habitude, quand on vient par ici!

  5. @Anna, Arf et Epaminondas : Merci. Pour tout dire, c’est une histoire que j’ai rewritée….. la fin précédente était « happy end » sirupeuse. Couic !

  6. Happy end sirupeuse, couic! Bien joué, mais pour Noël ça fait pleurer dans les chaumières mais zavez pas l’air de croire au Père Noël, vous, je me trompe ?

  7. Un dernier baiser avant la fin de l’année Gilles. Passe un beau réveillon dans ta belle ville. (par contre, je le dis tout doucement pour ne pas être entendue, mais je n’ai pas bien compris la fin de ton histoire. C’est quoi ces billets dans la veste ? Marie et Joseph se connaissaient donc avant cette rencontre ? Faudra qu’on en cause Maître Gibi :0)).

  8. @Zoe : Voir billet suivant !

    @Frédérique : Se connaît-on de se rencontrer ? Tu dois savoir que l’on peut troquer des billets de banque contre des montres de luxe attestant de sa réussite dans la vie.

  9. … moa j’mets du temps pour comprendre et encore suis pas certaine … bon et si le manteau aux multiples billets tu le donnais à celui couché sur le béton, qui clope des feuilles humides, les chiens couchés contre ses flancs pour qu’il pouisse dormir chaudement !

  10. @Vanou : Les hommes s’arrogent des butins ce qu’ils sont en mesure d’en arracher.

  11. coucou Gilles

    je ne suis pas certaine moi non plus d’avoir tout compris du texte… Il me semble que tu pourrais faciliter la tâche du lecteur…

    Mais félicitations encore, pour le prix obtenu par cette Veste !!

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